L’effet Cantillon des plans de sauvetage

L’argent en tant que moyen de rétribution de la productivité a ses défauts, car sa mise en circulation est contrôlée par une poignée d’individus, tandis que la production de biens et services est assurée par l’ensemble des acteurs économiques.

La fable de la neutralité de l’argent est mise à nu une nouvelle fois par les plans de sauvetage économique, concoctés à la hâte par les gouvernements de la terre entière, se ressemblant tous comme deux gouttes d’eau, déversant des milliers de milliards dans l’économie, là où il y a encore à peine un mois régnait l’austérité, ce qui démontre bien que, comme l’affirma l’économiste franco-irlandais Richard Cantillon, profitent de la manne ceux qui sont proches du Roi.

Il est de notoriété publique que le train de vie du Roi Soleil Louis XIV était incommensurablement dispendieux, en matière de « travaux publics » somptueux certes, mais, surtout en dépenses militaires, engloutissant jusqu’à 80% du budget de l’Etat.

Afin d’assouvir la soif inépuisable de pouvoir du Souverain, celui-ci se lançait, à l’aide d’une centaine d’investisseurs et d’actionnaires, à la conquête du Nouveau Monde, le Canada, en fondant, selon les modèles britannique et néerlandais de la « East India Company » et la « Compagnie Néerlandaise des Indes Occidentales », la « Compagnie de la Nouvelle France », formant ainsi une parmi les premières multinationales de l’Histoire.

Poussé par un mélange de zèle missionnaire et de cupidité, les colons du Nouveau Monde prenaient possession sans cesse de nouveaux territoires pour atteindre, en 1682, le Delta du Mississippi pour se saisir des nouvelles terres au nom du Roi Soleil, Louis XIV, appelant cette étendue marécageuse, la Louisiane.

C’est une cruauté de l’Histoire que ceux qui subissent sa foudre ne sont que rarement ceux qui l’avaient provoquée.

Ainsi, ce fut le petit Louis XV qui hérita les « naufrages financières » de son arrière-grand-père, secondé, jusqu’à sa majorité, par son tuteur, Philippe II, Duc d’Orléans, qui cherchait désespérément une façon élégante de sortir la dynastie des Bourbons du bourbier financier de son oncle. C’est ainsi qu’entre en jeu l’économiste écossais, John Law, un des premiers promoteurs du papier monnaie, après les banques commerciales hollandaises, et inventeur de la bourse des valeurs mobilières.

Séduit par les thèses de l’écossais, le Duc le nomma « Contrôleur général des finances du Roi » et, du même coup, Président Directeur Général de de la première Banque Centrale du Royaume de France, la « Banque royale », également la première à émettre des billets de banques, garantis par l’Etat, remplaçant peu à peu les espèces métalliques en circulation, le but ultime étant d’effacer la dette colossale, laissé par Louis XIV, en favorisant le commerce avec, et l’investissement dans, le Nouveau Monde, par la création d’une multinationale du commerce.

Disposant dorénavant du monopole de la création monétaire, octroyé par Philippe II, John Law se mettait à s’accaparer d’une poignée de sociétés de commerce pour les fusionner en une super holding, la « Compagnie perpétuelle des Indes », pour fusionner celle-ci avec la « Banque royale », dans le but de mettre en gage l’ensemble des rentrées fiscales domestiques ainsi que les revenus futurs espérés du commerce avec les colonies pour la création monétaire, un montage qui repose uniquement sur la confiance des souscripteurs, grâce à la garantie du Roi, mais, dont le gigantisme et l’opacité de la structure rendait difficile sa gestion. Une analogie avec les multinationales contemporaines et leur sauvetage par les Banques centrales s’impose.

Comme il fallait s’y attendre, la confiance a ses limites. L’or des colonies, censé couvrir l’émission de billets de banque par la « Banque royale » tardait à arriver et, de plus en plus d’investisseurs exigeaient la conversion de leurs papiers en or. Simultanément, les compagnies d’Amsterdam et de Londres, qui usaient de pratiques similaires, se voyaient confrontés au même dilemme, ce qui provoqua, à partir de 1720, une crise financière internationale, déclenchée par la bulle spéculative de la société de commerce britannique, « South Sea Company ».

Les détenteurs français de titres de la « Compagnie perpétuelle des Indes » se ruaient au siège parisien de la compagnie pour vendre leurs titres, dont la cotation fut évidemment suspendue, ce qui provoqua de violentes émeutes dans les rues de Paris. (Wikipedia)

La thèse des économistes anglais de l’époque, avocats de la théorie classique, tels que Smith, Ricardo et Mill, selon laquelle les acteurs économiques ne doivent pas être entravé par des interventions de l’Etat, car ils considéraient l’économie comme une entité externe ou « la somme d’agents individuels », ce qui rappelle furieusement la devise de la défunte Premier Ministre Margaret Thatcher, « There is no society, there are only individuals », thèse qui faisait déjà face à celle des français, tels que l’économiste, François Quesnay, pionnier de la macroéconomie et fondateur de la première école en économie, accessoirement médecin de Madame de Pompadour, qui considérait, au contraire, l’économie dans sa globalité et partie intégrante de la société.

