Re-con-fin-e-ment

Le second confinement semble accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Il parait que notre Président de la République actuel aime les répliques des films de Michel Audiard. Depuis que l’annonce du reconfinement a été distillée dans les médias et que les détails en ont été donnés hier soir, la célèbre phrase du dit Audiard – « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît. » – ne cesse de me venir à l’esprit. Je sais que je ne devrais pas avoir de telles pensées iconoclastes et ne surtout pas les exprimer publiquement, mais les partager ici m’évitera de hurler par ma fenêtre et de finir par alarmer mes voisins.

Parce qu’il vaut mieux en rire (jaune) encore qu’en pleurer, il est maintenant évident que la phrase s’applique pleinement.

D’une part, le pouvoir en place a l’outrecuidance de prétendre avoir été surpris par cette deuxième vague de l’épidémie. Qui peut croire à une telle fable ? Le Conseil scientifique, mis en place par le pouvoir lui-même à l’hiver dernier, l’avait dûment prévenu dès début septembre, et avait rendu public son avis. Le Monde, journal dont on peut espérer qu’il soit encore un peu lu en haut lieu, faisait d’ailleurs son titre là-dessus début septembre. Les historiens n’auront pas beaucoup de mal à écrire dans les manuels d’histoire des années 2040: «Malgré les nombreux avertissements des scientifiques, incapable de comprendre la notion d’exponentielle, le pouvoir d’alors décida d’ignorer ces alertes, et il tenta de faire comme si l’épidémie n’allait pas reprendre et concentra son attention sur la relance de l’économie carbonée (sic) et sur la crise dans la Méditerranée orientale autour d’enjeux gaziers (sic). L’hiver 2020-2021 fut le plus terrible en terme de mortalité que la France ait connu depuis le milieu du XXème siècle.» 

Il n’était pas non plus très difficile d’utiliser le cas d’Israël pour avoir une idée de ce qui allait se passer. Probablement, le fait que les informations diffusées par les médias français se soient concentrés sur le refus des Juifs ultraorthodoxes de suivre les consignes de distanciation sociale a pu donner l’impression que ce cas national de reprise épidémique était spécifique. Un pouvoir un peu éclairé aurait dû y voir au contraire un avertissement, et tout bien préparer en conséquence.

D’autre part, le second confinement semble en effet accumuler les défauts par rapport au premier et témoigne que le pouvoir n’a pas du tout les capacités d’apprentissage requises à ce niveau de responsabilité.

Le retour de l’attestation de déplacement dérogatoire signe en effet son échec. En dehors de son aspect courtelinesque, qui, certes, fait partie des « valeurs de la République » (si, si, vraiment!), je suis en particulier frappé par le fait que, pour les « déplacements brefs »(prendre l’air et/ou faire un peu d’exercice physique), le pouvoir ait gardé les limites vexatoires d’« une heure » et d’« un kilomètre ». Voilà bien la preuve que le gouvernement n’a aucune capacité à entendre la population dont il a la charge. Il n’a rien appris du confinement précédent, et il se contente donc de recopier à la va-vite sa (mauvaise) copie du printemps dernier. En effet, qui peut croire sérieusement qu’aller faire un tour, avec les membres d’un même foyer, à pied, à vélo, à cheval, à moto, en quad, etc. dans un lieu de plein air, moins fréquenté que le métro parisien, pendant quelques heures à une distance plus éloignée que ces limites de son domicile va entrainer une recrudescence de l’épidémie? Au contraire, tout indique qu’il serait bon que les gens s’aèrent, fuient la pollution urbaine, ne serait-ce que, pendant quelques heures, fassent des efforts physiques en plein air pour maintenir leurs défenses immunitaires et leur santé mentale. (Ce qui en plus leur permettrait de voir l’action du gouvernement sous un meilleur jour.) Je ne vois pas en quoi interdire aux Parisiens d’aller faire un tour en forêt de Fontainebleau ou de Sénart va permettre de lutter contre l’épidémie. Le pouvoir français serait bien inspiré de regarder ce qui se passe sur ce point outre-Rhin. Il est vrai que l’Allemagne dispose d’un fond de culture hygiéniste et scientifique qui ne semble pas être celui de nos élites.

