La fable de la liberté individuelle

La liberté individuelle du citoyen, un concept, hérité des soubresauts de la Révolution française, est un mythe, soigneusement entretenu par les tenants des divers courants du nouveau système post-révolutionnaire, le capitalisme, non sans succès.

Ah, ces valeureux sans-culottes, qui se seraient soudainement sentis investis d’une philosophie politique révolutionnaire. Ils auraient, ce 14 juillet 1789, ainsi nous le racontent les livres d’histoire, saisi les armes pour s’en prendre au symbole de l’oppression, une prison pour objecteurs de conscience, imposant à la noblesse la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». Que nenni (1)

Il s’agissait, en essence, d’un simple transfert du pouvoir politique d’une classe féodale à une classe bourgeoise, une libération du peuple toute relative. L’événement historique continue pourtant à incarner la naissance de la démocratie dans la mémoire collective.

Selon les penseurs « post-post-révolutionnaires » du 20ème siècle, le nouvel ennemi de la démocratie ne serait plus la bourgeoisie, mais « l’Etat providence », dont des chaînes auxquels celui-ci attacherait le peuple, son courant libertaire, le néolibéralisme, cherche à briser de toutes ses forces.

Ainsi, ce fut le 10 avril 1947, dans la localité cossue de Mont Pèlerin, au-dessus du Lac Léman, que se tint la première réunion du « groupe de réflexion » « The Mont-Pèlerin Society », sous la houlette de l’économiste autrichien Friedrich August von Hayek (1899-1992), en compagnie, entre autres, de ses confrères Karl Popper (1902-1994), Ludwig von Mises (1881-1973) ainsi que l’inévitable Milton Friedman (1912-2006), se donnant pour mission primordiale la croisade contre le communisme.

La toute jeune « Union des républiques socialistes soviétiques », pourtant adulée et célébrée, à une certaine époque, par l’establishment américain, comme l’ultime rempart contre l’avancée du régime fasciste allemand, tomba en disgrâce à la fin de la guerre, une fois le sale boulot accompli, 42 millions de morts tout de même.  

La liberté économique et la protection de la propriété privée, un concept déjà chéri par les « Girondins », la caste révolutionnaire des bourgeois, ardents défenseurs du suffrage censitaire par ailleurs, mènerait, par la force des choses, à la liberté et à la démocratie, par la seule magie du « ruissellement » des richesses produites. Cela coule de source.

On pouvait penser qu’avec deux crises financières et économiques majeures au compteur, rien que depuis le début de ce de ce jeune siècle, davantage de modestie et de discrétion de la part des éminents économistes et politiciens néolibéraux à la retraite aurait été de mise.

Eh bien, non. Sous l’amoncellement des nuages d’une nouvelle tempête économique et financière, infiniment plus dévastatrice que les précédentes, et, en effet, toutes celles qui s’enchaînent, en l’espace de 10 ans, depuis la « Tulipomanie » néerlandaise au 17ème siècle, la confrérie du Mont-Pèlerin se réunit une nouvelle fois, le 28 février dernier, dans les locaux de la « Hoover Institution » un « Think tank » du Parti républicain, situé sur le campus de l’Université de Stanford, sur invitation de George Shultz, ancien Secrétaire d’Etat du Président Ronald Reagan, et l’économiste John Brian Taylor, père de la « règle de Taylor ». (2)

Sous la devise « Du passé au futur, des réflexions sur les modes d’action pour une société libre » et « Pourquoi choisir la liberté économique ? » les deux protagonistes ouvrirent le feu.

