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Billet de blog 25 août 2022

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Question de savoirs. Doit-on avoir honte d'être un enseignant ?

Parmi les annonces faites par M. E. Macron, président de la République, le 25/08/2022, en ouverture de la réunion des recteurs d’Académie, certaines ne laissent pas d’interroger les enseignants quant aux savoirs et savoir-faire qui leurs seront désormais demandés pour l’exercice de ce “beau métier”. Témoignage sous forme de nouveau rappel de ces savoirs.

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La rentrée scolaire se rapproche, avec sa scénographie attendue : les nostalgies affichées à l’endroit d’une école qui pourrait être celle du Petit Nicolas du très regretté Sempé, les évocations ostensiblement plus incantatoires et sourcilleuses d’une “École de la république” et de sa supposée méritocratie, les tribunes des politiques dans les quotidiens, les reportages sur les petites joies ou les inquiétudes des uns et des autres, sans oublier la grogne des syndicats. Et bien sûr les propos et recommandations de tous les “experts”, “chercheurs”, “formateurs” ou chefs d’établissements, parents, qui n’enseignent pas, qui se gardent bien d’enseigner, mais qui s’empressent de dire comment les enseignants, eux, devraient enseigner. Bref le livret n’a rien de quoi surprendre. Or, cette année, la rentrée scolaire se voit néanmoins contrainte d’afficher du nouveau. Car de toute évidence, ce “beau métier”, cette “passion” d’être un “passeur”, cette “mission", cette “vocation” qui “fait sens”, qui permet d’accompagner le jeune dans son parcours de réussite et son projet personnel, toute cette emphase et ces discours édifiants se voient quelque peu blackboulés par la vulgaire réalité des chiffres. Le métier, car il s’agit avant tout d’un métier, n’attire plus.

Cela étant, pourrait-on voir dans ce qui est le symptôme d’une crise profonde, peut-être irréversible, au regard du logiciel politique, culturel et managérial à l’œuvre, mais que nous ne pouvons pas séquencer ici, oui, pourrait-on y voir l’occasion d’en revenir aux questions essentielles, qui ne sont peut-être pas déconnectées de la souffrance éthique des enseignants.

Car, au fond, de quels enseignants notre société, avec ses ambitions économiques, culturelles, démocratiques, avons-nous vraiment besoin ? Non pas l’école dont les élèves, les parents, l’institution, les chefs d’entreprises, auraient à tel moment envie, mais ce dont une société moderne dans l’environnement que l’on sait, a vraiment besoin pour rester souveraine d’elle-même, et en accord avec ses valeurs de liberté et d’émancipation.

Pour tenter d’esquisser une réponse à cette question, convient-il sans doute de rappeler quelles sont les compétences décisives que l’on est en droit d’attendre d’un enseignant qui mérite ce nom. Que doit-il savoir et savoir-faire ? Et pour éviter de rester dans l’abstraction nous prendrons l’exemple d’un enseignant de ce que l’on appelle encore aujourd’hui un lycée. Et nous parlerons donc en enseignant, non pas en journaliste “spécialiste”, de tel magazine ou de tel media, ou en “autorité”  publiant des éditoriaux ici ou là.

Première compétence. L’enseignant doit savoir et maîtriser des connaissances disciplinaires rigoureuses. Bref, il se doit d’être un “savant”. Et un savant dans des matières que les élèves, éventuellement, ne rencontrent guère en dehors de l’établissement. Et en l’espèce, des diplômes ne sont pas de trop, n’en déplaise à certaines déclarations récentes. Il faut qu’il soit une autorité. Ce qui veut dire qu’à défaut de tout savoir, peut-il dire à l’élève dans quelles mesures le savoir que celui-ci a acquis ou cru acquérir ailleurs est recevable. L’autorité, ici, ne désigne rien d’autre que le rapport de confiance intellectuelle que l’élève peut éprouver à l’endroit du savoir de l’enseignant et de son éthique afférente. Ce n’est pas rien. Et c’est même beaucoup dans notre société. Surtout lorsque l’on prétend lutter de façon intelligente contre le “complotisme”, et non pas à coup d’“ateliers” qui ne convainquent que ceux qui n’ont pas besoin de l’être. Et si ce n’est donc pas à ces enseignants de décider des savoirs qu’ils doivent transmettre, redisons-le sans restriction, du moins doivent-ils les maitriser pleinement. Les parents pouvaient, en principe, jusqu’alors, être rassurés sur ce point.