De même, je n’ose même pas m’imaginer ce que vivent les petits commerçants de mon quartier, et d’ailleurs en France, forcés à la fermeture, car considérés comme « commerces non essentiels ». Il va falloir être très intelligent et très subtil pour expliquer qu’il est plus risqué d’aller acheter au coin de la rue du fil à coudre dans une mercerie ou un livre de cuisine dans une librairie qu’aller faire ses courses de la semaine au grand hypermarché de périphérie (en achetant au passage le dit fil à coudre et le dit livre). Autant la mesure de fermeture des discothèques, des bars et restaurants peut se justifier au nom de la nécessité de casser la sociabilité sans masques, autant la fermeture de certains – généralement petits – commerces atteint un niveau d’inégalité de traitement et d’impéritie qui me parait sublime. Un magnifique cadeau fait à la distribution en ligne, déjà bien monopolisé par un acteur dont on taira ici le nom, et à la grande distribution. Si l’on veut vraiment que les gens n’aillent pas s’entasser dans un lieu clos, mal aéré, il faudrait au contraire n’autoriser que les marchés en plein air et obliger tous les autres commerces à fonctionner en drive, en click-and-collect. Mais, bien sûr, ça ce n’est vraiment pas pensable! Trop « Startup Nation » sans doute. (Bien sûr, que le lecteur ne s’y trompe pas, je suis pour l’ouverture de tous les commerces avec l’application de consignes de sécurité, mais je veux souligner que, même dans le cadre de son propre logiciel modernisateur, le gouvernement se trouve pris en défaut, sauf pour les restaurants, me semble-t-il, où la vente à emporter va devenir possible.)

Par ailleurs, en dehors du côté absurde et inégalitaire de ces mesures – dont le coût pour les finances publiques va finir par ailleurs par être hallucinant -, il faut ajouter qu’elles ne vont sans doute pas beaucoup ralentir l’épidémie. En effet, les écoles, de la maternelle au lycée, restent ouvertes. La Garderie nationale doit tenir son rôle dans l’effort productif de la Nation. Le gouvernement prétend que des mesures supplémentaires seront appliquées au sein des établissements, dont le port du masque par les enfants des écoles primaires. Admettons. Le gouvernement oublie cette donnée indépassable du réel : même si, à l’intérieur des établissements scolaires, des mesures étaient effectivement prises telles que zéro contamination soit observée en leur sein même, la dissémination de l’épidémie reste inévitable aux abords des locaux scolaires. Nos gouvernants n’ont pas dû beaucoup aller voir ce qui se passe à la sortie d’une maternelle ou d’une école primaire, le matin et le soir, ils n’ont pas non plus de souvenirs de la sociabilité pré-adolescente et adolescente avant et après le collège et le lycée. Peut-être les adolescents lyonnais de mon quartier sont particulièrement tactiles, dé-masqués et conviviaux entre eux, mais il me semble qu’il est totalement illusoire à les voir de penser qu’ils ne vont pas être vecteurs de contamination entre eux. Je n’ai pas de raison de supposer que cela se passe différemment ailleurs en France.

La même remarque pourrait être faite pour beaucoup de lieux de travail, qui ne seront pas en télétravail. Croit-on sérieusement que les gens ne vont pas socialiser dé-masqués? Prendre une clope ou un café ensemble? Après des mois d’épidémie, je vois bien aussi la capacité de beaucoup de gens à mal porter le masque, ou ne pas le porter du tout, dans un contexte de travail. (Dont le gentil livreur qui m’a soufflé son haleine hier en plein visage en me demandant un renseignement.) J’ai bien peur que la communication du gouvernement y soit aussi pour quelque chose. A force d’entendre sur les ondes le message que « 80% des personnes qui décèdent de la Covid-19 ont plus de 65 ans », il est assez logique que de très nombreux actifs en aient tiré la conclusion qui s’impose: l’épidémie ne les concerne guère directement – un peu comme si on disait aux automobilistes à longueur de journée que ce sont presque toujours des cyclistes ou des piétons qui meurent sur les routes.

