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Billet de blog 24 juillet 2025

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Paris : montrer les artistes, taire les crimes

La mairie de Paris refuse un hommage aux victimes palestiniennes, mais soutient une exposition sur les artistes queer musulmans. Ce contraste n’est pas une contradiction : c’est la marque d’un pouvoir qui tolère les identités à condition qu’elles soient dépolitisées.

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Alors que la famine emporte Gaza et que les organisations internationales alertent sur un risque de génocide, la Ville de Paris reste silencieuse. Le 3 juillet dernier, un vœu adopté au Conseil de Paris proposait d’éteindre la tour Eiffel en hommage aux victimes civiles palestiniennes et d’accorder la citoyenneté d’honneur aux Gazaoui·es. Trois semaines plus tard, aucune date n’a été fixée, aucun hommage rendu, aucun mot prononcé par la maire Anne Hidalgo. Ce refus, d’autant plus saisissant qu’il intervient après des gestes analogues pour l’Ukraine, Israël ou le Haut-Karabagh, constitue bien plus qu’une inaction : il est un acte politique, révélateur d’une hiérarchie des vies assumée.

Dans le même temps, l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), établissement culturel de la Ville de Paris, accueille une exposition sur les artistes queer issus de cultures musulmanes. La démarche, en apparence progressiste, s’inscrit pourtant dans une logique bien connue : autoriser l’expression de subjectivités musulmanes à condition qu’elles soient esthétiques, marginales, décontextualisées — et surtout, dépourvues de portée politique. Le musulman acceptable est celui qui se raconte, pas celui qui revendique.

Entre la censure symbolique d’un deuil et la mise en vitrine d’identités fragmentées, se déploie une cohérence glaçante : la réactivation d’un imaginaire néocolonial où la figure du musulman demeure à civiliser, à encadrer, à exposer — mais non à écouter.

Le refus de Gaza : un silence construit

Le vœu porté par les écologistes, soutenu par les communistes, a été adopté le 3 juillet par le Conseil de Paris. Il s’appuyait sur les rapports du Comité spécial de l’ONU (novembre 2024) et d’Amnesty International (décembre 2024), qui évoquent explicitement le « risque de génocide » à Gaza. Pourtant, l’exécutif parisien, dirigé par la majorité socialiste, avait émis un avis défavorable, et le groupe socialiste s’est abstenu de toute consigne de vote, révélant des divisions internes. Depuis, aucune réponse officielle de la maire. Ce silence est d’autant plus frappant que la ville avait, par le passé, activement illuminé la tour Eiffel en solidarité avec l’Ukraine, Israël ou le peuple arménien du Haut-Karabagh.

Ce traitement différencié ne relève pas d’un oubli. Il découle d’un positionnement politique clair : refuser la reconnaissance publique d’un peuple colonisé et martyrisé, de peur d’ébranler certains équilibres diplomatiques ou électoraux. Ainsi, comme le note Geneviève Garrigos, ancienne présidente d’Amnesty et élue socialiste : « J’ai mal à ma ville. »

L’exposition comme paravent : l’arme douce du néocolonialisme culturel

Le contraste est d’autant plus saisissant que, dans le même moment, l’Institut des Cultures d’Islam inaugure une exposition intitulée La rhétorique du rideau, consacrée à des artistes queer et musulman·es. Le propos de l’exposition est nécessaire, les artistes talentueux·ses. Le problème n’est pas l’exposition, mais l’instrumentalisation politique qui l’encadre.

L’ICI est un établissement de la Ville de Paris, directement piloté par la Direction des Affaires culturelles. La mairie, par sa tutelle, y exerce une influence directe. Or, dans ce contexte, promouvoir les formes artistiques d’expressions musulmanes — surtout lorsqu’elles coïncident avec les valeurs libérales dominantes (sexualité, intimité, spiritualité minoritaire) — devient un moyen de neutraliser la conflictualité politique. On tolère le musulman qui performe son intériorité, pas celui qui exprime sa solidarité avec la Palestine ou dénonce la répression coloniale.

Ce processus n’est pas nouveau. Il reproduit ce que le sociologue Anibal Quijano appelait la colonialité du pouvoir : une domination qui ne passe plus uniquement par la force, mais par l’organisation des savoirs, des représentations et des subjectivités. Dans ce cadre, l’acceptation culturelle devient le revers du rejet politique. On donne une scène, à condition que les discours y soient muets.

Civiliser, exposer, désarmer

Ce que l’on nomme trop rapidement « ouverture culturelle » mérite une lecture politique. En refusant de pleurer Gaza tout en exposant des artistes musulmans queer, la Ville de Paris reconduit une division coloniale des usages du corps musulman : souffrir, mais seul ; créer, mais sans révolte ; être vu, mais jamais entendu. Le geste culturel agit ici comme un rideau : il masque l’absence de justice en l’habillant de tolérance.

Il ne s’agit pas d’opposer l’hommage à Gaza et l’exposition de l’ICI. Il s’agit de les replacer dans le même espace politique, celui d’un pouvoir municipal qui tolère la diversité comme ornement, mais refuse la reconnaissance comme égalité. Il y a là un usage cynique de la culture : transformer le musulman en figure décorative, en preuve vivante du progressisme local — tout en le privant de toute prise sur les causes qu’il défend.

La gauche désorientée, l’humanisme en faillite

Dans ce jeu d’équilibrisme, la gauche municipale s’effondre. Le PS parisien se fracture entre un pôle humaniste minoritaire et un noyau gestionnaire profondément aligné sur les récits dominants. On se méfie des mots : le terme « génocide » serait trop fort, les hommages trop sensibles, les solidarités trop communautaires. Mais en refusant de nommer et de reconnaître, on abdique toute prétention à un universalisme conséquent.

Anne Hidalgo, déjà critiquée pour l’épisode de Tel-Aviv sur Seine en 2015, poursuit ici une ligne constante : celle d’un progressisme néocolonial, qui valorise les individus minorés à condition qu’ils soient dépolitisés, occidentalisés, compatibles. Pour elle, l’égalité passe par l’adhésion aux formes de reconnaissance qu’elle autorise — pas par la solidarité avec les luttes qu’elle refuse.

En guise de conclusion : désobéir au rideau

Ce que révèle cette double actualité, c’est le vide moral d’une politique culturelle sans justice. On ne peut prétendre valoriser les cultures musulmanes tout en ignorant les peuples musulmans. On ne peut se prétendre alliée des minorités sexuelles tout en piétinant la mémoire des massacres. On ne peut opposer l’intime au politique comme si le premier devait exclure le second.

C’est pourquoi cette tribune ne vise pas à délégitimer une exposition, mais à refuser qu’elle devienne un alibi. La culture n’est pas là pour maquiller le silence. Le rideau ne doit pas servir à dissimuler Gaza.

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