Faisons un détour chez Marx, dont l’œuvre fut partiellement inspirée par Quesnay, et pensons au fabricant de chaises qui porte un regard satisfait sur vingt ans de croissance de sa production, ce qui représente, au niveau macroéconomique et de la société dans sa globalité, des siècles de progrès invraisemblable, une croissance qui lui a toujours permis de rémunérer convenablement ses salariés, ainsi que de s’octroyer un beau salaire de directeur. Jeune ébéniste tout juste sorti de sa formation il avait décidé de se mettre à son compte, d’abord à l’aide d’un petit prêt sans intérêt de son oncle, prêt qui lui permettait d’acheter sa matière première, le bois transformé, sans recourir à des sources de financement alternatifs, pour fabriquer ses premières chaises et se payer un salaire convenable.

Selon Marx, et cela semble couler de source, le prix qu’il paie pour sa matière première, le bois transformé, ne représente pas simplement le prix d’une matière, mais à 99% les rémunérations des multiples travaux intervenus tout au long de la chaîne de fabrication, depuis l’abattage du châtaignier en forêt, en passant par le transport, le découpage, le vernissage, ajoutant à chaque intervention humaine de la valeur, valeurs auxquelles l’ébéniste ajoute la sienne, l’assemblage.

Si à chaque étape lors de laquelle on ajoute de la valeur on prélevait une contribution qu’on mettrait dans un pot en commun pour construire des hôpitaux, des écoles, des routes et des musées pour le bénéfice des directeurs et ouvriers des fabriques de trottinettes et lavabos ?

On le fait déjà, cela s’appelle la TVA. Mais, alors pourquoi faut-il payer en plus un impôt sur le revenu du travail puisqu’un tel impôt avait déjà été prélevé ? Tout simplement parce qu’il y a, tout au long de la chaîne de production, un parasite qui s’accapare la valeur ajoutée en prélevant une taxe à son tour, à chaque étape de la production, sous forme d’une rémunération qui s’appelle dividende ou intérêt. Ce parasite se nomme le capital, capital en tant que valeur d’échange et non en tant que valeur d’usage.

Même si notre fabricant de chaises n’est qu’un petit acteur économique non redevable à des actionnaires il est tout de même sujet à cette taxe sur le capital, à travers le prêt qu’il obtient de son banquier pour financer l’expansion de son entreprise, dans le meilleur des cas. Le banquier ouvre une ligne de crédit, en créant du néant la somme accordée, à l’aide d’un « clic de souris », une rémunération non pas pour son travail, mais pour la location d’une somme d’argent, dont la hauteur est proportionnelle à l’importance de celle-ci.

Sur le plan macro-économique le fabricant de chaises calcule le prix de son produit essentiellement en fonction du coût du travail et de la matière première. Seulement, lui comme tous les intervenants précédents, doivent ajouter à ce coût économique un coût financier qui n’ajoute aucune valeur.

Le taux d’intérêt du crédit de la banque sera fonction du taux de refinancement de celle-ci, n’étant qu’un intermédiaire et n’ajoutant aucune valeur réelle, ainsi que d’une prime de risque qui varie selon le secteur d’activité et la taille de l’entreprise. On pourrait penser que ce calcul savant devrait permettre à la banque d’évaluer un risque potentiel de défaut d’un portefeuille de clients et de se prémunir ainsi d’une baisse de rentabilité jugée inacceptable et d’éviter à ses clients d’autres tracasseries inutiles.

Seulement de plus une société est petite, et donc éloignée du Roi, de plus elle risque, dans la plupart des cas, un refus, car pas assez rentable, ou elle se voit obligée, en plus de la prime de risque élevée qu’elle paie déjà, de devoir mettre en gage des valeurs mobilières. C’est ce qu’on appelle le « ruissellement administratif », une ruse, qui permet à la banque, en temps normaux, de refuser des affaires, jugées peu rentables, mais qui, sur le plan macroéconomique, seraient infiniment vitales.

En temps de crise systémique, telle que nous la connaissons actuellement, le « ruissellement administratif » fait partie de la stratégie de maintien du système. Les « plans de sauvetage économique », annoncées selon les règles de l’art de la communication, discriminent clairement les entreprises de moyenne et petite taille, et c’est voulu.  

