Présidentielle 2017 : les relations troubles entre les candidats et les pays du Golfe

Les dirigeants des pays du Golfe s’intéressent de près à la campagne électorale française qui fait partie, à leurs yeux, des enjeux stratégiques des relations entre le Moyen-Orient et l’Europe.

           La France se prépare à l’élection présidentielle la plus serrée et la plus controversée de la Ve République. La série de scandales de corruption qui secoue la classe politique hante les débats et invite plus que jamais à s’interroger sur le rapport trouble entre l’argent et la politique. De l’affaire Cahuzac sur la fraude fiscale à l’affaire Fillon sur les emplois fictifs, en passant par les accusations de trafic d’influence et de financement illégal de la campagne électorale à l’encontre de Nicolas Sarkozy, toutes ces affaires ont déstabilisé aussi bien le gouvernement de François Hollande que les candidats à sa succession. L’autre sujet néfaste pour la classe politique concerne le financement étranger de la campagne électorale de certains candidats, en provenance notamment des pays du Moyen-Orient. Si les financements des mosquées et des jeunes entrepreneurs des banlieues françaises par les pays du Golfe ont suscité beaucoup de critiques et d’indignation de la part de plusieurs personnages politiques et journalistes, rares sont les voix qui lèvent le voile sur les relations dangereuses qu’entretiennent ces mêmes pays avec la classe politique française. Les dirigeants des pays du Golfe s’intéressent de près à la campagne électorale française qui fait partie, à leurs yeux, des enjeux stratégiques des relations entre le Moyen-Orient et l’Europe. Ainsi, le rapprochement entre des Émirats arabes unis et certains candidats, dont Marine Le Pen, mérite une attention toute particulière.

            La législation française est très stricte notamment en ce qui concerne le financement privé. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique fixe la barre des dépenses autorisées pour une campagne présidentielle à 16,85 millions d’euros au premier tour et à 22,5 millions au second. La législation sur le financement des partis politiques limite à 7,500 euros par an les dons des personnes physiques, un plafond abaissé à 4,600 euros en période électorale. Lorsqu’on connaît la situation financière de candidats comme Marine Le Pen et Emmanuel Macron, il devient légitime de se poser des questions sur l’origine de l’argent qui finance la campagne de ces candidats. L’affaire Sarkozy sur l’argent reçu de Kadhafi pour sa campagne électorale de 2007, renforce encore les soupçons.

            Le Front National a de sérieuses difficultés pour trouver des financements sur le territoire national ; d’abord en raison du refus des banques françaises de prêter au parti d’extrême droite, mais aussi à cause de l’étau qui se resserre sur le micro-parti de Marine Le Pen, Jeanne, mis en examen dans l’enquête judiciaire sur le financement du FN. Les fonds que la candidate frontiste reçoit de Cotelec, association de financement de Jean-Marie Le Pen, pour sa campagne sont loin de suffire. La candidate est donc obligée de solliciter des établissements étrangers. Interviewé par la journaliste Marine Turchi, l’eurodéputé du FN Bernard Monot déclare à Mediapart que le parti « privilégie la zone dollar et la zone euro, car les taux sont relativement faibles. On a aussi des pistes au Moyen-Orient », a-t-il affirmé. (Mediapart, 12 sept. 2016) Ces pistes qu’évoque Monot mènent-elles aux Émirats ? En février 2014, lors des élections européennes, le FN aurait déjà négocié, sans succès, un prêt avec une banque émiratie. Le parti frontiste avait ensuite obtenu 9 millions d’euros des banques russes en septembre (Mediapart, 2 avril 2014). 

            Le site Intelligence Online évoque une rencontre secrète entre Marine Le Pen et le numéro deux des services de renseignement émirati, le 20 Juillet 2014 dans la propriété familiale des Le Pen à Saint-Cloud. Lors de la rencontre, le représentant émirati aurait proposé à Marine Le Pen un financement d’un million, voire de deux millions de dollars, pour sa campagne électorale de 2017 et proposé à la candidate de « taper sur le Qatar ». Ces révélations sont relayées également par les deux spécialistes du monde arabe, Chesnot et Marbrunot, dans leur livre Nos chers émirs (2016). Les Émirats auraient, selon ces mêmes sources, pris en charge la visite de Marine Le Pen au Caire fin mai 2015 (Chesnot, Marbrunot, 2016). Le FN a démenti bien évidemment ces informations et nié tout accord avec ce pays. Pourtant, Marine Le Pen a fait à plusieurs occasions des déclarations publiques en faveur des Émirats au détriment de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Lors de son passage à l’antenne arabophone de France 24, le 30 septembre 2014, la présidente du FN soutint que la France devait rompre ses relations avec les deux pays qui ont « aidé, assisté et financé les fondamentalistes islamistes à travers le monde » et ajoutait que la France devait s’appuyer sur les pays musulmans qui luttent contre le fondamentalisme, en citant les Émirats arabes unis, l’Égypte et l’Algérie.

