Abstention, piège à C(och)ONS.

Ce titre est un hommage subliminal autant que subtil à Gilles Châtelet qui expliquait, dans Vivre et penser comme des porcs (1998) que « Le marché apparaît donc comme la victoire d’une espèce de ruse anarchiste de l’Histoire ».

De quoi l'abstention est-elle le symptôme ?

Certains y voient le signe d'une maturité politique citoyenne. Ou d'une révolte.

 

On peut, à l'inverse, considérer que l'abstention signe, d'une part, la réduction du citoyen au consommateur insatisfait et pulsionnel qui ne trouve jamais chaussure à son pied si unique ; et que l'abstention valide d'autre part, dans les faits, la prise du pouvoir par les puissances financières.

 

 

Autrement dit : que l'abstention est le symptôme d'une hégémonie culturelle du libéralisme économique qui promeut l'immature docilité des consommateurs et la réduction de l'Etat à ses fonctions régaliennes minimales.

 

Quoi de plus révélateur que l'abstention pour signifier l'épuisement du politique face aux mondes des affaires ? Quelle meilleure nouvelle pour ceux qui tremblent devant la régulation financière, qui fuient l'impôt, qui ne veulent aucun contrôle sur les flux de capitaux ou de marchandises que cette désaffection citoyenne qui se croit libre ? Que cette illégitimité du pouvoir politique rendu en partie possible par cette désaffection ?

 

Quel rêve pour les « élites » de l'argent mondialisé !

 

Si une partie des abstentionnistes sont politisés et refusent de voter par révolte politique, ne font-ils pas, à leur corps défendant, le jeu de ceux qui nous oppriment ? Autrement dit, ne sont-ils pas agis plus qu'agissant, se conformant, derrière un discours rationnel et argumenté de façade, à la facilité des temps qui conduit tout « naturellement » les dominants à dominer davantage, puisque ce qui pourrait les contrer, limiter leur hybris dévastateur, est justement affaibli par cette décision de ne pas voter ?

 

De fait, la décision de ces abstentionnistes « politisés » tient de la prophétie auto-réalisatrice : « le pouvoir politique est impuissant, nous disent-ils, ou corrompu ». Mais moins de gens voteront, et plus le pouvoir politique sera impuissant ! Plus il sera ce lieu détestable où grenouillent seulement ceux qui sont motivés par le pouvoir, l'appât du gain, et non par les idées !

 

 

Car ce refus de voter me semble relever d'un choix bien manichéen… Comme si voter empêchait de faire de la politique autrement ! Voter ne signifie pas seulement voter. C'est simplement un moment de la vie politique, mais un moment déterminant. Car si demain nous allons dans la rue pour protester contre telle décision inique, ou obtenir tel nouveau droit, mieux vaut que ce soit face à un pouvoir un peu compréhensif, qui n'enverra pas, sans discussion, son armée de métier nous tirer dessus...

 

A moins de croire en la politique du pire, et de vouloir par calcul le pouvoir le plus injuste possible, ce qui nous mènerait hypothétiquement vers la Révolte, la Révolution, et les Grands Matins du Soir qui Chante, je ne vois pas en quoi voter pour le candidat le plus proche de mes idées m'empêchera de favoriser les circuits courts, de manifester contre tel projet de loi que je pense injuste, d'adhérer à un syndicat et de me mettre en grève, de militer pour la sortie du nucléaire… Bien au contraire!

 

 

L'abstention me semble donc être le symptôme non d'une révolte mais d'une acceptation de l'ordre libéral ; au fond, c'est un vote de droite… D'ailleurs, comment ne pas voir à quel point le refus de voter se confond in fine avec le slogan lepéniste « tous pourris » ?

 

N'oublions pas que Chomsky lui même a considéré il y a quelques années que face à l'ultralibéralisme, l'Etat et la Démocratie, malgré toutes leurs imperfections, étaient un contre-pouvoir dont il fallait user afin d'éviter le pire.

 

 

Et cette élection-ci, demain, qu'en dire ?

- Sinon que l'offre politique n'a jamais été aussi variée, ouverte, et proposant de vrais choix de société. 11 candidats ! 11 programmes ! Des thèmes majeurs enfin abordés ! Un débat qui n'est pas (trop) gangréné par l'insécurité et l'immigration !

- Sinon que le « vote utile » n'existe pas : Le Pen, face à n'importe lequel des candidats potentiellemnt au second tour, perd, et perd sûrement (moins sûrement face à Fillon, ce qui est logique).

- Sinon que le plus sûr moyen de voter Le Pen par la bande en gardant les mains propres, c'est de s'abstenir, puisqu'elle est, de tous les candidat-e-s, celle qui est le plus favorisée par cet acte...

 

 

Qu'il me soit permis en conclusion d'être mordant:

Ces pudeurs d'enfants gâtés (« mais personne ne mmmmmeee correspond, vraiment, à môa ») me rappellent les discours publicitaires trop bien intégrés par le citoyen-Narcisse dont personne ne mérite la si sublime voix : « vous êtes uniques, et vous le valez bien ».

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