Que fait la banque commerciale en temps de pandémie ? Elle va voir le ministre des finances en lui disant qu’il risque d’y avoir un problème de liquidité dans certaines entreprises et qu’elle, la banque, se verrait dans l’obligation d’ajuster les primes de risque, autrement dit, d’augmenter sensiblement les taux des crédits, à moins que les pouvoirs publics fassent un geste, disons, en munissant tous les nouveaux prêts du saut de la garantie d’Etat, donc du Roi. Dans ce cas, il y a aurait éventuellement une possibilité de maintenir les taux à des niveaux plus tolérables, tout en sachant que le « ruissellement administratif » verra beaucoup de candidats écartés.

Pour revenir aux fameux plans de sauvetage, le financement supplémentaire de la caisse du chômage, les aides financiers en faveur des indépendants, d’éventuels défauts de paiements de crédits, garantis par l’Etat, seront évidemment financés entièrement par l’endettement des pouvoirs publics et devront, si le dogme néolibéral poursuit sa route, et il y a bien des chances que ce soit le cas, être remboursés rubis sur l’ongle par la réduction des dépenses, car augmentation proportionnelle des impôts sur le capital il n’en sera pas question,  l’austérité. Contrairement aux recettes, les impôts, qui sont fonction des rapports de forces politiques et surtout économiques, la dette est proportionnelle aux nombres d’habitants d’un pays ou de toute autre collectivité.

En ce qui concerne les crédits des grandes entreprises, grands gagnants de la crise car proches du Roi, pour la plupart douteux, ils ne sont pas affaire entre entrepreneurs et banquiers, car elles sont ce qu’on appelle dans le jargon financier, titrisées, converties en valeurs mobilières cotées en bourse.

Les Banques Centrales détiennent le privilège de créer autant d’argent qu’elles estiment nécessaire pour le bon fonctionnement de l’économie, en se conformant à une seule condition, la maîtrise de l’inflation. Seulement, Il n’a plus d’inflation depuis une décennie, et pourtant, la masse monétaire en circulation au niveau mondial représente un facteur multiple de la production annuelle de biens et services. L’inflation est bel et bien présente, seulement pas dans l’économie réelle mais dans les marchés de valeurs mobilières et immobilières, une inflation qui décuple depuis douze ans.

Que va-t-il se passer. Les grandes entreprises voyant leurs dettes effacées, par la « Banque royale » et munis de tonnes d’argent frais, se mettront à acquérir les entreprises, victimes du « ruissellement administratif », proches de la faillite, et on ne parle pas de fabricants de chaises et de trottinettes, mais de haute technologie, biotechnologie, nanotechnologie, technologie médicinale, you name it.

Ce n’est un plus un secret pour personne que les multinationales de la pharma, de l’agroalimentaire et autres ne s’encombrent plus depuis longtemps de recherche, ni fondamentale ni recherche tout court. Elles préfèrent acheter, pour une bouchée de pain, les « start-ups » qui détiennent les patentes, disponibles sur le marché à bon prix, victimes du « ruissellement administratif », ce qui engendrera une concentration de pouvoir, économique ainsi que politique, jamais vue.

Une petite note d’espoir pour conclure, bien qu’il faut admettre que l’heure est grave pour la grande majorité des gens, d’autant plus que sur le plan international les espoirs de l’émergence de, ne serait-ce que d’un timide contre-pouvoir, viennent d’être balayés aux Etats-Unis, et au Royaume-Uni où on vient d’apprendre, que la courte défaite du camp « Labour » lors des élections générales de 2017 fut en fait provoquée délibérément par une campagne de diffamation, organisée par son propre aile droite, avec l’aide appréciable des médias anglais.

Admettons, pour un court instant, l’hypothèse selon laquelle les rentrées fiscales de la TVA, prélevés sur la valeur ajoutée de l’économie, suffiraient au financement des prestations sociales minimales sans recourir au prélèvement d’un second impôt, inutile, sur le travail.

Cela permettrait d’instaurer l’accès gratuit et inconditionnel à un certain nombres de prestations sociales, telles que l’accès gratuit et inconditionnel aux prestations médicales, à l’éducation, aux transports publics ainsi qu’aux prestations culturelles. Ensemble avec des subventionnements alimentaires et locataires, ces éléments remplaceraient le revenu inconditionnel de base dont le défaut majeur est le fait qu’il soit soumis à une pression inflationniste, imprévisible dans le temps, tandis que l’amélioration des prestations iraient de pair avec l’amélioration de la productivité.

Qui va payer pour tout cela ? C’est au plus tard depuis la publication des conditions des derniers plans de sauvetage économiques que le citoyen lambda s’est rendu compte que, finalement, l’argent n’est qu’une fantaisie.

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