Tant d’occasions manquées

En l’espace de deux semaines les gouvernements de la terre entière ont réussi à ficeler des plans de sauvetage économique de dimensions astronomiques. Bien sûr que non. Ces plans sont dans les tiroirs des chancelleries depuis quelque temps déjà. Il n’est pas nécessaire d’en avoir la preuve formelle, car ils se ressemblent tous comme deux gouttes d’eau.

A l’instar des deux crises financières précédentes, la crise dite « bulle internet » en mars 2000 et la crise des « subprimes » en 2008, ils sont tous basés sur un redémarrage hypothétique de l’activité économique par la stimulation monétaire, redémarrage qui n’aura pas lieu, une fois de plus, faute de pouvoir d’achat, censé créer la demande. Le niveau des salaires américains, en termes de pouvoir d’achat, est au niveau de 1978.

La croissance économique des derniers vingt ans est donc entièrement construite sur la création monétaire, conduisant à une situation « catch 22 » inédite dans les pays industrialisés, des dettes souveraines, surtout aux Etats-Unis, hors de contrôle, à la notable exception des pays exportateurs comme la Chine, l’Allemagne et, bien-sûr la Suisse, ainsi que des dettes industrielles et privées à des niveaux insoutenables.

A chaque crise le problème s’aggrave. Le dernier plan de sauvetage s’ajoutera à la dette souveraine des Etats-Unis, et de tous les pays qui en proposent un, dette cumulée qui était de l’ordre de 23'400 milliards USD au mois de février de cette année, ou 5'600 milliards en l’an 2000, le temps de la première crise financière de ce siècle, pour comparaison, ce qui ne serait absolument pas un problème si les secteurs industriel et privé n’étaient pas endettés en même temps à leur tour.

Dans un premier temps, le gouvernement américain présente au Congrès un pavé de 900 pages, sans doute écrit à la hâte en l’espace de quelques jours, contenant des mesures d’aide de 2'200 milliards USD, mélangeant pêle-mêle, dans le même paquet, les miettes pour les citoyens, une indemnité de 1'200 USD par adulte ou 3'000 USD par famille, indemnités qui ne feront pas long feu, avec des facilités de crédit de 500 milliards USD pour les grandes entreprises, dont la société « Boeing », qui ne réussit même plus à faire voler ses avions sans accident, qui recevra 17 milliards USD, 350 milliards USD pour les petites et moyennes entreprises et 100 milliards pour les hôpitaux, un « compromis global », à prendre ou à laisser. (swissinfo)

L’assurance chômage sera approvisionnée avec 250 milliards USD supplémentaires, qui seront épuisés en peu de temps, compte tenu des 6,6 millions de chômeurs nouvellement inscrits. Le chômage partiel ne faisant pas partie de l’esprit entrepreneurial américain on se demande quelles « sorties de trésorerie », du moins des entreprises aux activités « non essentielles » dont les machines pour une bonne partie sont à l’arrêt, justifieraient une aide de 850 milliards USD, à moins qu’elles n’aient plus de trésorerie, mais des dettes.

Ce plan de sauvetage, inédit par son opacité et son ampleur, est concocté par le Secrétaire du Trésor, l’ancien banquier d’affaires, Steven Mnuchin, profiteur de la crise financière dite crise des « subprimes » en 2008 (1) et fossoyer du troisième groupe de distribution américain « Sears » en octobre 2018 en sa qualité d’investisseur et membre du conseil d’administration du « Hedge Fund » « ESL Investments » (2).

Le fait que celui qui a failli faire capoter le projet du président Trump, est un des députés républicains les plus réactionnaires de la Chambre des représentants, Thomas Massie de l’état du Kentucky, est tout de même le comble de l’ironie. Objectant que « le projet confère trop de pouvoirs à la Réserve Fédérale et contient trop de mesures peu pertinentes » il a allègrement grillé la politesse aux députés démocrates.

Heureusement, le Congrès a fini par signer les yeux fermés, sous la houlette de la sinistre Présidente démocrate, Nancy Pelosi et le docile sénateur Chuck Schumer, avec l’appui, il faut bien le dire, de la guilde progressiste, la députée new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez et la députée du Minnesota, Ilhan Omar, ainsi que le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, qui pense que « ce n’est pas le bon moment pour faire le forcing pour « Medicare for all ». Ce sera pour plus tard. »

Le Président Donald Trump a d’ores et déjà exclu l’instauration d’une commission de surveillance, présidée par un inspecteur général, contredisant royalement Mrs. Pelosi, qui, tout en taxant Donald Trump de « président dangereux, qui a choisi d’ignorer la dangerosité du « Coronavirus » », compte, elle, bien faire instaurer une telle commission par la « Chambre des représentants », commission qui « sera en charge de surveiller le bon déroulement de l’allocation des fonds ». « Notre prochain objectif sera la reprise de notre économie avec des emplois bien rémunérés qui mèneront notre pays vers un avenir plus brillant. » Le Congrès reprendra ses travaux le 20 avril prochain.

Le député Massie n’a pas tort quand il questionne le rôle de la « Réserve Fédérale ». Bien qu’elle ait déjà amplement approvisionné l’économie avec 3'000 milliards USD, les dernières deux ou trois semaines, en achetant des bons du trésor, elle n’est, à ce stade, pas intervenu directement, en achetant de la dette commerciale de moindre qualité, ce qui, normalement lui est interdit.

