Il y a 200 000 ans : la transition du despotisme vers l’égalitarisme[1]

Nos ancêtres préhistoriques s’organisaient en sociétés égalitaires. Cette égalité est souvent considérée comme émergeant naturellement de l’absence de division des tâches et d’accumulation des ressources. Cependant, nos très lointains ancêtres proches des singes vivaient en groupes hiérarchisés, bien que non-sédentarisés et n’accumulant pas les ressources. Comment s’est faite la transition ?

Pourquoi le despotisme ?

On peut voir ça comme le résultat de la compétition féroce entre individus d’un même groupe, pour la survie et la reproduction (cf évolution des espèces de Darwin[2]). Il y a beaucoup à gagner ou à perdre : chez nos proches cousins chimpanzés et bonobos les dominants s’installent en sécurité aux endroits les plus difficiles d’accès aux prédateurs, s’octroient la meilleure part de la nourriture, dont ils font bénéficier leurs enfants, leurs alliés politiques, et les femelles sur lesquelles ils ont des visées, si ce sont des mâles. Les dominés font avec ce qui reste : ils s’établissent aux endroits les plus vulnérables, mangent moins, ont rarement l’occasion de s’accoupler si ce sont des mâles, et dans tous les cas leur descendance est désavantagée[3]. Cette compétition a pour conséquence une organisation hiérarchique du groupe. On parle des singes[4], mais ceci décrit très vraisemblablement l’organisation des groupes de leurs aïeux qui étaient aussi nos aïeux, c’est-à-dire notre ancêtre commun[5].

Vu qu’aujourd’hui les sociétés humaines sont des hiérarchies et que c’était également le cas avant, il est facile de penser que c’est une chose qui n’a pas fondamentalement changé depuis l’apparition de l’espèce[6]. Cependant, lorsqu’ils étudient les sociétés les plus proches de notre mode de vie préhistorique[7], les anthropologues constatent qu’elles sont acéphales, sans dominance forte[8]. Du cercle arctique à l’équateur, les chasseurs-cueilleurs nomades s’organisent universellement en groupes sans dominant[9]. Même quand il y a un chef, celui-ci ne peut pas prétendre à une part plus importante de la nourriture, en contraste flagrant avec les singes. Il ne peut pas non-plus forcer un autre membre du groupe à obéir à ses ordres, n’a aucun contrôle économique sur eux et est facilement déposé.

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Si l’ancêtre commun est despotique et que les hommes préhistoriques ne le sont plus, il y a nécessairement une transition[10]. Certains chercheurs pensent qu’elle s’est faite de manière naturelle et harmonieuse, mais Christopher Boehm montre qu’aujourd’hui cet égalitarisme entre membres du groupe est maintenu par des procédés qui peuvent parfois être brutaux. Ces procédés sont mis en place par le groupe entier et destinés à réformer les individus adoptant des comportements dominants, considérés comme une déviance. Les individus narcissiques qui n’ont pour eux que la conviction qu’ils méritent plus que les autres, sont remis à leur place, mais la logique égalitaire va plus loin : les individus plus performants qui pensent de ce fait mériter une place plus importante que les autres sont également remis à leur place. Le contraste avec nos sociétés actuelles est intéressant.

Ces procédés peuvent varier en intensité et dépendent de la force avec laquelle l’individu s’accroche à ses comportements dominateurs. Un jeune chasseur dont l’ego est enflé par ses premières prises de chasse peut être moqué et ridiculisé[11], mais un individu narcissique dont les comportements dominants ne sont pas découragés par les moqueries, se heurte à des réactions plus dures, telles qu’un traitement par le silence, la non-coopérations, ou l’exclusion. Les individus qui ne pensent leurs interactions sociales qu’en terme de domination et qui ne peuvent ou ne souhaitent pas être réformés, tels les psychopathes[12], sont mis à mort[13].

Chez les chimpanzés et bonobos le harcèlement, l’intimidation et le vol par un dominant provoquent des tensions mais font rarement l’objet d’une réaction concertée[14]. Il y a une grande divergence entre les intérêts des dominants et des dominés, mais aucun individu ne peut survivre longtemps seul. Lorsque la transition d’une organisation despotique à une organisation égalitaire s’est amorcée chez les humains, il est fort probable que les premiers rééquilibrages ne se soient pas déroulés de manière entièrement harmonieuse, d’autant plus que cela peut encore se faire de manière violente jusqu’à très récemment.

