Les élites européennes contre le peuple ? Pas si sûr. par Gérard Bouquet

Les élites doivent jouer un rôle déterminant pour faire progresser l'idée européenne, mais elles ne peuvent pas le faire contre le peuple. Face aux forces populistes et nationalistes qui veulent détruire l'Union, le rôle des dirigeants est primordial. Pour bâtir une Europe unie, il faut des architectes visionnaires comme le fut François Lamoureux au cabinet de Jacques Delors.

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S'il est un tabou en politique, c'est bien celui d'affirmer, que parfois les élites peuvent avoir raison contre le peuple. Pourtant...

En 1986, pour préparer une soirée de débat sur l’Acte unique européen, j’avais eu le plaisir de passer une semaine auprès du cabinet de Jacques Delors à la Commission Européenne, et plus particulièrement du sympathique et talentueux François Lamoureux, un des rédacteurs de l'Acte Unique, de la Constitution Européenne et acteur déterminant du projet Galileo.

François Lamoureux était clairement fédéraliste.

Il m’avait fait une remarque sur la question de la construction européenne, qui m’avait surpris, mais qui trouve un écho actuellement dans la cacophonie qui règne au sein de l’Union.

En d’autres termes, il m’avait expliqué que, compte-tenu des enjeux géostratégiques, il fallait construire l’Europe fédérale coûte que coûte, c’est à dire, sans trop écouter les critiques des citoyens et des eurosceptiques.

Il justifiait sa position par le fait que la technicité des questions soulevées ne pouvait pas être appréciée correctement par la grande majorité.

Le peuple serait, en quelque sorte, l’ennemi du progrès et de la démocratie.

Dans son livre récent : « Le peuple contre la démocratie», Yascha Mounk ne dit pas le contraire, quand il écrit : « Les électeurs portent aux nues des idées qui semblaient impensables la veille ».

Le propos de Yascha Mounk est de dire, qu'à force de vivre dans un système (la démocratie libérale), les citoyens s'imaginent qu'il est immuable et ne se battent plus pour le défendre. Il appelle à sauver notre système politique, en danger face aux populistes

Or, les forces populistes, elles, n'ont pas arrêter de se battre et de tenter de saper le système démocratique, y compris en Europe occidentale.

Les ennemis de l'Europe mentent

Il suffit de regarder et écouter un débat comme celui du 4 avril, pour comprendre que les nationalistes prospèrent en grande partie sur le mensonge, avec, malheureusement, la complicité objective d'une presse largement incompétente (ou complice?) sur les questions européennes.

Les journalistes parisiens sont pour la plupart incapables de distinguer le Conseil européen du Conseil de l'Europe, les compétences réelles de la Commission face au Conseil européen ou les compétences du Parlement Européen.

Or, en observant la collusion mondiale contre l'Union Européenne, on comprend que, contrairement à ce qu'on entend trop souvent, c'est l'Union qui est devenue le seul rempart contre les ultra-libéraux et « illibéraux ».

C'est l'effondrement de l'Union qui serait le triomphe de l'ultra-libéralisme économique et pas l'inverse.

Face aux États-Unis, la Russie et maintenant la Chine, des confettis nationaux n'auraient aucun poids.

Reste, que même si les « élites » doivent jouer un rôle déterminant pour faire progresser l'idée européenne, elles ne peuvent pas le faire contre le peuple.

Le fait qu'il n'y ait jamais eu d’alternance politique au Parlement européen depuis son élection au suffrage universel en 1979 , accentue l'impression d'impuissance des progressistes.

L'opposition entre « élites européennes » et « peuple européen » a atteint son paroxysme avec le résultat des référendums sur la Constitution en 2005.

En réalité, c'est le recours au référendum par Jacques Chirac, qui, en l'espèce, a été contestable.

Dans ce genre de consultation, il est très rare que les citoyens répondent à la question posée.

Le débat est «nationalisé» et victime, dans la plupart des cas, de mensonges, que l'on appellerait fake news aujourd’hui.

Yascha Mounk écrit que pour comprendre la situation actuelle :« il faut admettre qu’il [le populisme] est à la fois antidémocratique et antilibéral (au sens libertaire du terme) ».

La question posée avec l'Europe est la même : le peuple peut-il être « à la fois antidémocratique et antilibéral » ?

C'est en tout cas ce que les Trump, Poutine, Orban, Salvini, Bolsonaro et autres disciples, comme Steve Bannon ont très bien compris.

Peut-on sauver le peuple de lui-même, sans apparaître comme d'affreux élitistes ?

Pour sauver le modèle européen, il ne faut pas ignorer l’expression de la volonté populaire, ignorer le peuple, mais expliquer sans répit que l'Europe est son seul rempart contre le repli mortel que serait le retour à la prééminence des Nations.

Comme le demande un autre grand amoureux de l'Europe, Daniel Cohn-Bendit : « L’Europe doit une fois pour toutes se défaire du nombrilisme de ses États-nations ».

Si l'Europe fonctionne mal actuellement, c'est qu'elle reste « assise entre deux chaises », celle de l'intergouvernementalité et celle du fédéralisme.

Il faut passer à l'étape supérieure, notamment pas l'abandon de la règle de l'unanimité.

Construire la Maison Europe avec ses architectes et ses habitants

Pour reprendre l'idée de François Lamoureux, c'est d'abord aux dirigeants de bâtir l'Europe.

«Par facilité, lâcheté et manque de vision, trop de chefs d'État et de gouvernement préfèrent ne pas voir ce qui est en jeu. Réveillons-les.» (Debout l’Europe, Daniel Cohn-Bendit, avec Guy Verhofstadt et Jean Quatremer).

Il faut comme le proposent les mêmes auteurs construire: « Une Union fédérale européenne qui permette aussi rapidement que possible à l'Europe de participer au monde postnational de demain.»

Mais s'il faut construire l'Europe pour le peuple, elle doit aussi l’être par le peuple, sachant que la lutte contre les intoxications populistes et nationalistes doit être le combat principal.

À l'occasion de la parution d'un livre sur « François Lamoureux, architecte de l'Europe *» le Cercle Jacques Delors écrivait :

« Pour bâtir une Europe unie, il faut des architectes visionnaires qui soient également des artisans experts afin que la construction dispose de fondations stables et durables. François Lamoureux était de ces rares personnes qui développaient et mettaient en œuvre de grandes idées avec créativité, volonté et profond dévouement.»

Pour construire la Maison Europe, les architectes restent indispensables. Charge à eux d’être à l'écoute des besoins des habitants.

Gérard Bouquet

* livre téléchargeable : http://institutdelors.eu/publications/francois-lamoureux-architecte-de-leurope/

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