En somme, ce retour de l’épidémie, si prévisible, il aurait fallu le préparer avec soin, et surtout le préparer en tenant compte de l’expérience acquise et en s’appuyant vraiment sur les diverses composantes de la « société civile » (et pas seulement du MEDEF). On aurait pu imaginer cet été une grande conférence nationale sur le deuxième confinement, ou, pour être moins radical mais plus réaliste en fait, sur l’installation de la France dans la longue durée d’une épidémie telle que la Covid-19, au lieu de se consacrer à une relance de l’économie illusoire dans ces conditions ou à des affaires méditerranéennes qui devraient être déléguées à la diplomatie européenne. (Pourquoi sinon paie-t-on un Haut Représentant de l’Union aux Affaires étrangères et à la sécurité? )

Bref, nos gouvernants sont d’une nullité effrayante. (Certes, ils ne sont pas les seuls dirigeants européens à mal mener leur barque, mais ils se distinguent par leur faible capacité d’apprentissage de leurs erreurs.) Maintenant que fait-on? Normalement dans une organisation humaine de qualité, lorsque ses dirigeants l’amènent à la défaite (qui prétendra que le reconfinement n’est pas une défaite ?), on doit pouvoir en changer sans violence. Dans les règles. Institutionnellement. En France, le Premier Ministre est normalement le premier concerné, le « fusible », surtout dans la situation où il se trouve que cette personne se trouve avoir été l’homme qui a géré « le déconfinement » avec le bonheur que l’on sait. Il est temps que le Félix Gaillard de notre temps retourne à la gestion de sa bonne ville, et à l’aurea mediocritas dont il n’aurait jamais dû sortir.

Le Sénat a ouvert la voie en votant hier majoritairement contre la politique du gouvernement sur ce point. Bien sûr, du point de vue constitutionnel, cela n’engage vraiment à rien, mais cela donne déjà au Président une belle porte de sortie. Dans le cadre de la Vème République, il n’est en effet pas interdit au Président de la République de demander à son Premier Ministre de laisser la place, surtout quand le capital propre du dit Premier Ministre est significativement proche d’epsilon, et quand le vote du Sénat, qui vient juste d’être renouvelé, peut en être le prétexte.

Pour nommer qui à la place ? Je ne sais pas. Chacun aura son idée. Par contre, il serait logique d’élargir la base politique du pouvoir en allant vers une forme d’union sacrée. Après tout, notre Président n’a-t-il pas dit ce printemps que nous sommes en guerre ? (Il a visiblement cru l’avoir gagnée au printemps et a bêtement célébré la victoire au 14 juillet.) Probablement, cette hypothèse de l’ouverture de la majorité gouvernementale à d’autres forces politiques que les seuls partisans et affidés du Président ne sera pas choisie, car elle supposerait un retour du centre du pouvoir d’État au niveau du gouvernement et non plus de la Présidence. Il faudrait que le Président prenne donc ses pertes et accepte une forme de cohabitation d’un nouveau genre. Au contraire, ces derniers mois voient une dérive de plus en plus visible vers une « hyperprésidentialisation » encore accrue autour du Conseil de défense et de sécurité nationale, qui zappe le Conseil des Ministres, et il serait question de repousser les élections régionales et départementales prévues au printemps prochain, ce qui évitera d’officialiser que le camp présidentiel ne représente plus grand monde dans l’électorat et dans « les territoires ».

L’autre solution, encore impensable par beaucoup à ce stade, est que le Président laisse gentiment la place…. à ce bon Gérard Larcher, auquel il reviendra de choisir un Premier Ministre de qualité. Le malheur de notre Constitution de 1958 est qu’elle a été conçue par un Général qui avait vu faillir la volonté politique du pays lors de la défaite de 1940. Il a donc tout fait pour le chef de l’État puisse continuer à gouverner dans les pires adversités quelles que soient les réticences de la base et des corps intermédiaires – d’où le trop célèbre article 16. Il n’avait pas prévu, notre brave Général ayant évolué dans un monde d’avant-hier où tout le monde politique avait quelques qualités et où l’intendance suivait, la situation pénible dans laquelle nous nous trouvons.

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à prier – pour les croyants – et à pester – pour les incroyants. Et à remplir consciencieusement nos attestations dérogatoires de sortie.

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