Selon Boehm la transition est achevée lorsque la subsistance des humains s’appuie sur la chasse au gros gibier, au plus tard il y a 200 000 ans. En effet, la chasse au gros gibier nécessite la participation de tous les chasseurs, tous en bonne condition physique. Des chasseurs mal nourris sont inefficaces par faiblesse physique, et rendent la chasse impossible. D’autre part, des chasseurs affamés se voyant refuser par des individus dominants l’accès à la carcasse peuvent devenir physiquement agressifs, mettant en danger la survie du groupe[15]. Tous les carnivores chassant en groupe font face à ces problèmes, et développent au cours de leur évolution des stratégies d’égalisation du partage. Certaines espèces comme les loups n’abandonnent pas leur organisation hiérarchique classique, mais chez les humains l’égalisation du partage passe par l’inversion de la hiérarchie : ce sont les faibles, plus nombreux, qui imposent aux forts de partager équitablement les prises de chasse[16]. Cette stratégie, plutôt qu’une autre telle que le « vol autorisé »[17], aurait été sélectionnée parce que tous les chasseurs sont experts dans le maniement des armes les plus léthales et les plus technologiquement évoluées de l’époque, rendant incertaine l’issue des combats.

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Les individus incapables de moduler leurs comportements dominants meurent prématurément au combat. Ceux qui sont capables de se contrôler, en anticipant une réaction parfois brutale du groupe, ont plus de chances de survivre. Selon Boehm, il y a eu une forte sélection des individus capables d’intérioriser les règles du groupe et de décider entre ce qui est « bien » et « mal ». Lorsque les humains deviennent culturellement modernes il y a 50 000 ans, ce processus d’internalisation des règles est achevé : les humains sont dotés d’une conscience et agissent en vertu d’une morale qui est encore aujourd’hui opposée à la loi du plus fort[18]. Cette conscience permet aux individus tentés par la domination, les procédés déloyaux ou la triche, d’inhiber les comportements susceptibles d’être punis par le groupe.

Bien sûr les procédés d’égalisation du groupe utilisés par les chasseurs-cueilleurs, décrits en détail dans les livres de Boehm « Hierarchy in the Forest » et « Moral Origins », ne sont pas applicables dans nos sociétés de millions d’individus, ayant accru sans commune mesure l’efficacité du travail en adoptant la division des tâches et l’accumulation des richesses. Mais le point ici est de montrer que l’organisation en hiérarchies n’est pas une fatalité. Le despotisme vient de remporter 10 000 ans de victoires continuelles, mais a été vaincu pendant les 200 000 ans qui précèdent au moins. Le désir d’autonomie est profondément ancré dans nos gènes et ce n’est pas une image que de le dire. Les aspirations profondes à l’autonomie exprimées par les libertaires[19] trouve des bases solides dans l’histoire de l’humanité et c’est une bonne nouvelle.

 

[1] Avertissement : l’article qui suit :

  1. a) se place dans une optique résolument évolutionniste. Ce qui ne signifie pas qu’il rejette la morale. Au contraire il pointe vers des liens qui tentent d’expliquer la naissance de la conscience et de la morale chez les humains. Donc si vous êtes créationniste ça peut quand même vous intéresser.
  2. b) contient moins de conditionnel qu’il ne le devrait, pour alléger la lecture. Il suit les réflexions du chercheur Christopher Boehm, qui base son travail sur des hypothèses probables mais dont certaines sont difficilement testables : nos connaissances sur ce qui se passe durant la préhistoire se basent sur très peu de traces solides et beaucoup d’inférences. Des références en bas de page apportent des précisions sur les questions qui font débat.

[2] Cet article n’a pas pour but de valider le darwinisme social, mais si vous détestez Darwin, passez votre chemin.

[3] Un exemple de comportement dominant : voir anecdote lorsque Christopher Boehm travaille avec la primatologue Jane Goodall au centre de recherche de Gombe

https://blogs.mediapart.fr/briandu64/blog/040121/l-egalitarisme-et-l-autonomie-chez-nos-ancetres-prehistoriques

[4] « singes » signifie ici nos plus proches cousins : chimpanzés et bonobos, voir gorilles.

[5] A ce sujet Christopher Boehm utilise l’argument de parcimonie : tous nos plus proches cousins singes s’organisent en sociétés despotiques (donc hiérarchiques), les humains sont également de nature politique ambivalente, l’hypothèse la plus économique est donc de supposer que l’ancêtre commun s’organisait également en hiérarchies.

