Polémique sur la définition de l'antisémitisme de l'IHRA ; aller plus loin

La polémique sur la question du vote de la définition de l'antisémitisme de l'IHRA, par certaines collectivités, comme à Strasbourg, est stérile. Elle le restera tant qu'on ne sera pas sortie de l’ambiguïté, en définissant clairement quel est le véritable objet du débat, celui des droits des Palestiniens et, par incidence, celui du droit à critiquer la politique du gouvernement israélien.

Begin Arafat Cimetière juif Begin Arafat Cimetière juif

La polémique actuelle du microcosme strasbourgeois sur la question du vote de la définition de l'antisémitisme de l'IHRA est stérile, surtout en période électorale.

Et elle le restera tant qu'on ne sera pas sortie de l’ambiguïté, en définissant clairement quel est le véritable objet du débat.

En réalité, il est clair que la réticence de certains groupes politiques à adopter cette définition, ne concerne qu'un sujet, celui des droits des Palestiniens et, par incidence, celui du droit à critiquer la politique du gouvernement israélien en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et le blocus de Gaza.

Or l'indispensable lutte contre l'antisémitisme ne peut pas être le moyen indirect de réduire les critiques contre des décisions politiques prises par l'État d'Israël.

DE QUOI PARLE-T-ON EXACTEMENT ?

L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) rassemble des gouvernements et des experts dans le but de renforcer et de promouvoir l’éducation, le travail de mémoire et la recherche sur l’Holocauste.

La définition opérationnelle de l’antisémitisme, non contraignante, a été adoptée par les 31 États membres de l’IHRA le 26 mai 2016.

Elle est simple :

«L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.»

Où cela se complique, c'est quand l'IHRA, ajoute à son texte des « exemples destinés à guider le travail de l’IHRA, qui illustrent cette définition» et dont sept sur onze concernent l'État d'Israël :

  • le reproche fait aux citoyens juifs de servir davantage Israël ou les priorités supposés des Juifs à l’échelle mondiale que les intérêts de leur propre pays;

  • le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste;

  • le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique;

  • l’utilisation de symboles et d’images associés à l’antisémitisme traditionnel (comme l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient tué Jésus ou pratiqueraient des sacrifices humains) pour caractériser Israël et les Israéliens;

  • l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis;

  • l’idée selon laquelle les Juifs seraient collectivement responsables des actions de l’État d’Israël.

    La question est donc de savoir si cette définition rend impossible la critique de la politique israélienne.

    C'est ce que pense un groupe de 122 universitaires et auteurs palestiniens qui écrivaient dans le Guardian :

    « Accuser d’antisémitisme toute personne considérant que l’État d’Israël, tel qu’il est aujourd’hui, est ‘raciste’ – indépendamment des discriminations institutionnelles et constitutionnelles sur lesquelles il a été fondé – revient à accorder à Israël une immunité absolue »...« La définition de travail de l’IHRA et la manière dont elle est déployée interdisent toute discussion sur l’Etat israélien en tant qu’Etat basé sur une discrimination ethnoreligieuse ».

Pourtant, la définition de l'IHRA se veut claire : «...critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme.»

Si un texte, comme celui-ci est devenu un instrument de division, c'est qu'il est cherche à imposer une définition particulière d'une forme de racisme et le reliant, de plus, à un État.

LES RÉSERVES
Plusieurs organismes ont émis des réserves sur la définition de l'IHRA et notamment :

L' ECRI (Commission Européenne contre le racisme et l’antisémitisme du Conseil de l’Europe :

« L’ECRI a aussi maintes fois souligné que les critiques dirigées contre Israël ne peuvent être considérées en soi comme antisémites, tant qu’elles sont formulées de la même manière que celles dirigées contre d’autres États. L’ECRI insiste vivement sur le fait que toute tentative de détournement de la définition opérationnelle et de ses exemples pour faire taire ou traiter comme antisémites des critiques légitimes d’Israël et de ses politiques, notamment envers le peuple palestinien et dans le contexte de l’occupation israélienne des territoires palestiniens, compromettra les efforts réalisés pour lutter contre l’antisémitisme et doit donc être rejetée »

L'ECRI accepte toute fois cette définition, dans le mesure où elle n’a pas vocation à être utilisée dans le cadre de procédures judiciaires

La CNCDH (Commission Consultative des Droits de l'Homme)
La CNCDH appelle à la vigilance sur la définition de l'IHRA et réitère qu’elle n’est pas favorable à

cette transposition en France :

  • il est contraire au droit constitutionnel francais d’opérer pareille distinction entre les racismes, le droit francais retenant une définition globale et universelle du racisme ; une telle singularisation de l’antisémitisme vis-à-vis des autres formes de racisme pourrait remettre en cause le cadre républicain et encourager d’autres groupes victimes de racisme à revendiquer à leur tour pareille reconnaissance ;

  • elle risquerait de fragiliser l’approche universelle et indivisible du combat antiraciste qui doit prévaloir, d’autant plus dans un contexte d’exacerbation des revendications identitaires ;

  • la CNCDH insiste sur la vigilance à ne pas faire l’amalgame entre le racisme et la critique légitime d’un État et de sa politique, droit fondamental en démocratie.

La Ligue des Droits de l'Homme.

  • «La lutte contre l’antisémitisme a besoin d’universel et non de repli, de volonté et non de

    déclaration, d’engagement et non de manœuvres.

  • Cette résolution ne contribuera en rien à la lutte contre l’antisémitisme et portera atteinte à l’universalité de la lutte contre le racisme.»

    COMMENT AVANCER ?

    Pour avancer il faut rassurer face à ce qui pourrait être une instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme en le déplacant sur une autre cause.

    Il est indéniable qu'existent des dérives antisémites, dans certaines attaques formulées contre Israël

    Par contre, il doit être clairement formulé que les critiques de la politique des gouvernements israéliens ne peuvent en aucun cas être assimilées à de l’antisémitisme sans atteindre la liberté d’opinion (y compris la liberté académique) nécessaire au fonctionnement des démocraties.

    Il ne serait donc pas choquant de le rappeler dans les différentes motions proposées au vote des instances politiques :

  • soit toute référence à l'État d'Israël est supprimée,

  • soit on ajoute un rappel aux droits des Palestiniens à vivre en paix dans le respect du droit international.

    Un équilibre qui dans une logique de paix devrait satisfaire tout le monde.

    Il n'y a pas de hiérarchie dans la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et toutes les discriminations.

    La définition de l'IHRA devra donc être dépassée, comme l'exprime très bien Seth Anziska, enseignant-chercheur américain à l’University College de Londres.

    «La définition de l’IHRA, en remplissant un vide, a assouvi un désir symbolique de répondre aux actes antisémites. Faute d’alternative, chacun se cramponne à ce texte. Mais il ne devrait représenter qu’un outil parmi beaucoup d’autres. Et surtout, il ne devrait pas faire oublier les étapes suivantes qui sont certes la lutte contre l’antisémitisme mais aussi contre la discrimination et contre toute forme de racisme.»

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