Château de cartes

Pour les anglophones un « plastic friend » est un ami qui vous veut du bien et qui vous suce jusqu’à la moelle. A part le banquier cela pourrait être votre carte de crédit, le substitut digital du salaire.

Issue de la réactivation de la « société coquille » « InfoGenie AG » (1) cotée à la NASDAQ allemande « Neuer Markt » comme « penny stock », active, jusqu’à son dépérissement, dans le traitement de paiements digitaux pour des sites pornographiques et de jeux sur internet, le prestataire de services financiers  et émetteur de cartes de crédits « Wirecard » est devenu, en vingt ans, grâce à une licence bancaire, accordée à sa filiale « Wirecard Bank AG » par la « BaFin », « Bundesanstalt für Finanzdienstleistungsaufsicht » et la « Bundesbank », l’entreprise technologique phare de l’indice boursier DAX, dépassant à un moment donnée la capitalisation boursière de la « Deutsche Bank », jusqu’au dépôt de bilan la semaine passée.

Le 25 juin dernier, les responsables de la firme demandèrent l’ouverture d’une procédure de faillite devant le tribunal de grande instance de Munich, invoquant des écritures fictives représentant la somme de 1,9 milliards d’euros, un quart du bilan de la société. Le PDG, Markus Braun, vient d’être libéré contre le paiement d’une caution de 5 millions d’euros, le directeur d’exploitation et responsable des opérations Asie-Pacifique du groupe, Jan Marsalek, est toujours en fuite quelque part en Asie.

La généreuse politique monétaire des Banques centrales, en mode accéléré depuis le début de la pandémie du « coronavirus », avait permis au géant allemand de se lancer dans une véritable orgie d’acquisitions à tout va, notamment en Asie, l’épicentre de ses activités, propulsant son chiffre d’affaires annuel de 7 millions d’euros en 2004 à plus de 2 milliards d’euros en 2018.

Un réseau de 280'000 entreprises dans le monde faisait appel à une vaste palette de produits et services de paiements divers et variés dans le domaine de l’E-commerce dont quelques noms prestigieux, tels que la banque en ligne « Orange Bank » , la compagnie d’aviation « KLM », le groupe chimique allemand « BASF », l’aéroport de Munich, l’agence de photographie et banque d’images « Getty Images », le compagnie espagnole des télécommunications « Telefonica », le distributeur allemand « Lidl » et le géant suédois de l’ameublement « IKEA » (Wikipedia), impliquant le traitement de transactions d’une valeur de 125 milliards d’euros en 2018 (FT).

« Wirecard » collaborait avec VISA, MASTERCARD, American Express, Disvers/Diners, JCB, Alipay, Apple Pay et China UnionPay, et sa filiale « Wirecard Bank AG », exempte de la procédure de faillite, se charge (encore) notamment de la vérification de solvabilité et du trafic de paiements de l’industrie du voyage avec comme clients le voyagiste allemand « TUI » et la compagnie aérienne « KLM ».

Cible de spéculations boursières depuis 2008 déjà, la firme a toujours su mettre l’effondrement du cours de ses actions sur le compte de spéculateurs, censés disposer d’informations privilégiées avant publication d’articles de presse défavorables. Sur le banc des accusés figurait notamment le vénérable quotidien économique et financier britannique « Financial Times ». Basé sur des informations d’un lanceur d’alerte, celui-ci commença à publier une série d’articles dès le début de l’année 2019.

Le premier article, paru le 7 février 2019, plante le décor. Dixit FT « Il y a une année, Edo Kurniawan, un citoyen indonésien, responsable de la comptabilité et des opérations de paiements de la région Asie-Pacific, réunit une demi-douzaine de collaborateurs dans une salle de réunion de la filiale de Singapore. Sur un tableau blanc il leur expliqua comment trafiquer les comptes. »

Sur le point d’acquérir les opérations de paiements d’une base de 20'000 détaillants dans 11 pays de la région Asie-Pacifique, clients de la banque américaine Citicorp, Kurniawan eut l’idée géniale « d’inventer » des chiffres d’affaires impressionnants pour convaincre les autorités monétaires d’accorder des licences d’exploitation.  

Le procédé s’appelle, selon le quotidien rose, « round tripping ». Une somme forfaitaire serait sortie du QG de la « Wirecard Bank AG » à Aschheim pour atterrir sur les comptes dormants d’une succursale à Hong Kong pour repartir, après quelques jours, vers une autre destination, et ainsi de suite, supposer faire miroiter une activité débordante aux autorités monétaires. Ce qui aurait pu apparaître comme un acte isolé d’un employé indélicat, devait s’avérer, selon le rapport d’une firme d’audit asiatique réputée, d’une sorte de « pyramide de Ponzi » institutionnalisé à travers les succursales asiatiques du groupe depuis plusieurs années dont au moins deux responsables haut placés de la centrale à Munich auraient eu connaissance depuis le début. (FT)

Il y avait, par exemple, cet employé inventif qui fabriquait des factures pour d’obscurs services informatiques à l’aide d’un logo trouvé sur internet à l’intention d’une société d’équipement hydraulique basée à Singapore ou celles d’un cabinet de conseil malais dont l’adresse ne correspondait pas avec celle qui figurait sur les factures.    

Dans un procès-verbal du 7 mai 2018 deux cadres supérieurs allemands de la firme remercièrent expressément les auteurs d’un rapport interne au sujet de ces irrégularités pour la « clarification de ces agissements ce qui évitera au groupe des pertes financières substantielles ainsi qu’un important dommage à la réputation. » 

Le 15 octobre 2019 FT rapporte que des documents internes suggéraient que le gonflement artificiel des ventes n’était pas une activité limitée à ses succursales asiatiques mais concernaient également les opérations en Ireland ainsi qu’un intermédiaire obscur basé à Dubai du nom de Al Alam Solutions, censé acquérir des détaillants pour le compte des géants VISA et Mastercard, opération qui générait la moitié du bénéfice du groupe pour la seule année fiscale de 2016. 

Selon un ancien employé de la firme, interrogé par les journalistes du FT, cette société employait 7 personnes sur place et, toujours selon le FT, aucune trace d’une quelconque relation ni avec VISA ou Mastercard pouvait être décelée.    

Des documents d’Al Alam démontrèrent des paiements substantiels à une compagnie irlandaise spécialisée dans l’émission de cartes prépayées « Cymix Prepaid ». Seulement, cette société semblait avoir déposé le bilan en 2012. D’autres paiements en provenance de la firme de paiements en ligne américaine « CCBill » s’avérèrent suspects également, puisque sur interrogation du FT son directeur d’exploitation, Jake Powers, déclara ne pas connaître le prestataire de Dubai.

Un rôle particulier dans cette saga à tiroirs multiples joue sans doute la maison d’audit « Ernst & Young », responsable de la certification des comptes du groupe bavarois depuis 2009. On ne peut s’empêcher de tirer une certaine analogie avec le rôle, joué par la défunte concurrente « Arthur Andersen » dans la déconfiture du géant américain de l’énergie « Enron » en 2001.

 

  • Reverse IPO (Initial Public Offering) la reprise, dans ce cas d’une coquille vide, une compagnie publique, cotée en bourse, sans activité ni dettes, par une société privée, non cotée en bourse, dans le but de contourner le processus complexe et coûteux d’une souscription publique.

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