Quartiers : à causes multiples, solutions multiples par Gérard Bouquet

À l'heure où les voitures brûlent et que des heurts opposent jeunes et police dans des quartiers de Strasbourg, on entend la litanie des « Yaka-Faucons », qui simplifient à outrance un problème d'une grande complexité, voire appellent à une répression féroce. Ces troubles sont inadmissibles, mais leurs causes sont multiples. À causes multiples, il faut répondre par des solutions multiples

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À l'heure où les voitures commencent à brûler et que des heurts opposent des jeunes et la police dans certains quartiers de Strasbourg, on entend déjà la litanie des « Yaka-Faucons », qui essaient de simplifier à outrance un problème d'une grande complexité, voire appeler à une répression féroce.

Certes ces troubles qui pénalisent surtout les habitants eux-mêmes, sont inadmissibles. Mais leurs causes sont multiples. Et à causes multiples, il faut répondre par des solutions multiples.

Depuis Bernard Tapie et, dans un autre registre, Jean-Louis Borloo, aucun homme politique n'a été capable de renouer un dialogue rompu et de faire des propositions réellement applicables.

On ne gouverne pas avec des évidences.

Il y a de nombreuses explications possibles aux comportements que l'on constatent dans les quartiers :

  • la question de l’emploi,
  • la question de l'École,
  • la forte tendance sexiste,
  • la présence dominante des réseaux de trafic de drogue,
  • plus récemment l'influence des réseaux islamistes qui surfent sur l'ensemble de ces causes.
  • et partout dans ces «territoires perdus de la République» l'absence de services publics, notamment de la police.

Mais, ce qui depuis les émeutes urbaines de 2005 est apparu au grand-jour, c'est l'évidence d'un «racialisation» de la société et l'impact sur les inégalités sociales des discriminations raciales, à l'école, dans l'emploi, le logement, face à la police et à la justice.

Et, circonstances aggravantes ; c'est un «archipel d'îles s'ignorant les unes les autres» qui se dessine comme le décrit parfaitement Jérôme Fourquet dans son livre «L'Archipel français». «En quelques décennies, tout a changé. La France, à l'heure des gilets jaunes, n'a plus rien à voir avec cette nation soudée par l'attachement de tous aux valeurs d'une République une et indivisible.»

En 2015, Georges Bensoussan avait déjà évoqué la montée en puissance de l'antisémitisme et d’un racisme anti-blanc dans les banlieues, dans l'ouvrage collectif :«Les Territoires perdus de la République - antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire»

La question de l'emploi n'est pas récente. Alors que leurs grands-parents étaient venus en France, souvent à la demande des entreprises, pour trouver du travail, les enfants de la troisième génération, particulièrement les garçons, ont souvent été confrontés à l'image d'une père chômeur.

Au-delà de l'effet destructeur sur la structure traditionnelle des familles, ce modèle a eux des conséquences dévastatrices sur la relation des jeunes à une société qui, dans beaucoup de cas, les rejetait.

Là où la famille a échouée, l'école publique est souvent accusée de ne pas prendre le relais.

En réalité, la question n'est pas celle de l'école, mais celle de la pesanteur sociale, en l'espèce, négative, qui rend la réussite plus difficile pour certains élèves.

Reste que l'école n'est plus un lieu neutre, où les élèves abandonnent leur statuts sociaux et leurs a priori culturels, mais une éponge, dont il est difficile de faire sortir les mauvaises influences.

Sans parler de la véritable discrimination que constitue le fait d’envoyer les professeurs débutants dans les quartiers difficiles. Un article de l'Express de 1994, parlait «des cités de l'angoisse», pour les jeunes enseignants.

Sur la question de la drogue, il y a un paradoxe, c'est que si cette économie est tolérée, c'est qu’elle constitue un facteur de paix sociale, un certain nombre de familles augmentant leur statut social grâce aux revenus des trafics.

Reste que, là où la tolérance de l'État est devenue coupable, c'est que depuis quelques années, avec la montée en puissance de l'influence des islamistes, la situation est devenue totalement incontrôlable dans certains quartiers.

On voit d'ailleurs, que l'amélioration très nette de la qualité de vie avec le plan «de rénovation urbaine et de solidarité» (ANRU) de Jean-Louis Borloo, n'a pas été un facteur d'atténuation de la délinquance.

Il faut même considérer que la loi SRU, qui a réparti de manière plus large le logement social dans les agglomérations, a été un facteur de re-ghettoïsation de certains quartiers en y concentrant les populations les plus défavorisées.

Il faut aussi dénoncer le clientélisme de certains élus, notamment dans l'attribution incontrôlée de subventions à certaines associations de quartiers.

Ajoutons à ce tableau partiel la violence croissante de la société. Tout cela a créé un cocktail explosif.

Solution : une question de système ?

Sans tomber dans le travers du Yaka-Faucon, on peut tout de même se poser la question de la pertinence de notre système économique et social.

Le modèle social français étant, malgré toutes les critiques qu'on peut lui adresser, un des meilleurs au monde, la question des quartiers dit sensibles n'est pas qu'une question sociale.

On pourrait ici, rechercher et trouver, les causes des inégalités dans le système libéral.

Mais c'est peut-être la question de la relation aux valeurs de la République qui interpelle le plus.

La Liberté est toujours limitée par les moyens dont on dispose. Mais la liberté de penser et d'agir est menacée par les tenants de statuts religieux archaïques et liberticides. Celle des filles et des femmes dans certaines zones est clairement mise en cause.

L'Égalité reste une utopie, mais la lutte contre les inégalités sociales par l'éducation et l'accès au travail doit rester un objectif prioritaire.

La Fraternité ne se décrète pas. Elle est grande partie la conséquences des deux valeurs précédentes. Mais elle passe aussi par aussi par la défense farouche de la laïcité.

Par elle la République ne fait pas de différence entre ses enfants et les protège des idées et comportements obscurantistes.

Comme le disait si bien le regretté Bernard Maris, une des victimes du massacre de Charlie Hebdo : « l'effondrement du social est l’émergence du sectarisme»...«la fraternité n'existe pas sans la tolérance et la tolérance est un des ferments de la laïcité. C'est pourquoi la fraternité et la laïcité sont sœurs.»

À l'aube de l'année 2020, la France a, avant tout, besoin de tolérance. Le reste devrait couler de source.

Sous réserve de la nécessité d'une lutte accrue contre les délinquances, c'est avec les yeux de la tolérance que nous devons regarder les quartiers et rechercher les solutions pour réunir les îles de l'archipel, pas avec nos lunettes de privilégiés.

Gérard Bouquet

 

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