Démocratie

Pour paraphraser le major-général prussien, Carl von Clausewitz, la démocratie est la continuation du servage par d’autres moyens.

Un peu comme le 14 juillet 1789, quand des hordes de sans culottes illettrés, instigués par une nouvelle aristocratie marchande montante, les capitalistes, assaillirent le centre de détention parisien, la Bastille, ce furent les « proud boys », vêtus de casques de viking et de peaux de bête, chauffés à blanc par une oligarchie nationaliste, qui prirent d’assaut le centre du pouvoir américain, le Capitole de Washington, ce 6 janvier 2021. Rien de nouveau sous le soleil.

En pleine session d’onction du nouveau régent, les députés furent pris de court, au même titre que les médias. Les derniers dénonçant de façon unanime une « attaque contre la démocratie », inutile d’épiloguer sur les raisons de tant d’hypocrisie, le concept du servage faisant également partie intégrante du fonctionnement des médias.

Le maintien de la population dans la conformité par la propagande fit déjà recette au 18ème siècle où la noblesse marchande s’associa à la noblesse intellectuelle dans le but de faire miroiter au peuple un semblant de liberté. Le philosophe Voltaire, figure de proue des « Lumières », le résuma bien en disant que « l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ».  Ses adeptes diront que la phrase est sortie de son contexte. Quoi que, quel que soit le contexte, elle est tout de même parlante.    

Le principe démocratique fondamental des « checks and balances », inspiré de la pensée du baron de Montesquieu, auquel la modernité a ajouté la diffusion de l’information en tant que quatrième pouvoir dans l’état, n’a plus cours depuis longtemps au pays de la liberté. Les mauvaises langues prétendent qu’il n’a jamais fait partie de l’ADN de l’ancienne colonie britannique.

On ne peut certes pas taxer le système électoral américain de « suffrage censitaire », toutefois, considérant le coût de l’accès à la fonction publique suprême, la Présidence, qui s’élève désormais à la somme astronomique de 14 milliards USD, on n’est pas loin. En outre, le choix de l’électeur se limitant à deux partis politiques dont les programmes, à l’exception d’enjeux sociétaux controversés, pour faire diversion, sont sensiblement identiques, on a du mal à discerner le côté démocratique de ce système, tant vanté par nos médias.

Pour compléter le tableau on ajoutera les conditions, parfois assez rocambolesques, auxquelles les deux partis politiques daignent octroyer le droit de vote, conditions adaptées aux couleurs locales.      

Une fois en place, le pouvoir législatif fonctionne comme un seul homme, indépendamment de la couleur politique, verrouillé par les instances des partis et leurs puissants donateurs. Un récent épisode révélateur touchant au fonctionnement du Parti démocrate, passé sous le radar des médias, illustre à quel point la mainmise du capital sur le processus démocratique, aux Etats-Unis et en Europe d’ailleurs, empêche tout débat de fond ou remise en question du statu quo.

Lors des élections de mi-mandat, en 2018, le renouvellement des 435 sièges de la Chambre des Représentants, 35 des 100 sièges du Sénat, ainsi que 39 postes de gouverneurs, en renforcement de l’aile gauche du Parti démocrate, la Chambre des Représentants vit l’entrée de quatre nouvelles députées progressistes, femmes de couleur de moins de cinquante ans, appelées familièrement « The Squad », Alexandria Ocasio-Cortez de New York, Ilhan Omar du Minnesota, Ayanna Pressley du Massachusetts et Rashida Tlaib du Michigan.

A moins de se trouver dans la situation rêvée de disposer d’un pourvoir d’arbitrage, il est vrai que l’aile progressiste du Parti démocrate n’a que peu de moyens de pression contre le dogme néolibéral du comité national démocrate DNC, à moins que, soudainement, une telle fenêtre de tir s’ouvre.

En effet, simultanément avec l’entrée en fonction du nouveau Président fut également à l’ordre du jour le renouvellement du mandat de la présidence de la Chambres des Représentants, occupé par la californienne démocrate, Nancy Pelosi, qui se présenta à sa propre succession. Disposant d’une courte majorité, l’heure de l’aile progressiste sembla arrivée ce 3 janvier 2021 pour faire valoir certaines revendications en échange d’un vote favorable.

Seulement, s’il fallait encore une preuve supplémentaire de l’absence totale de tout contre-pouvoir politique, aux Etats-Unis et en Europe d’ailleurs, c’est bien la brillante réélection, sans concession, de Nancy Pelosi au poste de Présidente de la Chambre des Représentants.        

Sachant que l’appareil judiciaire américain s’apparente davantage à un souk qu’à l’institution d’un état de droit on mesure à quel point lui aussi est infesté du dogme néolibéral biparti. Ainsi, seulement 2% des affaires instruites arrivent au procès dont la tenue est étroitement liée aux ressources financières de l’accusé. Inutile de rajouter que de ce fait le taux de réussite du Ministère public atteint des sphères staliniennes de 98%. (1)

C’est d’ailleurs grâce à l’ex sénateur du Delaware et futur Président, Joseph Biden, que les Etats-Unis disposent d’un des systèmes judicaires les plus répressifs produisant la plus importante population carcérale per capita de la planète. En collaboration avec la « National Association of Police Organizations » NAPO le futur Président Biden fut l’auteur de la version sénatoriale du « Violent Crime Control and Law Enforcement Act » ou « crime bill » promulgué, en 1994, par le Président de l’époque, William Jefferson Clinton.

C’est également grâce à une notable exception du 13ème amendement de la Constitution des Etats-Unis, approuvé par le Congrès le 6 décembre 1865, qui scella, en principe, l’abolition de l’esclavage, à l’exception d’un « châtiment d’un crime pour lequel tout citoyen aura été dûment condamné » que l’industrie pénitentiaire privée se sait actuellement à l’abri de la foudre des syndicats.

Ainsi, le salaire mensuel d’un détenu dans un pénitencier américain se situe autour de 9,5 USD et le prix moyen d’un repas s’élève à 1 USD, pour le plus grand bonheur du fabricant de lingerie « Victoria’s Secret », la chaîne de cafés « Starbucks », le fabricant de voitures de sport « Shelby Cobra », le fabricant d’articles de sport « Eddie Bauer », ainsi que les branches de production « Gameboy » du fabricant japonais « Nintendo » et « souris informatiques » de la maison « Microsoft » (Paul Wright).

Quand 90% des médias s’offusquent d’une « attaque contre les valeurs de la démocratie » lorsqu’une poignée de cinglés réussit sans encombre à franchir le dispositif de sécurité du centre du pouvoir de la première puissance militaire on est en droit de se demander de quel côté se trouvent les cinglés.  

Pour conclure on ne peut s’empêcher de penser à cette interview, accordée par la future Chancelière allemande Angela Merkel, citoyenne de l’ex RDA, au journaliste Gühter Gauss le 28 octobre 1991, dans laquelle elle dévoila, en accord avec le philosophe Voltaire, le fond de sa pensée au sujet de la démocratie. Citation : « Ce n’est que tardivement que j’ai fait l’expérience de la démocratie et je dois dire que j’ai toujours ressenti une certaine méfiance à l’égard des mouvements démocratiques. J’estime qu’ils ont trop souvent tendance à se perdre dans des discussions inutiles, or le politique se doit d’agir en tant que de prestataire de services pour le citoyen qui attend de solutions à ses problèmes. Dans ce contexte, la démocratie peut bien-sûr représenter un atout. »

(1) https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-extraterritorialite-et-ses-211949 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.