John Taylor : « Je pense que ce serait une bonne idée de commencer notre discussion avec une reconnaissance de l’inestimable contribution à la liberté individuelle de la « Mont-Pèlerin Society » depuis sa fondation en 1947. Je voudrais saisir cette occasion pour relever l’importance de l’influence des travaux de notre cher collègue Milton Friedman sur la gestion du secteur public et du monde académique. »

George Shultz : « Je voudrais, entre autres, parler également de notre « Corps des Marines ». Une des raisons pour lesquelles nos soldats sont craints dans le monde entier est sans doute qu’ils n’hésitent pas à appuyer sur la gâchette. Je veux parler notamment de l’Iran qui se permet d’abattre nos drones et d’attaquer les installations pétrolières saoudiennes. »

John Taylor : « En effet, la préservation de la liberté est primordiale. Mais parlons également de la liberté économique. D’ailleurs, je vous encourage (s’adresse au public présent) de vous servir des livres qui traitent du sujet et qui sont mis sont à votre disposition. »

George Shultz : « Nous aurions dû les vendre plutôt que de les offrir, c’est cela le marché libre, vous savez. Si vous offrez, il n’y a pas de marché. »

John Taylor : « C’est tellement vrai. »

George Shultz : « Je me souviens d’un président vraiment intéressant, John F. Kennedy, bien que Démocrate. Son équipe de conseillers économiques comprenait quelques personnalités que j’appréciait tout particulièrement et je m’attendais à ce qu’ils allaient s’attaquer au mal le plus pernicieux, l’inflation. Seulement, ils ont sorti ce concept farfelu de contrôle des prix et des salaires. Alors, j’avais décidé, avec mes amis Milton et Bob, (Milton Friedman et Robert Solow, lauréats du Prix Nobel de l’économie) de passer à la contre-offensive en organisant une première conférence à l’Université de Chicago. Milton disait : « L’inflation est un phénomène monétaire, tout contrôle de prix (et de salaires ndlr) est une interférence néfaste dans l’économie. » »

John Taylor : « En tant que directeur du Budget et Secrétaire du travail dans l’administration Nixon vous étiez surtout préoccupé par les dépenses inconsidérées du gouvernement et le niveau insoutenable des impôts. »

George Shultz : « Je me souviens quand j’étais conseiller économique dans l’administration Eisenhower déjà, sous la direction de l’économiste Arthur F. Burns (1904-1987), une sommité dans son domaine à l’époque, dont le Chancelier Helmut Schmidt disait d’ailleurs qu’il était le pape des sciences économiques. J’avais découvert, à ma stupéfaction, que le même Burns avait autorisé un sauvetage public de la société « Penn Central », une compagnie, mal gérée par ses dirigeants, jusqu’à ce qu’un fonctionnaire incorruptible du nom de Bryce Harlow, pointait sur un conflit d’intérêt éclatant, car la compagnie faisait appel aux services de l’ancienne étude d’avocat dans laquelle Burns était un partenaire. Il n’y avait donc pas de sauvetage public possible. Et vous savez quoi ? Le système financier s’en est retrouvé renforcé. »

John Taylor : « Que nous prépare l’avenir ? »

George Shultz : « Cela me semble évident. Le concept du marché libre fonctionne et tout contrôle gouvernemental est voué à l’échec. Regardez la situation actuelle du Chili. Je me souviens, à l’époque, ce pays était un désastre économique, raison pour laquelle nous y avions envoyé nos meilleurs professeurs de l’Université de Chicago dans le but de débusquer les étudiants les plus prometteurs, capables de suivre un cursus universitaire en matière d’économie, spécialement préparé par nos soins. » 

« Après qu’Allende fut délogé, Pinochet ne savait pas non plus quelle politique économique adopter. C’est ainsi que nos « Chicago boys » se manifestèrent en disant : « Nous avons la solution. » Ce fut la meilleure solution de toute l’Amérique Latine. C’était sensationnel.

