Faire le jeu des complotistes pour pas cher : une leçon du journal Le Monde

C'est si ridicule que l'on pourrait en rire. Je n'en croyais pas mes yeux, lorsque j'ai vu les photos que Le Monde publie pour montrer la destruction d'Alep...

C'est si ridicule que l'on pourrait en rire.

Je n'en croyais pas mes yeux, lorsque j'ai vu les photos que Le Monde publie pour montrer la destruction d'Alep. Elles apparaissent dans une rubrique particulière (« Les Décodeurs ») qui est censée être objective, lutter contre la désinformation et les manipulations, et s'affiche comme impavidement impartiale (de quoi il faudrait évidemment discuter, et du sens qu'a une telle rubrique dans un journal « sérieux » se découvrant le besoin d'afficher une rubrique encore plus « sérieuse » que les autres).

Voici l'article.

Passons sur le procédé qui rappelle les publicités pour un régime alimentaire, ou la lutte contre la calvitie : on confronte l'Avant et l'Après. Sauf que, très logiquement, c'est ici le contraire : l'Après est moins bien que l'Avant.

Passons sur le focus fait sur ce qui semble fort soucier les journalistes, à savoir la destruction du patrimoine: j'en ai déjà parlé ici.

La confrontation des deux premières photos est stupéfiante, non pas en ce qu'elle montre une dévastation absolue, mais principalement... une utilisation partiale de la photographie et de la retouche numérique.

 

Sur la première, l'angle de vue est identique. La seule destruction visible est celle, partielle, du mur situé à droite de l'escalier : il est un peu éboulé. Par contre, la palette est plus sombre, le ciel lourd et le noir des pierres de l'escalier y ressort davantage. Ceci parce que la photo a semble-t-il été prise un jour pluvieux (les marches semblent luisantes), mais peut tout aussi bien être obtenu en modifiant un peu la colométrie, le contraste et la luminosité.

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Le choix de la deuxième est encore plus caricatural : à ma droite, la photo prise au grand angle et retouchée de l'agence de voyage, qui doit vous donner envie de partir en Syrie pour un voyage culturel dans un pays de mille et une nuits au ciel d'un bleu irréel. A ma gauche : la palette sombre d'une photo documentaire prise un jour peut-être également pluvieux, l'écrasante contre-plongée, l'échaffaudage que l'on a pas photoshopé ou évité au cadrage... Mais là encore, peu de destructions visibles.

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La troisième est difficile à commenter tant on ne peut savoir s'il s'agit du même lieu qui se trouve représenté (même si ça ne semble pas le cas au vu de la hauteur et de la courbure de la voûte). Si l'on recherche la photographie de gauche, on la trouve facilement, utilisée dans Daily News pour illustrer l'incendie et la destruction du souk en... septembre 2012. En cherchant un peu, on se rend également compte que la photo de droite est extraite de ce site et qu'elle date du… 13 octobre 2012. On voit au passage que les journalistes ont partiellement repris pour Le Monde ce qu'ils ont trouvé sur ce site, Franceinfo, en moins bien car sur ce dernier on voit clairement que le minaret de la mosquée des Omeyades (deuxième photo) est à terre. « Circulation de l'information circulaire » aurait dit Bourdieu…

 

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La déontologie de tout ceci m'échappe, et de beaucoup.

Ce « travail » de journaliste est digne d'un étudiant en Master 1 qui repompe des pans entiers de son mémoire sur le Net, mais passons, car il y a bien pire : en publiant des photographies dont le sens vient essentiellement  des angles de prise de vue, des couleurs et/ou du cadrage, il autorise tous les doutes, tous les délires, toutes les manipulations, tous les négationnismes. Si demain, vous croisez quelqu'un qui vous dit qu'Alep a connu quelques déboires, mais rien de bien grave (c'était un peu de pluie et aussi le coup d'un photoshopeur un tantinet mélancolique…), si demain vous croisez quelqu'un qui explique que les « mediadominants » cherchent à nous manipuler par l'image qu'ils assombrissent à volonté, ne vous énervez pas, n'essayez pas de lui prouver qu'il a tort, remerciez plutôt Le Monde, dont le sérieux -et singulièrement le sérieux de sa rubrique la plus sérieuse et la plus objective, "Les Décodeurs"- n'est jamais (mais alors jamais) pris en faute.

 

Ce n'était certainement pas le moment de prêter le flanc à ce genre de critique. Les bons sentiments sont certainement à l'origine de cet article, mais ils sont parfois de bien mauvais conseil, surtout pour un journaliste ou pour quelqu'un qui se targue de penser le réel.

 

« Le mieux est le mortel ennemi du bien ».

 

 

 

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