Pouvoir médiatique

« Les médias allemands sont entre les mains de deux veuves noires, l’ancienne standardiste Liz Mohn et l’ancienne gouvernante Friede Springer. » Cette boutade de l’humoriste allemand Volker Pispers illustre bien que, dans l’exercice du pouvoir, les femmes n’ont rien à envier à leurs pairs masculins.

Quoi que, les deux veuves ne sont pas logées à la même enseigne. L’une est à la tête d’un des plus importants empires médiatiques diversifiés de la planète, le groupe « Bertelsmann » (1), qui gagne (encore) de l’argent grâce à la télévision trash, tandis que l’autre, aux manettes du plus important groupe de presse allemand « Axel Springer » s’encombre » encore avec du journalisme déficitaire. Plus pour longtemps.

Le 12 juin 2019 la direction du groupe « Axel Springer SE » (Societas Europaea) annonce l’arrivée des « sauterelles » du fonds d’investissement « Kohlberg Kravis Roberts & Co. ». Doté d’une solide expérience dans l’audiovisuel allemand, par son passage chez le conglomérat de chaînes de télévisions, stations de radio et sites internet « ProSiebenSat1 « entre 2007 et 2014, se soldant par un bénéfice appréciable de 550 millions, le fonds new yorkais détient, à ce jour, 44,4 % du capital du groupe de presse. 

Pour la petite histoire, contrairement au groupe « Bertelsmann », l’expérience audiovisuel du groupe « Springer » fut quelque peu malheureuse. La tentative d’augmenter sa participation de 12% dans « ProSiebenSat1 » à 100 % en 2005 fut avortée par la commission d’enquête sur la concentration des médias, KEK, qui voyait d’un mauvais œil la puissante « Bild Zeitung » et « ProsiebenSat 1 » sous un même toit.

Propriétaire du faiseur des rois « Bild Zeitung » et du porte-parole officieux du gouvernement Merkel « Die Welt », le groupe souhaite, avec l’aide du fonds investissement américain, investir davantage dans des « startups » dans le domaine digital, en produisant ce qu’on appelle pudiquement de « l’infotainement », le savant mélange entre information et publicité, un peu à l’instar du concurrent  « ProSiebenSat1 » qui, à travers sa filiale « Nucom Group », vend dorénavant, des rencontres sur internet, des parfums, des sextoys, des meubles, des assurances.

Tout en affirmant son attachement à ses deux titres de presse phare, le groupe annonce, pour les trois ans à venir, un investissement de 100 millions Euro dans une version « Live » sur internet du quotidien « Bild Zeitung », de pair avec une série de réductions de coûts, notamment de nouvelles suppressions de postes dans des domaines « traditionnels » peu rentables, tel que le journalisme on imagine. 

Après avoir cédé la totalité de ses titres régionaux, une nouvelle réduction de coûts est prévue dans le domaine « actualités domestiques ». Le groupe semble vouloir se concentrer davantage sur l’actualité européenne, notamment à travers son site d’information « Politico Europe », un bébé de l’hebdomadaire britannique « The Economist », une plateforme dédiée aux activités des institutions clé de l’Union Européenne dont la revendication est « d’offrir un regard indépendant spécialisé sur les affaires de l’Union avec une volonté de rendre celle-ci plus sexy ».

On ne peut s’empêcher de penser que les groupes médiatiques ont tendance à financier la propagande avec du « trash », en se limitant à l’utilisation des trois sources d’information principales « Associated Press » (USA), Agence France Presse (France) et Reuters (Grande Bretagne). C’est moins cher que le journalisme d’investigation et, après la « sélection de l’info » par les rédactions il ne reste plus qu’à diffuser le manuel de bonne conduite à l’intention des journalistes.

En effet, la dernière adaptation à l’air du temps du « petit livre rouge » du groupe Springer, également appelé charte d’entreprise, date de l’assemblée annuel des actionnaires, au mois d’avril 2017.

Formulé une première fois par son fondateur Axel Springer en 1967, ce « manifeste de bonne conduite » fut modifié une première fois après la réunification des deux Allemagnes en 1990 et, par la suite, après l’attentat du World Trade Center à New York en 2001.

Selon le président, Mathias Döpfner, la nouvelle version, proposée aux 16'000 collaborateurs sous l’appellation « Essentials », formule les « principes de gestion d’entreprise dans un langage plus compréhensible à un personnel devenu de plus en plus international ».

