L’égalitarisme et l’autonomie chez nos ancêtres préhistoriques

Nos ancêtres préhistoriques ne s'organisaient pas en hiérarchies dirigées par un « Grand Chef », mais au contraire en groupes avec quasi absence de hiérarchie. L'anthropologue et primatologue Christopher Boehm décrit comment les humains, malgré des tendances à la compétition et domination, maintiennent l'égalité dans leurs groupes, et comment c’est à lier avec l’émergence de la conscience.

Christopher Boehm Christopher Boehm

 En observant nos sociétés actuelles et celles des singes dont on suppose qu’elles sont ressemblantes à celles des humains primitifs, il est aisé de conclure que les humains sont voués à la compétition et à former des sociétés hiérarchisées. Et encore, pense-t-on, dans les sociétés d’aujourd’hui la hiérarchie pèse moins que celle d’hier (histoire) et d’avant-hier (préhistoire).

Cependant, il existe encore aujourd’hui des sociétés extrêmement égalitaires, dans laquelle l’autonomie de l’individu est considérée comme primordiale, celles des nomades chasseurs-cueilleurs.

Comme leur nom l’indique ces sociétés ne se sont pas encore sédentarisées, et se déplacent au gré des ressources. Leur nombre est aujourd’hui extrêmement réduit mais elles ont été étudiées depuis longtemps par les anthropologues. Leur égalitarisme est documenté de manière tellement universelle, quel que soit l’environnement et le climat dans lequel elles évoluent, qu’on pense que c’est une caractéristique très ancienne.

Or avant l’invention de l’agriculture il y a 12 000 ans, il est très probable que quasiment tous les humains vivent dans des groupes nomades. C’est une des raisons pour lesquelles beaucoup de spécialistes pensent que les humains ont vécu de manière égalitaire durant une fraction non-négligeable de leur histoire (ou plutôt préhistoire).

Christopher Boehm est l’un des premiers à montrer que l’égalitarisme chez les chasseur-cueilleur découle de comportements anti-dominant conscients et efficaces. Car les humains ne sont certainement pas prédisposés à l’égalitarisme et un ambitieux a bien vite fait de s'introniser « Commandant en Chef ».

Il se trouve que nos ancêtres, ceux qui sont aussi les ancêtres des chimpanzés, des bonobos et des gorilles, formaient des sociétés despotiques.

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« Despotique » au sens utilisé ici, signifie que les individus les plus forts et agressifs s’accaparent la nourriture des autres au moyens de l’intimidation et de la force. Lorsque ces individus dominants sont des mâles, ils empêchent les autres mâles de s’approcher des femelles. Mâles ou femelles ils favorisent largement leur propre descendance. Ce qui se comprend parfaitement bien en termes d’évolution puisque c’est une nette amélioration de leur adaptation. Au détriment de celle des autres.

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Dans Hierarchy in the Forest, Christopher Boehm donne un exemple de comportement despotique tiré de son expérience au Jane Goodall Institute à Gombe en Tanzanie où il étudie les chimpanzés dans leur environnement naturel. Un jour les mâles du groupe étudié chassent des singes d’une autre espèce pour les manger :

« En tant que novice, je demandais à Jane Goodall pourquoi Goblin, le mâle alpha, était resté au sol durant toute la chasse, au lieu de grimper aux arbres et d’y participer. Bénéficiant de 20 ans d’expérience sur le terrain, Jane me répondit que Goblin attendait qu’un autre chimpanzé attrape une proie qu’il pourrait ensuite s’octroyer. »

En d’autres termes Goblin le chimpanzé dominant prévoit de prendre à un autre une prise de chasse : le fruit d’un travail qui a nécessité une grande dépense d’énergie ainsi qu’une prise de risque non-négligeable. Quelque chose que l’individu dépouillé déteste, mais auquel il cédera certainement car il peut être très risqué de s’opposer directement au mâle dominant. La nature politique ambivalente des singes leur fait aimer dominer leurs pairs mais détester être dominé, et la situation se règle en acceptant que le plus impressionnant gagne. En revanche, si ce groupe de chimpanzés avait été humains, Goblin aurait fait face à une réaction sévère du groupe entier.

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Dans la grande majorité des groupes humains nomades étudiés, que l’on pense représenter suffisamment fidèlement nos ancêtres préhistoriques, ce genre de comportement est moralement inacceptable, et fait face à une résistance implacable. En effet Boehm pense que ce qui caractérise l’organisation politique des groupes chasseur-cueilleurs est une hiérarchie inversée de dominance : c’est la majorité du groupe qui impose sa volonté de ne pas être dominée aux individus tentés par des comportements avides et agressifs en les limitant drastiquement en les sanctionnant.

Les comportements avides et agressifs sont caractérisés négativement et prohibés, l’égoïsme très mal vu. Les meilleurs chasseurs sont priés de partager avec les autres : les jeunes, les vieux, les moins bons chasseurs, les personnes qui ne sont pas de la famille. Ceci a pour résultat d’égaliser les membres du groupe. Les chasseur-cueilleur ne naissent donc pas libres et égaux : ils font en sorte que cela soit le cas.

Boehm cite l’anthropologue Richard Borshay Lee qui décrit comment les bons chasseurs !Kung (ouest du désert de Kalahari) refrènent leur envie de se vanter, et comment cette auto-censure est sciemment encouragée par les autres membres du groupe quand bien même les prises des bons chasseurs sont partagée par tous et bénéficient à tous.

