Monétarisme

3 billions USD, c’est la somme que la Réserve Fédérale, la Banque centrale américaine, injecta dans les marchés financiers par un clic de souris au seul mois de juillet de l’année passée, augmentant la taille de son bilan de 4 à 7 billions USD entre mars et novembre 2020. (Reuters)

En temps normaux, elle crée ce miracle par le rachat de la dette souveraine. En temps de crise toutefois, elle est disposée à faire une entorse au règlement et donner un coup de pouce aux entreprises. Ainsi, en contrevenant à son mandat, elle se mit à ajouter à son portefeuille de la dette commerciale en détresse, cautionnant par la même occasion un endettement déjà préoccupant des entreprises américaines, au point que, encouragée par tant de légèreté, les dernières se mirent à émettre de nouvelles obligations sur les marchés financiers à tout va, pour un total de 1,4 billions USD pour l’année 2020, le double de l’année précédente. (Reuters)

La Banque Centrale européenne BCE, bien que plus modestement, lui avait naturellement emboité le pas en instaurant le PEPP « Pandemic Emergency Purchase Program » un programme d’achat massif d’obligations d’état et d’entreprises privées dans le but de maintenir liquides les marchés financiers et éviter une flambée des taux d’intérêts, le coût de refinancement de l’économie.

Au mois de mars de cette année, finalement, dans le cadre de son plan de relance de 1,9 billions USD, pour l’économie réelle cette fois, le nouveau Président américain, Joseph Biden, dans son incommensurable bonté, accorda finalement aussi un coup de pouce aux américains, un versement unique de 1'400 USD pour chacun d’entre eux, enfin presque.

En macroéconomie cela s’appelle « policy-mix » ou l’art de combiner les principaux moyens d’action de la politique économique, la politique budgétaire et la politique monétaire (Wikipedia), avec la notable différence que le premier volet s’opère via l’endettement des pouvoir publics, donc remboursable par le budget de l’état, tandis que l’autre c’est de la création monétaire, ou comme dirait la directrice de la BCE, Christine Lagarde, « There are no limits ». (ndlr)

Craignant qu’une générosité excessive, telle que la distribution de 1'400 USD à chaque américain, financée par le budget de l’état et donc l’endettement, ne fasse ressurgir le spectre du monétarisme, l’inflation, un de ses disciples, l’ancien Secrétaire au Trésor de l’administration Clinton, Lawrence Summers, sort de ses gonds.

Architecte, entre autres, de la dérégulation des marchés financiers, en tant que Secrétaire au Trésor dans l’administration Clinton entre 1999 et 2001, sous les auspices duquel eut lieu un changement majeur de la régulation des marchés financiers, la levée d’une disposition cruciale du « Glass-Steagall Act » de 1933, la suppression du « pare-feu » entre banques commerciales et banques d’investissement, une législation à l’origine de la crise financière de 2008, dite la crise des « subprimes », il fut également, en tant qu’ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, conjointement avec son condisciple, Jeffrey Sachs,  superviseur de la privatisation, ou bradage, de l’économie russe, avec l’aide précieuse du défunt Président de la Fédération de Russie (1991 et 1999), Boris Eltsine, amateur notoire de vodka.

Ce qui est sans doute vrai, et on aurait tort de désavouer Mr. Summers, c’est que sans l’augmentation du salaire horaire minimum au niveau fédéral de 7,25 USD, inchangé depuis 2009, à 15 USD, pourtant promis par le candidat Biden, dans le cadre de son plan de relance, augmentation que Mr. Summers en revanche n’aurait en aucun cas approuvé non plus, par crainte d’une poussée inflationniste encore plus « incontrôlable », la gâterie proposée par Joe Biden fera sans doute rapidement pschitt.  

Une augmentation du salaire minimum dans de telles proportions pourrait donner aux travailleurs des idées saugrenues, raison pour laquelle on dépêche en de telles circonstances le spectre commode de la « stabilité des prix » id le prix du travail, et on ne se prive pas de sortir de vieilles théories maintes fois désavouées telle la « courbe de Phillips » et son NAIRU « natural rate of unemployment », comme si le prix du travail était une fin en soi et le chômage quelque chose de naturel.

L’idée est assez simple pour ne pas dire basic. Plus le taux de chômage est bas, plus il encourage les travailleurs à des revendications salariales excessives, coût supplémentaire fatalement répercuté sur le prix des biens de consommation, tout en gardant le taux de croissance du profit constant dans la mesure du possible, cela va sans dire. Il est donc essentiel de garder le taux de chômage un à un niveau incompressible, créant ainsi, de manière durable ce que le philosophe Karl Marx appelait une « armée de réserve de travailleurs ».

A chaque crise, depuis l’existence du capitalisme, mais en mode accéléré depuis l’introduction de sa version néolibérale, on sort les mêmes vieilles recettes faisant fi à « l‘éléphant dans la pièce », l’utilité économique du profit, la rémunération du capital.

Ainsi, considérant que l’ancien Secrétaire au Trésor et ancien Président du Conseil économique des Etats-Unis (2009-2010), disciple de Milton Friedman (panégyrique NYT « Le grand libérateur »), Lawrence Summers, s’est trompé à peu près sur toute la ligne, il devrait, à l’instar de ses semblables, avoir la décence de se taire.  

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