La logique logique de Kim Jong-un

Kim Jong-un, le leader de la République populaire démocratique de Corée, âgé de 34 ans, est en pleine possession de ses moyens, ce qu’on ne peut pas dire du président américain. Certes à la tête d’un des régimes les plus répressifs et cruels de la planète, il a tout de même, par le passé, émis plusieurs signes de détente, d’un côté envers la Corée du Sud, mais également envers les Etats-Unis.

En décembre 2003, colonel Mouammar Gadhafi annonça la destruction de son arsenal chimique et biologique, ainsi que l’arrêt de son programme nucléaire, encore à un stade embryonnaire à l’époque. Enchanté par cette annonce, le président américain George W. Bush, salua cette décision en termes élogieux. Il rappela que tous les dictateurs de la terre qui abandonneraient leurs programmes nucléaires, chimiques et  biologiques seraient assurés des meilleures relations avec les Etats-Unis et, en effet, avec le « monde libre ».

En 2011, sous l’égide des Etats-Unis, l’OTAN bombarda la Libye, en soutien aux « rebelles » antigouvernementaux, un terme vague désignant un groupe hétéroclite de combattants, investis de missions diverses, un peu comme l’opposition syrienne, dans leur effort de renverser le régime. Le colonel fut capturé et laissé à la vindicte populaire.

Ces événements n’avaient pas échappé aux dirigeants nord-coréens car le ministre des affaires étrangères de l’époque déclara que « la Libye avait été trompée par de fausses promesses ». Du coup les américains avaient réussi à faire taire les voix à l’intérieur du régime favorisant la négociation.

La Corée du Nord se voyait donc confirmé dans sa décision de poursuivre son programme nucléaire, d’autant plus qu’au moins trois événements majeurs des derniers vingt ans leur semblent donner raison. Le premier événement fut le désarmement de la Russie, dont le budget militaire annuel s’élève actuellement encore à un peu plus de 10% de celui de l’armée américaine, par ailleurs le plus important au monde, l’autorisation donnée par Saddam Hussein aux inspecteurs des Nations Unies d’accéder à ses installations militaires, et finalement, la Libye. L’administration Obama avait bien entendu vigoureusement démenti l’existence de ce lien supposé.

Il se trouve, en  outre, que la Corée du Nord possède des ressources naturelles, estimées à 10 billion USD (10'000 mia USD) telles que le fer, l’or, le magnésium, le zinc, le cuivre, le calcaire, le molybdène et le graphite dont les éléments servent à fabriquer des smartphones et autres applications électroniques (Quartz). A cause de son système économique archaïque et largement étatisé, l’absence totale d’une infrastructure de transport digne de ce nom, ainsi que les sanctions imposées par le conseil de sécurité des Nations Unies pour la poursuite du programme nucléaire et balistique, en défiance des résolutions de l’ONU, le régime n’a pas les moyens de capitaliser cette richesse.

Le pays voisins, avant tout la Chine, sont très gourmands en matières premières de ce genre et malgré les sanctions, la Chine importe déjà, en quantités modestes, certaines matières premières de la Corée du Nord. Tenant compte des motivations, avouées et inavouées, de l’actuel président américain, il n’est pas exclu que l’appât du gain joue un rôle dans la récente escalade verbale, d’autant plus si on se rappelle d’un discours, tenu devant un parterre d’experts de la CIA, l’année passée, lors de la campagne présidentielles, et les propos du candidat au sujet de l’Iraq : « Nous sommes entrés et sortis de l’Iraq de la pire façon. Si j’avais été président, je me serais emparé du pétrole avant de sortir », mis à part le côté pratique de la chose.

La guerre de Corée, 1950–1953, avait laissé un pays totalement dévasté par les bombes américaines. Son état est décrit en détail dans la revue officielle de la US Navy (Air quarterly Review) où on peut lire, entre autre, qu’ « il n’y avait plus aucune cible à abattre. Que pouvions-nous faire ? Alors, nous avions décidé de bombarder les barrages hydroélectriques ». S’ensuit la description extatique, presque joyeuse, de la destruction des barrages, détruisant la totalité des rizicultures, l’aliment de base de la population coréenne, ce qui est en réalité un crime de guerre (Noam Chomsky). Le conflit avait couté la vie à 800'000 militaires coréens (coréens du sud et coréens du nord), 57'000 militaires de l’ONU, 2 mio de civils et occasionné un flot de 3 mio de refugiés. (Wikipedia).

