Fromage et vin contre voitures

Tokyo, le 17 juillet 2018, après le CETA le JEFTA.

Le président de la toute puissante Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, le farceur de Bruxelles, et son acolyte Donald Tusk, président du Conseil Européen, le club des chefs d’états membres, viennent de sceller un traité de libre échange entre l’Union Européenne et le Japon, mis sous toît à la hâte pour punir le vilain gnome de Washington. La commedia dell’arte.

Ce traité, qui couvrira près d’un tiers du PIB mondial (produit intérieur brut), devrait, sous réserve de l’approbation des parlements, européen et nationaux, entrer en vigueur en 2019, juste après le BREXIT. Les multinationales européennes profiteront notamment de la suppression des taxes douanières sur les produits agroalimentaires et les zaibatsus japonais sur celle de ses voitures. Il n’est pas inutile de rappeler à cette occasion que le Japon se trouve à l’autre bout de la terre.

La théorie du libre échange qui date du début du 19ème siècle n’a pas pris une ride. Après avoir lu le livre de chevet de tout capitaliste qui se respecte, “The Wealth of Nations” de l’économiste écossais Adam Smith, l’économiste britannique, David Ricardo, un autodidacte par ailleurs, affina le concept un peu trop brutal du mercantilisme des monarques européens, l’accumulation d’or, en introduisant la notion du partage planétaire du travail, basé sur la considération de ce qu’il appela l’avantage comparatif.

Contrairement à l’avantage absolu du mercantilisme, qui ne prend en compte que l’avantage pécuniaire d’un échange commercial, le coût du travail, l’avantage comparatif prend en considération d’autres éléments, favorisant la spécialisation d’un pays dans la production d’un bien, tels que le climat, les matières premières, les connaissances.

Pour illustrer son propos, Ricardo se servit de l’échange commercial entre la Grande Bretagne et le Portugal de l’époque, notamment de biens de consommation populaires, tels que le vin et le tissu. Le coût de production du Portugal ayant été inférieur à celui de la Grande-Bretagne, l’avantage absolu aurait commandé que le vin et le tissu soient fabriqués tous les deux au Portugal. Néanmoins, le climat britannique étant défavorable à la viticulture et les connaissances portugaises en matière de fabrication de biens industriels, tel que le tissu, insuffisantes, le Portugal se résoudra finalement à cultiver du vin et la Grande Bretagne à fabriquer du tissu.

L'économie planétaire, alimentée par un transport maritime écologique, à l’aide de porte-conteneurs propulsés par des sources d’énergie renouvelables, pourquoi pas ! Après tout, pourquoi les japonais n’auraient ils pas le droit de goûter au vin français ? Si seulement il n’y avait pas le capitalisme.

Dans la logique capitaliste, aux matières premières, dont les sources d’énergies fossiles font partie, sont attachées des privilèges que l’économiste américain Joseph Stiglitz désigne dans son livre “The price of inequality” comme la rente (rent-seeking), l’objectif étant l’augmentation de la part dans la richesse planétaire, sans obligation de créer de la valeur ajoutée.

En outre, entre deux projets qui rapportent le même profit, mais dont le profit d’un des deux projets sera généré à plus long terme, le capitaliste choisira le projet à court terme. Le précepte du capitalisme veut qu’un investissement doit générer un profit maximal dans un délai minimal. Ainsi, contrairement aux idées reçues, le progrès n’avance pas grâce au capitalisme mais malgré lui.

Par ailleurs, le capital ne se dirigera pas vers le développement d’un procédé, susceptible de saper son existence, car le double objectif du développement durable est d’une part la protection de l’environnement et d’autre part, à terme, la gratuité des ressources, ce qui est contraire à la logique capitaliste.

L’association non gouvernementale britannique, Greenpeace, l’organisation des coups de poings médiatiques, fut fondée en 1971 et on ne peut pas dire que cinquante ans plus tard, les considérations écologiques pèsent plus lourd dans les décisions politiques. L’ONG Oxfam, crée en 1942, dédiée à la lutte contre les injustices et la pauvreté, connue pour la publication régulière de ses statistiques sur les inégalités, ne semble pas avoir réussi, malgré toute la bonne volonté, à les faire reculer. Serait-ce la faute à une mauvaise approche ?

Ces jours, l’hebdomadaire britannique, The Economist, spécialiste de sujets économiques et politiques, invite ses lecteurs et futurs lecteurs à trouver des idées sur la question: What’s wrong with the world ? C’est dire.

Etant donné que le capitalisme empêche l’avancement du progrès par une allocation des ressources contraire à l’intérêt public, une correction fiscale du revenu et gains sur capital remédierait à cette distorsion, couplée d’une baisse de l’imposition du travail. Quant à la redistribution immatérielle du progrès, jamais dans l’histoire de l’humanité le moment n’a été aussi propice que de nos jours. Il serait toutefois préférable que ces mesures soient prises avant l’extinction de l’humanité.

Quant à la rétribution du travail, le modus vivendi n’a guère changé depuis le Moyen Age, du temps de l’institution de la seigneurie, où le serf obtint le droit de travailler la terre du seigneur pour satisfaire ses propres besoins matériels, à condition de produire un surplus pour la seigneurie, appelé de nos jours intérêt, dividende ou rente. Le rôle du seigneur se limitant à l’exercice du pouvoir absolu et à la conduite d’une guerre de temps à autre, là non plus, pas de changement.

De nos jours, comme au Moyen Age, l’organisation du travail est basé sur un système dictatorial. L’outil de travail, l’entreprise, est en mains d’une poignée d’actionnaires qui ne connaissent le plus souvent rien à l’activité de celle-ci, mais prennent des décisions d’investissement cruciales sur le plan sociétal et environnemental, de concert avec un exécutif, lui-même actionnaire.

Tant que la démocratie se limite à la politique, Greenpeace et Oxfam ont encore de longues années de protestations et actions coup de poing devant eux.

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