[traduction] Le coût caché des psychopathes au travail

Le coût engendré par les psychopathes aux entreprises est immense. Cet article détaille comment ceux-ci minent la motivation du personnel par le harcèlement et l'intimidation des subordonnés, et les finances de l'entreprise par le vol et la fraude.

Al Dunlap, surnommé "Al la tronçonneuse" Al Dunlap, surnommé "Al la tronçonneuse"
Article paru dans The Conversation le 15 mars 2021, voir lien au bas.

Du thriller psychologique aux histoires de crime basées sur des faits réels, les personnes qui ne suivent pas les normes sociales peuvent être extrêmement fascinantes. Et les psychopathes plus que les autres.

 

Travailler avec, ou pour un psychopathe, est plus problématique.

Les recherches scientifiques s'accordent sur une proportion de 1% de psychopathes dans la population générale[1]. Être psychopathe signifie ne pas développer une gamme d’émotions normale, manquer d’empathie pour les autres et être plus disposé être plus disposer à des comportements antisociaux et ne pas avoir d’inhibition.

Dans les prisons, le pourcentage de la population ayant des traits psychopathiques est situé entre 15% et 20%[2]. Mais les psychopathes sont aussi surreprésentés dans les entreprises. Parmi les plus hauts échelons la proportion monte à 3,4%[3]. Certaines estimations vont bien plus haut pour les PDG.  

Cela ne fait que quelques dizaines d’années que la recherche sur la psychopathie a commencé à mesurer l’énorme impact social et économique des psychopathes non-criminel en entreprise. Mes recherches (avec Clive Boddy et Brendon Murphy) suggèrent que les psychopathes d’entreprise coûtent des milliards de dollars à l’économie (Etats-Uniennes NdT) non seulement en termes de fraude et de d’autres délits, mais aussi en termes de dommages aux individus et aux organisations qu’ils laissent derrière eux en grimpant les échelons[4].

 

Se creuser un chemin dans l’entreprise

Typiquement les psychopathes manquent d’empathie et de remords. Ils sont égocentriques, manipulateurs, hypocrites et narcissiques.

Mais ils ne réagissent pas à la peur et sont confiants, ce qui les aide à se faire valoir comme utiles et passer les entretiens d’embauche.

Un exemple classique est Al Dunlap surnommé « Al la tronçonneuse » qui au début des années 90 était considéré comme un dirigeant d’entreprise intransigeant mais rationnel, et admiré pour ça, redressant les entreprises en virant le personnel. Il a été montré plus tard que certains des traits de personnalité de Dunlap correspondent bien à ceux de la psychopathie. En fait, son succès en tant que dirigeant était basé sur sa volonté de truquer les chiffres plus que sur son manque de compassion.

En réalité, il est difficile de concevoir dans quel cas une entreprise peut trouver un quelconque avantage à embaucher un candidat ayant des tendances psychopathes. Une fois embauchés, la combinaison des traits qui caractérisent la psychopathie les amène souvent à agir sans éthique et pour leur seul compte, sans se soucier des normes qui permettent à chacun de travailler harmonieusement.

Dans un livre écrit en 2017, « A Climate of Fear: Stone Cold Psychopaths at Work » (Un climat de peur : froids comme la pierre, les psychopathes au travail), Clive Boddy décrit comment les psychopathes d’entreprise :

  • Utilisent les structures organisationnelles pour affaiblir les dangers potentiels
  • Harcèlent et intimident les collègues pour qu’ils leur obéissent
  • Répandent des rumeurs pour saper la route de leurs concurrents
  • Déploient des « techniques de gestion des impressions données à la hiérarchie » pour projeter une image positive de leur compétence
  • Justifient leurs mauvais comportements comme « des décisions dures mais qui devaient être prises »

Ce que dit la loi[5] :

Être psychopathe n’est pas illégal. La loi n’intervient sur la base du diagnostic psychiatrique que lorsque la maladie mentale est susceptible de mettre en danger la sécurité du patient ou de son entourage. La psychopathie est un désordre mental, pas une maladie mentale[6]. Il n’y a pas de remède légal lorsque le comportement du psychopathe n’outrepasse pas les limites de la loi, tels que la fraude, le vol, ou le harcèlement sexuel.

Dans certains cas, il peut être possible de minimiser les dommages qu’un psychopathe peut infliger en appliquant plus strictement les standards sur le comportement. Le harcèlement et l’intimidation sont des signes manifestes d’autres comportements toxiques à la culture du travail. L’occurrence d’un seul d’entre eux devrait avoir comme conséquence l’impossibilité pour les individus qui en sont les auteurs d’acquérir une position de pouvoir sur d’autres employés.

 

La vérité est la meilleure des défenses

La première et principale ligne de défense contre les psychopathes d’entreprise doit être la prévention.

Il n’y a pas de méthode qui permette d’éviter à tous les coups d’embaucher un psychopathe, mais réduire le risque passe principalement par un « scepticisme diligent » quant aux crédits professionnels d’un candidat.

Grace à leur absence de scrupule à s’attribuer des qualifications et des expériences professionnelles qu’ils n’ont pas, et les résultats de travaux dont ils ne sont pas les auteurs, les psychopathes ont un avantage naturel dans les processus de recrutement superficiels[7].

Ce n’est donc pas une perte de temps que de vérifier les qualifications revendiquées par une candidat, d’examiner minutieusement toutes leurs revendications orales et écrites, de les tester sur leur honnêteté, et leur capacité à montrer leur crédit là où cela est dû. Ils ont peut-être des références brillantes d’anciens directeurs, mais qu’en est-il de leurs collègues ? Parmi les anciens collègues, un nouveau diplômé est plus susceptible d’avoir observé la véritable personnalité du candidat que son directeur.

Poser les questions difficiles avant d’embaucher devient plus important pour les postes impliquant plus de responsabilités. Dans nombre de contextes, on réalise de manière croissante les conséquences à ne pas prendre en compte sérieusement les plaintes. Il peut y avoir de la fumée sans feu, mais lorsqu’un individu en a allumé un, il est probable qu’il en a allumé d’autres.

Les psychopathes d’entreprise sont fascinants mais dangereux. Lorsque vous vous apercevez des dommages qu’ils peuvent causer, ce ne sont pas des personnes que vous voulez voir de près.

 

The corporate psychopath is a fascinating but dangerous character. As we come to appreciate how much damage they can do, it’s not a character you should want to study close up.

 

Traduction de l'article Bullies, thieves and chiefs: the hidden cost of psychopaths at work paru dans The Conversation

https://theconversation.com/bullies-thieves-and-chiefs-the-hidden-cost-of-psychopaths-at-work-149152

[1] NdT : ce chiffre varie selon les pays et les cultures. Il y aurait 1% de psychopathes en Amérique du Nord, 0,5% au Royaume-Uni, 0,14% en Asie du Sud-Est (Martha Stout, The Sociopath Next Door).

[2] Pour l’Amérique du Nord

[3] idem

[4] La psychopathie est un trouble mental qui n’impacte pas la rationalité et ne créé pas d’illusion qui handicapent les capacité à socialiser

[5] Etats-unienne

[6] Du moins, pas dans la culture nord-américaine, ni dans la culture française. Cependant on pense qu’ils étaient punis très durement dans les sociétés de nos ancêtres, voir les travaux de Christopher Boehm, notamment « Prehistoric Capital Punishment and Parallel Evolutionary Effects ».

[7] Pour les postes à responsabilité dont les contours sont mal définis, voir « Snakes in Suit » de Babiak et Hare

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