De nombreux conflits dans lesquels les Etats-Unis furent impliqués auraient pu s’arrêter par la négociation à un moment donné, comme le prouvent, par exemple, les « Pentagon Papers » une étude commandée par le département de la défense en 1967 à propos de l’implication politique et militaire des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam entre 1945 et 1971, par ailleurs clandestinement transmise à l’époque au New York Times par Daniel Elsberg, Anthony Russo, Noam Chomsky et Howard Zinn et officiellement rendus publics en 2011.

Sous l’influence des généraux, en mentant au public et au congrès, le président Johnson avait contribué à l’intensification du conflit et systématiquement avorté toute ouverture aux négociations avec le régime nord-vietnamien.

La tactique officielle des généraux du Pentagone face aux dictatures à l’arme nucléaire est la même depuis les temps du secrétaire à la défense Dick Cheney, maître à penser de George W. Bush. « Les Etats-Unis ne s’attaque pas aux petites puissances nucléaires par peur d’être attaqués, mais par souci de pouvoir attaquer. » (Donald Rumsfeld 2001) Ceci vaut également pour l’Iran.

Cela explique également le refus de l’administration Obama en 2015, d’une proposition sino-nord-coréenne, la dernière en date, de geler tous les systèmes à missiles nucléaires par Pyongyang. En échange, les américains auraient du cesser toute manoeuvre militaire aux frontières nord-coréennes, utilisant notamment des B52, susceptibles de porter des ogives nucléaires, ce que le régime de Pyongyang apprécie peu, aussi peu, d’ailleurs, que les russes apprécient le déploiement militaire le  plus important depuis la fin de la guerre froide à ses frontières en Europe, décidé par l’administration Obama, encore elle.

En 2005, il y avait une autre proposition sur la table, selon laquelle La Corée du Nord démantèlerait ses armes nucléaires, en échange d’un pacte de non-agression avec les Etats-Unis. Une condition aurait été celle de pouvoir construire un réacteur à eau légère, utilisé à des fins civiles, mais qui aurait potentiellement pu être utilisé à des fins militaires. L’administration Bush avait mis fin au consortium, responsable de la construction de ce réacteur et ordonné le blocage de toutes les transactions financières et commerciales avec Pyongyang. Le régime répondit par la continuation de son programme nucléaire.

Un autre incident date de 1993 sous l’administration Clinton. La Corée du Nord était sur le point de finaliser un accord avec Israël sous lequel Pyongyang s’engagea à cesser la livraison d’armes aux pays du Moyen Orient, une vraie menace pour Israël, et Israël, en échange, aurait reconnu l’état de la Corée du Nord. L’administration Clinton menaça Israël de représailles en cas d’acception. Par conséquent, la Corée du Nord répondit par le lancement de ses premières missiles à portée intermédiaire. (Noam Chomsky)

L’actuel président américain n’est donc que le dernier d’une série de présidents qui poursuivent coute que coute une stratégie d’expansion mise en place à la fin de la deuxième guerre mondiale, lorsqu’il s’agissait de partager le monde en sphères d’influence capitalistes et communistes, une expansion pour laquelle les Etats-Unis n’ont plus les moyens depuis longtemps. Rien que la guerre en Iraq a couté 1'000 mia USD.

Sur le plan intérieur les Etats-Unis ne sont plus que l’ombre d’une superpuissance. La plupart des américains vivent au moins une année de leur vie en dessous du seuil de pauvreté. En 2015, 13,5 % de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté avec un taux de croissance annuel excédent celui de toutes les nations industrialisées depuis 1930. 20% des 20 à 30 ans n’ont pas suffisamment de revenus pour subvenir à leur besoin et 18% d’enfants ne mangent pas à leur faim. (Wikipedia)  22 mio de citoyens n’ont plus accès aux soins médicaux, 44 mio d’américains laissent une ardoise de 1300 mia USD en prêts étudiants faute d’un système éducatif accessible à tous, le taux de criminalité est à son apogée etc.

L’actuel directeur du renseignement national (DNI) Dan Coats, ne s’étonne pas que Kim Jong-un ne fasse plus confiance aux américains. « Kim Jong-un est un personnage atypique, mais il n’est certainement pas fou. Son raisonnement est la survie de son régime et de son pays. Il a sans doute observé ce qui se passe avec les régimes qui ont unilatéralement abandonné leurs capacités nucléaires face aux Etats-Unis. La leçon de la Libye a du le conforter dans son attitude. «  Fin de citation

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