Seulement il y avait un petit problème. La constitution chilienne prévoyait des élections présidentielles tous les dix ans et avec un président qui s’accrochait à son mandat cela aurait pu provoquer des émeutes. Castro envoyait bien des armes, mais nous avions su les intercepter. Regardez ce qui se passe au Chili maintenant. C’est le chaos. Ce qui m’inquiète le plus c’est qu’autour du globe les gens s’opposent à nos idées. C’est une problématique dont nous devons nous occuper. » 

John Taylor : « Absolument, d’autant plus que le Chili représente l’expérience « in vivo » par excellence du modèle de société de la « Mont-Pèlerin Society ». Mais cela concerne également les autres pays d’Amérique Latine. »

George Shultz : « C’est une préoccupation qui dépasse le continent américain. »

John Taylor : « Il faut se rappeler qu’à l’époque le courant des économistes de la « Mont-Pèlerin Society » fut minoritaire. Actuellement, on a l’impression que nous sommes appelés à lutter à nouveau. Si seulement les gens comprenaient qu’une mauvaise gestion économique aboutit à une mauvaise politique et qu’une bonne gestion économique aboutit à une bonne politique. Ce n’est pas simplement une question d’idées mais surtout le fruit d’un rassemblement de gens comme vous pour les mettre en pratique. »

En scrutant la liste des participants on tombe sur des noms de personnalités, pour le moins surprenantes. On y trouve notamment le nom d’Ayaan Hirsi Ali, femme politique et écrivaine néerlando-américaine d’origine somalienne, réfugiée politique et députée du parlement néerlandais entre 2003 et 2006, fille d’un opposant politique au régime du dictateur et général somalien Mohamed Siad Barre (1919-1959), réfugiée au Kenya avant la déposition de sa demande d’asile aux Pays-Bas.

Avocate contre la pratique de l’excision, proche du metteur en scène néerlandais, Théo Van Gogh, assassiné en 2004, elle se rendit à Paris le 10 février 2008 pour y recevoir le prix « Simone de Beauvoir » pour la liberté des femmes, en présence de la femme politique « multipolaire » Ségolène Royal, ainsi que de la Secrétaire d’état, chargée des affaires étrangères et des droits de l’homme du gouvernement Sarkozy, Rama Yade, également avocate et soutien inconditionnel de l’ancien Conseiller de Sécurité américain John Bolton et de l’ancien Maire de New York et conseiller juridique du Président Donald Trump, Rudy Giuliani, dans leur lutte pour la « libération du peuple iranien ». (3) 

Son intervention se lit comme le vadémécum du néolibéralisme. Simone de Beauvoir doit se retourner dans sa tombe.

« Comment transformer la liberté en engagement concret, quelques réflexions sur l’éducation supérieure »

« Une réforme urgente du système éducatif supérieur est requise, pas seulement dans ce pays. Les universités forment les futurs leaders, capitaines d’industrie, ainsi que la prochaine génération d’enseignants et professeurs d’université. Si, comme c’est le cas actuellement, le système de l’éducation supérieure n’enseigne pas à ses étudiants le principe fondamental de la recherche indépendante et non-biaisée, les perspectives pour la liberté individuelle seront mornes. »

On respire profondément. Voici la suite du récit d’une ancienne réfugiée somalienne, lauréate du prix « Simone de Beauvoir ».

« Un sondage, effectué en 2017 en Grande-Bretagne avait révélé que 70% des étudiants universitaires déclaraient voter pour Jeremy Corbyn, le leader du Parti travailliste, bien que Corbyn était connu comme personnage politique clivant, entretenant des liens avec des groupes extrémistes tels que le mouvement « Hamas ». Entre 2015 et 2019 « Labour » était le parti favori des étudiants, malgré son antisémitisme et son soutien à l’islamisme. »

« La popularité de candidats d’extrême gauche, tels que Jeremy Corbyn, parmi les étudiants britanniques, soulève de sérieuses questions quant à l’état de la pensée critique et de la liberté intellectuelle dans les universités britanniques. Mais, ce problème ne concerne pas uniquement les universités britanniques. »

« Les étudiants américains entre 18 et 29 ans de leur côté déclarent être favorables à un modèle de société à du type socialiste à 51% contre 45% en faveur du capitalisme seulement. »

