En demandant « Comment on peut mourir en faisant 100 squats ? », Tibo InShape montre sa seule grille de lecture : la force physique. Tout ce qui relève de la domination, de la peur et de la vulnérabilité lui échappe — et continuera de lui échapper.
Tibo InShape est cohérent avec lui-même : quand on passe sa vie à compter ses répétitions, on finit par penser que tout se mesure en répétitions.
Pour lui, 100 squats, c’est une séance “facile”, un échauffement, un « poids du corps », un exercice presque anodin.
Ce prisme du muscle comme unique unité de mesure du réel est une catastrophe analytique : il réduit la complexité du monde à une mécanique physique ; il gomme ce qui n’entre pas dans la logique de capacité, de force ou d'endurance.
Dans sa lecture, une enfant de 12 ans devient un “mini-adulte”, une sorte de version réduite de lui-même. Il ne voit pas l’âge, la peur, la domination, la contrainte, le corps en croissance, le stress, l’humiliation publique, la panique. Il ne voit que le geste physique.
Ce qu’il ne voit pas : l’emprise, la peur, la soumission
Pour comprendre la mort de cette élève, il faut comprendre tout ce que Tibo InShape ne voit pas :
l’autorité écrasante d’une enseignante en Inde,
la punition publique,
l’humiliation,
la peur de désobéir,
les conditions de santé inconnues,
le stress physiologique massif,
la chaleur,
la détresse.
Les violences ne passent pas seulement par le corps. Elles passent par les systèmes de domination.
On ne meurt pas seulement de squats.
On meurt de coups de pression, d’autorité, de peur, de silence, de soumission.
Ce type de réaction masculine — “comment peut-on mourir de ça ?” — est courant : c’est la même question posée face à une agression sexuelle, aux violences conjugales, au harcèlement.
Elle traduit un angle mort massif : la non-expérience de la vulnérabilité.
Tibo InShape vit dans un corps fort, respecté, valorisé.
Il ne sait pas ce que c’est que :
d’être dominé,
de ne pas pouvoir dire non,
de craindre la réaction d’un adulte,
de ne pas avoir de marge de manœuvre,
d’être vulnérable parce qu’on est une fille, une femme, un enfant.
Et tant qu’il ne fera pas l’expérience intime de cette vulnérabilité — ce que vivent quotidiennement des millions de femmes — il ne comprendra jamais vraiment ces situations.
Tant qu’il ne sera pas une femme, il ne comprendra pas
Il y a une connaissance que les hommes, surtout ceux qui vivent dans une position de force, ne peuvent pas acquérir : la connaissance incorporée de la peur, du danger diffus, des rapports de pouvoir qui gouvernent le quotidien des femmes.
Tibo InShape ne saura jamais ce que c’est que :
de serrer les clés entre ses doigts la nuit,
d’anticiper les gestes des hommes autour de soi,
d’avoir appris depuis l’enfance à se méfier,
d’être fragile dans un système qui valorise la force.
De la même manière, il ne saura jamais ce que vit une enfant humiliée par une adulte, forcée d’obéir, prise au piège d’un ordre.
Il juge depuis une position où la force est un choix.
Il ignore la réalité de ceux et celles pour qui la faiblesse est un destin.
Le problème n’est pas Tibo InShape. Le problème, c’est le monde qui pense comme lui
Sa réaction n’est pas seulement individuelle : elle reflète un imaginaire social où la force est la norme, où la vulnérabilité est incompréhensible, où on demande toujours ce que “la victime a fait”.
Ce n’est pas un accident : c’est la conséquence directe d’une vision du monde masculine, sportive, méritocratique, où tout s’explique par l’effort.
Mais le monde réel n’est pas une salle de sport.
Il est fait de domination, de peur, de silence et de contraintes.
Et tant que certains continueront de poser des questions avec leurs biceps, ils passeront à côté de la violence invisible qui tue — et qui, elle, ne se mesure jamais en répétitions.
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