« Le groupe Axel Springer s’engage pour la liberté, un bien précieux pour lequel il faut se battre tous les jours, car la liberté doit être vécue et constamment défendue. Nos « Essentials » sont pertinents comme jamais, car ils représentent, dans l’environnement actuel, un engagement rare qui distingue le groupe « Axel Springer » et donnent un sens au travail du journalisme au-delà du simple succès commercial. »

Voilà comment Mathias Döpfner définit la liberté.

  • Nous nous engageons pour la liberté, la démocratie, l’état de droit dans une Europe unie.
  • Nous soutenons le peuple juif et le droit d’existence de l’état d’Israël.
  • Nous manifestons notre solidarité avec les Etats-Unis d’Amérique en tant que communauté de valeurs libérales.
  • Nous nous engageons pour une économie sociale de marché.
  • Nous réfutons tout extrémisme religieux et politique.

Il serait intéressant de savoir si les collaborateurs du groupe de presse suisse « Ringier » sont également appelés à signer la « charte Springer », puisque les deux groupes de presse sont étroitement liée à travers une joint-venture à parts égales, établie dans le but de créer des synergies entre les titres suisses, tels que « Le Temps », « L’illustré », « PME Magazine », « Edelweiss », « TV8 », et « Schweizer Illustrierte », à l’exception du pendant suisse de l’allemand « Bild Zeitung » le groupe zurichois « Blick », d’un côté, et leurs frères allemands de l’autre.

Toujours est-il, certains journalistes suisses semblent commencer à ruer dans les brancards, de façon anonyme, pour l’instant.

« Swiss Propaganda Research » est un projet de recherche privé, lancé en 2016, sur la propension des médias, suisses et internationaux, de diffuser de la propagande, notamment en matière de géopolitique. Le dispositif se veut apolitique et financièrement indépendant, quoi que précisément leur source de financement n’est pas connue. (demande d'information restée sans réponse pour l’instant ndlr) http://swprs.org/ (disponible uniquement en allemand et en anglais)

Le fait que les membres des différents groupes de recherche aient choisi de publier leurs conclusions de façon anonyme, par « peur d’être exposés à de possibles diffamations, voire des sanctions professionnelles », laisse entrevoir un climat de travail particulier dans les rédactions de nos médias.

 

(1) Veuve et seconde épouse du défunt Reinhard Mohn, descendant du fondateur Carl Bertelsmann, Liz Mohn, contrôle, avec sa famille, un des plus importants empires médiatiques de la planète via la puissante « Fondation Bertelsmann ». Actif dans plus de 50 pays, notamment en Europe et aux Etats-Unis, le groupe Bertelsmann génère, avec ses 117'000 collaborateurs, un chiffre d’affaires annuel de 18 milliards EU en se concentrant sur ses trois secteurs d’activités principaux, les médias, les services et l’éducation.

Via sa holding « RTL Group », Bertelsmann contrôle 60 chaînes de télévision et 30 stations de radio à travers le monde (RTL Télévision Allemagne, Pays Bas, Luxembourg, Belgique, Croatie, Hongrie, Espagne et le marques françaises M6, W6, 6ter, Paris Première, Teva. Sous le contrôlé de « RTL Luxembourg » se trouve la société britannique « Fremantle », active dans une vingtaine de pays, avec ses 300 canaux « youtube », un des plus importants producteurs et distributeurs de programmes de télévision au monde, 10'000 heures de pur plaisir chaque année (Question pour un champion, l’amour est dans le pré, Nouvelle Star, Chef, une famille en or, que le meilleur gagne etc. etc.

« StyleHaul » une plateforme digitale, acquise en 2014, active dans le domaine du marketing et « product placement », animée par, ce qu’on appelle en franglais des « influencers » fut fermée en 2019 après l’arrestation de son directeur pour avoir épongé ses dettes de poker avec les fonds de la société, tandis que « SpotX », une plateforme de commercialisation de vidéos publicitaires est encore de ce monde.

Via sa holding « Guhner & Jahr » Bertelsmann contrôle une partie du marché allemand des magazines avec des titres tels que « Der Stern », « Der Spiegel », les magazines pour femmes, « Brigitte », « Barbara », « Guido », « Geo » pour la jeunesse, « Chefkoch » pour les gourmets et « Schöner Wohnen » pour la classe moyenne supérieure. Via la société française « Prisma Media » « Bertelsmann » possède « Femme actuelle » « Gala », « Voici », « GEO », « National Geographic », « ça m’intéresse », « Capital », « Management », « Télé Loisirs », et cetera, et cetera, et cetera.

En 2013 « Bertelsmann » acquit 53% de la maison d’édition américano-britannique « Penguin Random House » qui publie chaque année plus de 15'000 nouveaux livres. En 2019 le groupe augmente sa participation à 100%.   

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