« Afin de remédier à cet état de fait je propose quelques pistes : une profonde réforme, une mise en valeur du modèle de société occidental dans le but de contrer le nihilisme ambiant dans la jeunesse qui focalise trop sur les méfaits de celui-ci. Je cite l’essayiste français Pascal Bruckner qui appelle cela « le masochisme de l’Occident » et il a raison. »

« Il faut faire une claire distinction entre éducation et endoctrinement. Plutôt que de s’adonner à la poursuite de la vérité objective (concept philosophique de l’objectivité ndlr), la compréhension des classiques et de la beauté, il y a une espèce de mode dans les universités américaines, la poursuite de ce qu’ils appellent « la justice sociale ». Le concept de l’économie de marché est souvent accusé d’exploiter les individus or ce système leur donne les moyens de se réaliser. »

Etant donné que le corps enseignant aux Etats-Unis peut globalement être considéré comme être « de gauche », leurs idées se retrouvent forcément dans les attitudes de leurs étudiants. Une plus grande diversité doit donc être imposée. » 

Conclusion : « Je suis préoccupée par le fait que les courants progressistes à gauche du spectre politique, tels que les avocats de la « justice sociale », fassent preuve d’une rigidité stérile face à des enjeux capitaux tels que la question israélienne, l’islam, la dictature cléricale en Iran et tant d’autres. »

Ces réflexions, sans doute mûrement réfléchies, sortant de la bouche d’une ancienne réfugiée somalienne, ne sont pas sans rappeler le « Syndrome de Stockholm ».

Seulement, dans ce cas, et, en effet, dans celui de tous ces participants à ce 13ème « Special meeting » de la « Mont-Pèlerin Society », la psycho-analyse ne nous est d’aucune utilité. Cherchons plutôt un début d’explication dans l’œuvre de la politologue allemande Hannah Arendt (4) et sa théorie sur le totalitarisme, une intellectuelle dont l’œuvre se résume à cette phrase « Ich will verstehen ».

  La Révolution française, Henri Guillemin (1903-1992), historien français ayant vécu la majeure partie de sa vie en Suisse, à Neuchâtel, iconoclaste et pamphlétaire, orateur hors pair, doté d’un sens de l’humour grinçant, une qualité si rare pour un académicien, critiqué par ses pairs pour sa « méthodologie historique », bref, une sorte de professeur Raoult de la confrérie des historiens

  • La « règle de Taylor » est une règle de politique monétaire, établie par l’économiste John B. Taylor en 1993, selon laquelle le taux d’inflation serait fonction du taux d’intérêt décidé par la Banque centrale et l’écart entre le niveau du PIB (Produit intérieur brut) et son potentiel, le potentiel du PIB étant le niveau du PIB le plus élevé, soutenable à long terme. Si le niveau de la production s’établit en dessus de la production potentielle les « facteurs de production » tournent « à plein régime » ce qui entrainera une augmentation du coût de ceux-ci, dû à la forte demande et, par conséquent, à une accélération de l’inflation. (Wikipedia) On notera, pour la petite histoire, que depuis la dernière crise financière en 2008 l’économie de certains pays tourne « à plein régime » (Chine, Etats-Unis), toujours selon les chiffres officiels, et il n’y a pas d’inflation.
  • https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/qui-veut-la-peau-du-regime-iranien-211021
  • Hannah Arendt (1906-1975), politologue allemande, et non philosophe comme elle n’avait de cesse de répéter, car elle se méfiait des professionnels de la pensée qui, selon elle, feraient trop facilement cause commune avec le pouvoir, connue pour son activité politique et ses écrits sur le totalitarisme et la philosophie de l’Histoire, connue également pour son concept de la « banalité du mal », concept issu d’une série d’articles, parus d’abord dans le magazine « The New Yorker » et publiés sous forme d’un livre par la suite, sur le procès du dignitaire nazi Adolf Eichmann en 1961 à Jérusalem.

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