            Emmanuel Macron, lui-même, a promis le 10 avril sur BFM, s’il est élu,  de mettre « fin aux accords qui favorisent le Qatar » et affirmé qu’il aurait « beaucoup d’exigence » à l’égard du Qatar et de l’Arabie Saoudite, dénonçant la « complaisance » dont ont bénéficié les deux pays « durant le quinquennat de Sarkozy en particulier ». Macron fait référence à l’exonération fiscale dont jouissent les investisseurs qataris en France conclue sous le quinquennat Sarkozy. Mais, au-delà de la fiscalité, le candidat d’En Marche accuse le Qatar de jouer un rôle dans le financement du terrorisme islamiste. Des accusations que font aussi d’autres candidats comme François Asselineau dans leur campagne présidentielle. Ce Qatar-bashing est en partie le résultat du lobbying intense que mènent certains pays arabes contre le Qatar, à leur tête les Émirats arabes unis. Les déclarations de Macron seraient-elles la monnaie d’échange d’un éventuel soutien venant d’Abu Dhabi ?

            Difficile à ce stade de l’enquête de prouver un quelconque financement direct ou une relation entre le candidat et le pays. Mais le doute sur le financement étranger de la campagne d’Emmanuel Macron risque de durer. L’ancien ministre de l’économie avait récolté 7 millions d’euros de dons privés en un temps record grâce, notamment, aux multiples repas organisés à Londres et à New York pour lever des fonds. L’équipe de campagne évoque aussi un prêt bancaire de 8 millions d’euros pour atteindre le plafond de 16 millions limité par l’État pour le premier tour des présidentielles. Si la campagne de « fund-raising » concernait, selon En Marche, officiellement les ressortissants français, il n’est pas exclu que l’argent venant des pays du Golfe puissent transiter via les réseaux et soutiens du mouvement. De plus, Macron aura besoin de plus d’argent en cas de passage au second tour, suscitant ainsi la curiosité sur le financement d’une campagne digne de celle d’un grand parti politique. Il aurait aussi reçu de l’aide de gouvernements lors de ses visites dans quelques pays dont l’Algérie et le Liban.

            Selon plusieurs sources, Mohamed Bin Zayed entretient des relations avec plusieurs personnalités politiques françaises, comme Nicolas Sarkozy et Jean-Yves Le Drian, qui s’inscrivent dans la lutte d’influence stratégique que les Émirats mènent contre d’autres pays rivaux de la région, en particulier l’Arabie Saoudite et le Qatar. Les contacts avec le FN s’expliquent par le partage d’intérêts dans la lutte contre les Frères musulmans plus proches de l’Arabie Saoudite et du Qatar, deux pays souvent critiqués pour leur soutien et leur complaisance envers l’Islam radical et le terrorisme. Abu Dhabi cherche ainsi à s’imposer comme interlocuteur fiable dans la lutte contre le terrorisme et l’Islam radical et se montre intransigeant vis-à-vis des organisations islamistes. Les Émirats classent les Frères musulmans parmi les mouvements terroristes et n’hésitent pas à inscrire l’UOIF, par exemple, sur la liste noire au côté de l’État Islamique et d’Al-Qaïda. Les Émirats profitent également de la situation du Qatar affaibli par la chute des prix du pétrole et par la succession au pouvoir du jeune émir Tamim en juin 2013 qui mène une politique plus prudente en termes de relations internationales.

            Il y a aussi un changement de pratique au niveau de l’ambassade du Qatar à Paris avec l’arrivée du nouvel Ambassadeur, Meshal al Thani, qui a mis fin à la diplomatie du « carnet de chèques» de son prédécesseur qui a arrosé la classe politique française pendant des années.  Le livre de Chesnot et Marbrunot fait des révélations accablantes sur ces hommes politiques français prêts à se vendre pour de l’argent ou pour des cadeaux en tous genres en échange de leur silence ou de démentis sur les accusations de financement du terrorisme dont le Qatar est la cible. Les journalistes citent plusieurs dirigeants politiques, de gauche comme de droite, ayant profité de la générosité du Qatar comme Nicolas Sarkozy, qui facture ses conférences à 145 000 euros pour 45 minutes, mais aussi Rachida Dati, Jean-Marie Le Guen et Jack Lang, ou l’ancien ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin qui possède un bureau au Qatar Museum Authority dirigé par son ancienne étudiante, la sœur de l’émir (Chesnot, Marbrunot, 10-25). L’autre raison de la perte d’influence du Qatar est liée au fait que François Hollande privilégie l’Arabie Saoudite comme partenaire stratégique au Moyen-Orient, position que les Saoudiens risquent de perdre en faveur des Émirats, notamment parce que ces derniers sont, contrairement aux idées répandues, les premiers investisseurs des pays du Golfe en France devant le Qatar et l’Arabie Saoudite.

 

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