Lorsqu’un chasseur !Kung tue un gros gibier et qu’il retourne au village, il ne doit pas se vanter, mais bien plutôt attendre qu’on vienne lui demander s’il a attrapé quelque chose. Et même là il doit prétendre n’avoir presque rien vu, peut-être un « tout petit animal ». Alors un connaisseur de la culture !Kung saura que ce chasseur a tué quelque chose qui nécessite plusieurs hommes pour être ramené au village.

Mais même lorsque les hommes aident à transporter la bête, les commentaires moqueurs pleuvent : la bête est comparée à un tas d’os, ceux qui aident se plaignent d’être venus au lieu de rester à l’ombre de leur hutte.

Un !Kung explique à Lee :

Lorsqu’un jeune homme abat une grosse bête, il se voit comme un chef ou un grand homme et considère les autres comme ses servants ou ses inférieurs. Nous ne pouvons pas accepter cela. Nous n’acceptons pas cette vantardise, parce qu’un jour cet orgueil lui fera tuer quelqu’un. Donc nous parlons toujours de la viande qu’il a chassée comme n’ayant pas beaucoup de valeur. Ainsi nous calmons ses ardeurs et en faisons quelqu’un de doux.

Une éducation à la modestie, qui se poursuit à l’âge adulte.

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Lorsque ce n’est pas suffisant alors des procédés plus agressifs peuvent être employés pour calmer l’arrogance d’un ambitieux, comme dans le cas du chasseur Cephu des pygmées Mbuti étudiés par l’anthropologue Colin Turnbull (tiré de Moral Origins, Boehm). Lors d’une chasse, Cephu place subrepticement ses filets devant ceux des autres chasseurs, de sorte que la majorité des proies s’y prennent avant de se prendre dans le filet des autres.

Lorsque la tricherie est découverte, c’est le groupe entier, femmes et enfants inclus, qui se moque de lui en le traitant « d’animal », refuse de parler ou de coopérer avec lui et sa famille, et le menace d’exclusion après qu’il se soit justifié en se présentant comme plus important que les autres. Tout rentrera dans l’ordre lorsque l’ensemble des prises seront « restituées » au groupe (qui correspond en fait au pillage intégral des réserves de nourriture de Cephu et sa famille). Néanmoins, cette affaire restera pour longtemps dans les mémoires au travers des commérages, avertissant ceux qui seraient tentés de tricher, ou de d’ériger en chef, du ridicule de leur projet, et de l’humiliation qui pourrait en découler.

Il arrive que des individus extrêmement ambitieux restent sourds à l’opinion publique, et soient capables d’intimider le groupe entier et de faire taire la critique, auquel cas la réaction peut être plus brutale : un chef autoritaire peut faire face à la désertion, voire l’exécution. Chez les !Kungs, un individu nommé /Twi, meurtrier multirécidiviste qui posait un danger perpétuel au groupe entier, est transformé en « porc-épic » par le nombre de flèches qui le transpercent.

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Si nos ancêtres s'organisaient universellement en sociétés despotiques, et que leurs descendants s'organisent universellement en sociétés égalitaires, c'est qu'il y a eu une transition. Premièrement il est évident que cet égalitarisme doit être très ancien, car il est plus économique d'imaginer une seule cause à cette transition, que plusieurs causes indépendantes (voir figure "Deux scénarios pour l'évolution des cultures de despotiques à égalitaires"). Les spécialistes ne savent pas exactement quand se fait cette transition, mais sont à peu près certains qu’à partir du moment où les humains commencent à chasser du gros gibier régulièrement il y a 250 000 ans, cette transition est terminée. Les chasseurs partagent leurs prises de manière égalitaire, au contraire des chimpanzés et bonobos actuels, chez qui c'est l'individu alpha, sa descendance, ses alliés politiques et celles qu'il courtise qui s'accaparent la part du lion.

La hiérarchisation des membres des sociétés humaines suit une courbe en U La hiérarchisation des membres des sociétés humaines suit une courbe en U
En effet, au-delà des traces archéologiques qui tendent à montrer que les humains partagent leurs prises, les reconstitutions de scènes de chasse montrent qu’il devient très difficile, même pour les individus forts, d’intimider un groupe de chasseurs tous munis d’armes conçues pour blesser et tuer du gros gibier et donc à priori l’homme.

Les individus tentés par le vol et l’intimidation font face au danger d’être attaqués par des individus en colère et munis d’armes léthales. Il y aurait donc eu une sélection par les membres du groupe de ceux qui étaient capables de retenir leurs instincts.

Boehm pense qu’en internalisant les règles qui leur permettent de réguler leur agressivité et leur avidité, les humains ont créé une proto-conscience qui se sophistiquera au cours des générations, et mènera aux humains culturellement modernes aux alentours de 50 000 ans avant le présent. 

Les gènes responsables des comportements avides et agressifs n’auraient donc pas été éliminés des gènes humains, mais l’apparition de la conscience aurait aidé à moduler leur expression, pour la survie des individus dans le groupe.

 

Travaux utilisés

Boehm, Christopher. 1999. Hierarchy in the Forest. Harvard University Press.

Boehm, Christopher. 2012. Moral Origins: The Evolution of Virtue, Altruism, and Shame. Basic Books.

Knauft, Whiten, Boehm, Erdal. 1994. On Human Egalitarianism: An Evolutionary Product of Machiavellian Status Escalation? Current Anthropology Vol. 35, No.2. (Apr., 1994).

 

  

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