Toutefois, elle semble commencer à le faire quand-même, si on croit le Département du Trésor, qui vient d’établir un fonds de 50 milliards USD, dans le but de compenser d’éventuelles pertes comptables sur des obligations « de moindre qualité » détenus par la « Fed ». C’est un peu le principe du système de réserves fractionnaires des banques commerciales. Seulement la « Réserve Fédérale » n’est pas une banque commerciale. Normalement.

La semaine passée, le Secrétaire du Trésor, Steven Mnuchin, avait annoncé qu’une partie de 2'200 milliards USD, prévus pour l’économie, dont les miettes pour la plèbe, soit 450 milliards USD seront mis à disposition de la « Réserve Fédérale » pour la création monétaire, ce qui permettra à la dernière d’acheter un bric-à-brac de dettes commerciales pour la somme de 4'000 milliards USD supplémentaires, fidèle au principe de la planche à billets, ce qui, selon les experts qui comptent ne suffira probablement pas.

Le responsable des investissements de la firme new-yorkaise « Guggenheim Partners », qui conseille également la « New York Federal Reserve », estime que les 450 milliards USD que les finances publiques mettent à disposition de la Banque Centrale, ne suffiront probablement pas. Il pense que 2'000 milliards USD devraient éventuellement faire l’affaire.

Il faut garder à l’esprit que la « Réserve Fédérale » a cessé sa politique monétaire restrictive au mois de septembre de l’année passée déjà et injecte depuis régulièrement des sommes astronomiques dans le système bancaire. (3)

Ceux qui comptent sur une introspection de la part des gardiens du système se trompent lourdement. Ce que nous prépare le Secrétaire du Trésor, Steven Mnuchin, ne manque pas de sel, puisqu’un des protagonistes majeurs de ce programme de rachat de dettes commerciales par la « Réserve Fédérale » est la société de gestion d’actifs financiers « BlackRock ».

La firme « BlackRock » qui gère des actifs financiers d’une valeur de 7'000 milliards USD, est notamment spécialisée dans la gestion de capitaux de prévoyance.

Lors de la dernière crise financière des « subprimes » en 2008, le Secrétaire du Trésor de l’époque, Henry Paulson, et le Président de la « Federal Reserve Bank of New York » de l’époque, futur Secrétaire du Trésor de l’administration Obama, Timothy Geithner, s’adressèrent à Larry Fink, PDG de « BlackRock », en lui confiant le mandat d’évaluer, en utilisant le système électronique d’analyse d’actifs financiers « Aladdin » (Asset, Liability, Debt and Derivative Investment Network), pour le compte du Département du Trésor, la valeur des « structures d’investissements collectifs » pourries (subprimes), accumulées par les banques.

Basé sur ses propres évaluations (Aladdin), la firme avait acquis, par ailleurs, une bonne partie de ces titres (junk) pour son propre compte, pour les revendre sur le marché par la suite avec un bénéfice appréciable. Avant ce mandat gouvernemental « BlackRock » était un acteur moyen parmi les géants de « Wall Street », une boutique.

Dans le cadre de l’actuel programme de rachat de dettes commerciales « douteuses » par la Reserve Fédérale, « BlackRock » figure donc à nouveau parmi les firmes qui conseillent le gouvernement américain (Bloomberg).

Dans une lettre à ses actionnaires Larry Fink se montre par ailleurs « prudemment optimiste en ce qui concerne les marchés financiers » et se « prépare déjà à de nouvelles acquisitions ».

La crise du « Coronavirus » n’est pas une crise sanitaire, c’est une crise systémique. Elle est en gestation depuis vingt ans. Elle est certes déclenchée par la circulation d’un virus, mais elle aurait pu être déclenchée par n’importe quel autre phénomène, c’était une question de temps.

 

  • En 2009, en pleine crise financière, un groupe d’investisseurs, sous la direction de Steven Mnuchin, comprenant le milliardaire hongrois George Soros, Michael Dell (Dell Computers), les financiers John Paulson et James Christopher Flowers, avaient saisi l’occasion de la crise pour acheter à l’agence gouvernementale « Federal Deposit Insurance Corporation » une des nombreuses banques en faillite, reprises par les pouvoirs publics, la banque californienne « Indimac », pour 1,3 milliards USD cash (valeur de la transaction 13,9 milliards USD) (Huffpost), empochant à titre personnel (Mnuchin) la coquette somme de 200 millions USD (Bloomberg), tout en réussissant le tour de passe de laisser les dettes irrécupérables à la collectivité publique. Avant de la revendre en 2015 sous le nom de « OneWest Bank » avec un juteux profit pour les investisseurs, Steve Mnuchin, faisait partie de son conseil d’administration, sous la responsabilité duquel la banque procédait à 36'000 saisies immobilières, jetant à la rue des dizaines de milliers de familles californiennes.
  • Entre 2011 et 2015 le troisième groupe de distribution américain « Sears », en difficulté financière, fut détenu à 60% par le « Hedge Fund » « ESL Investments », dirigé par le financier Edward Scott Lampert au sein du conseil d’administration duquel figurait également Steven Mnuchin. Il se trouve qu’à la suite de la faillite de « Sears », un groupe d’actionnaires minoritaires intentait un procès contre quelques membres du conseil d’administration, dont Lampert et Mnuchin, pour ce qu’on appelle dans les cercles financiers « asset stripping ». Le principe est simple. Avant de laisser couler une entreprise on la vide de sa substance en vendant à vil prix, par exemple de biens immobiliers, à des hommes de paille.
  • http://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/crise-de-liquidite-218125
  • http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/shadow-banking-217959

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