Second compétence. Celle-ci doit supposer et découler vaille que vaille, au fil des heures de cours, de la première : ce que l’on appelle l’expérience pédagogique et didactique des enseignants. Il s’agit, pour aller vite, de faire “passer” le message, c’est-à-dire, en fait, et sans déroger, en principe à une certaine tenue, de capter l’attention ou de susciter l’intérêt de l’élève qui a, notons-le, l’habitude bien installée qu’on essaye de toute façon de le capter, cet “intérêt”, et de toutes les façons possibles, et en priorité par les moyens les plus gratifiants pour lui-même. La tentation est grande alors d’employer des procédés fort pratiqués par ailleurs, de marketing en somme, avec le “nudge” des sciences cognitives, et de s’y tenir comme étant l’alpha et l’oméga de la pratique enseignante. Un “bon cours” sera alors celui où les choses se sont bien passées et où l’élève est satisfait de son enseignant. Bref : une rhétorique de proximité, intéresser les élèves avec ce qui les intéresse, une notation positive qui satisfait tout un chacun, etc., les recettes sont bien connues dans une salle des Professeurs, et définissent ce que la hiérarchie dans l’établissement nomme trop souvent désormais le “bon enseignant”. Mais que l’on appelle parfois aussi en catimini dans la salle des professeurs “l’histrion”. Car si donc le véritable enseignant doit être capable, lui aussi, de ce rôle et de ce théâtre, encore doit-il savoir que son métier ne s’arrête pas là : ne serait-ce qu’en distinguant les différentes modalités de “motivations” qui se jouent en la matière. La motivation ou l’intérêt que suscite un bateleur, un influenceur ou un animateur et celle d’un enseignant n’ont pas vocation, ni à être de même nature, ni surtout à avoir les mêmes effets sur le long terme. Ces différences essentielles entre motivations appelleraient de plus amples développements : laissons cela.

Troisième compétence. Nous n’hésiterons pas à l’appeler cette fois-ci formatrice et éducative, réclamant donc de tout autres compétences que celles de la seconde. Et sans doute aussi une autre éthique ou déontologie. Sans avoir à faire référence au philosophe Alain (1886-1951), que d’aucuns feraient tout de même bien de relire, ce que l’on doit pouvoir attendre d’un enseignant, qui dispose donc du temps long de l’école, et ce qui suppose certes aussi bien le cadre et le climat adéquats dans les établissements, redisons-le, ce n’est pas seulement qu’ils donnent les bases des disciplines, que doit certes s’approprier l’élève par un travail réel, ne serait-ce que de mémoire et de répétition, ni non plus qu’il “intéresse ponctuellement” le “groupe”. Autant alors laisser faire les histrions, les acteurs du numérique et installer le règne des tutoriels et des podcasts dans la classe. Non, ce qu’il doit donner, transmettre, à l’élève, ce sont de véritables dispositions, des capacités d’attention au-delà d’une stimulation de quelques minutes en fonction de l’attractivité de la chose, des capacités de  motivation, au-delà de l’intérêt vite estompé devant l’ennui inévitable de la répétition de l’apprentissage, de véritables capacités comportementales enfin, par-delà une spontanéité censée être gage d’authenticité ou de sincérité. Il s’agit non plus de manipuler ou de charmer l’élève, mais de l’appeler à une véritable autonomie, par l’autorité que l’enseignant aura su ou pu se donner dans le contexte que l’on sait. Un savoir donc essentiel, que l’enseignant a acquis parfois durement,  dont il a le monopole, l’expertise si l’on veut, mais que l’on s’ingénie, de toutes les façons possibles, à lui dénier au sein de l’institution. Ensuite, certes, mais seulement ensuite, les “projets” pédagogiques, peuvent-ils être un apport sérieusement positif au parcours pédagogique, et non pas seulement des gadgets.

Car si cette troisième compétence n’est pas là, ou si elle ne peut plus s’exercer dans le lycée d’aujourd’hui, nous n’avons qu’une école jouant “l’inclusion”, claironnant l’égalité des chances, parlant de “République” à tort et à travers, valorisant les “initiatives” des uns et des autres à tout va,  en espérant ainsi faire illusion ou diversion, mais creusant de fait les inégalités, et préparant certainement l’échec dans le supérieur pour ceux dont les parents ne peuvent pas compenser les manques d’une façon ou d’une autre.

Oui, la tentation est grande, pour les lycées, pour les parents, pour les élèves, pour certains “enseignants” aussi, de se concentrer sur la deuxième compétence, déconnectée de la première et de la troisième, assortie d’une évaluation de complaisance et qui trompe l’élève sur son niveau “relatif”. Et obtenons-nous trop aisément ainsi un lycée où l’on décrète l’extension indéfinie des “missions” de l’enseignant, missions sur lesquelles il sera en fait évalué et qui décideront désormais de l’amélioration de sa rémunération : mission d’accompagnement, mission de conseil, mission de modération des réseaux sociaux, injonctions d’écoute et de bienveillance, ou incitation à développer les projets les plus divers en guise de cache-misère.

Pour l’heure, une des raisons de la véritable souffrance éthique et épistémique qu’éprouvent certains enseignants, c’est-à-dire de leur honte, est bien le fait qu’ils se considèrent non seulement sous-rémunérés d’une façon indigne, sous-employés, au regard de leurs compétences et de ce que l’on devrait pouvoir véritablement “enseigner” dans les lycées, mais qu’on leur demande en fait de renoncer à leur véritable mission et à leurs véritables savoirs et savoir-faire, pour une pédagogie gazeuse qui ne vise que le très court terme, mais finalisée par une évaluation qui rassure les uns et les autres.

À la question : comment le gouvernement voit-il l’évolution de ce “beau métier” ? Les enseignants, nourris déjà, si l’on peut dire, de l’expérience de cinq années, peuvent peut-être déjà répondre. Certains ne répondront pas. Ils partent. Ils sont déjà partis. Ils ne viendront pas.

                                                                                                                                                                                        Bruno HUEBER

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