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[6] C’est d’ailleurs un argument souvent utilisé par les partisans d’une organisation en hiérarchie : « nous sommes organisés en hiérarchies, nos ancêtres les singes l’étaient aussi, cette histoire d’égalitarisme n’est qu’un utopie ».

[7] Des anthropologues (par exemple Alain Testart, Carol R. Ember) émettent l’hypothèse qu’une partie non-négligeable des groupes de chasseurs-cueilleurs du paléolithique auraient trouvé sur les côtes une source constante et abondante de nourriture par la pêche, permettant la sédentarisation. C’est une hypothèse vraisemblable mais malheureusement très difficilement testable parce que le niveau des mers était en général plus bas à l’époque qu’aujourd’hui, et donc les traces archéologiques, si elles n’ont pas été effacées lors de la remonté du niveau des mers, se trouvent plusieurs dizaines de mètres sous la surface des eaux. Certains scientifiques (Doron Shultziner et al. 2010) pensent qu’antérieurement à la période géologique actuelle (holocène, 10 000 ans), l’instabilité climatique ne permet pas aux écosystèmes de générer de la nourriture de manière stable et en quantité suffisante pour permettre la sédentarisation.

Continents lors de la dernière ère glaciaire Continents lors de la dernière ère glaciaire

[8] Ce qui montre que les représentations qu’on s’en fait sont en général fausses : ils ont parfois un os dans le nez mais pas de chef capable de leur imposer des ordres, contrairement à ce qu’on voit dans Indiana Jones ou Les Pirates des Caraïbes, etc…

[9] Les chasseurs-cueilleurs de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord s’organisent en sociétés hiérarchisées, mais ne sont pas nomades, et accumulent les ressources. Cet article ne s’intéresse qu’aux chasseurs-cueilleur nomades, qui ont universellement été observés comme égalitaires.

 

[10] Il y a au moins une transition du mode d’organisation sociale hiérarchique de l’ancêtre commun au chasseur-cueilleur nomade, universellement égalitaire, donc la question de la transition garde de l’intérêt.

[11] Voir l’anecdote de l’anthropologue Richard Borshay Lee sur les chasseurs !Kung dans cet article

https://blogs.mediapart.fr/briandu64/blog/040121/l-egalitarisme-et-l-autonomie-chez-nos-ancetres-prehistoriques

[12] Dans d’autres jargons : pervers narcissique (France), kulangeta (Inuit), aranakan (Yoruba).

[13] Jusqu’à ce que les puissances coloniales y mettent un terme assez récemment. Antérieurement à cela, la décision d’exclure ou de mettre à mort n’était pas prise à la légère : elle est couteuse pour le groupe qui perd en un membre contributeur en termes de travail.

[14] Chez les singes, le groupe entier peut parfois s’opposer et déposer un individu dominant, cependant celui-ci trouve rapidement un remplaçant et le fonctionnement du groupe reste hiérarchique.

[15] Premièrement, le combat représente toujours une grande dépense d’énergie nécessaire à la chasse, d’autant plus que celle-ci se fait peut-être par de longues courses d’endurance destinées à encercler les bêtes (voir à ce sujet How Humans Lost Their Hair, PBS Eons). Et la perte d’un ou plusieurs chasseurs rend plus difficiles et aléatoires les prises de gros gibier.

[16] Cette domination des forts par les faibles ne devient visible que lorsqu’un individu particulièrement fort et égoïste tente de s’attribuer une plus grande part d’une prise de chasse. C’est alors que le groupe met en place des stratégies de réforme d’un individu alors considéré comme déviant. Voir l’histoire de Cephu dans cet article : https://blogs.mediapart.fr/briandu64/blog/040121/l-egalitarisme-et-l-autonomie-chez-nos-ancetres-prehistoriques

[17] Par « vol autorisé », on entend vol d’un morceau de viande par un subordonné sans que cela ne résulte par des représailles sérieuses par l’individu dominant à qui la carcasse « appartient ».

[18] Tous les dominants actuels doivent à minima légitimer leur dominance de manière morale, et non en invoquant la loi du plus fort seulement. Même les fascistes doivent in fine justifier leur violence en s’appuyant sur la religion.

[19] Tous ceux qui ont une aspiration profonde à l’autonomie, qui détestent les ordres et détestent les injustices.

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