Au Burkina, de nouvelles manifestations sont annoncées le 18 janvier, tandis que le sol semble se dérober sous Blaise Compaoré.

Dans mon dernier billet sur le Burkina (voir http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre/160913/silence-sur-les-manifestations-contre-blaise-compaore-au-burkina-faso) en septembre, je regrettais le silence sur les manifestations imposantes qui s’étaient déroulées en juin et juillet pour protester contre la mise en place du Sénat.

Cette fois je m’y prends un peu à l’avance, en espérant que ce 18 janvier, quelques journalistes se pencheront sur les nouvelles de ce pays, et qu’ils chercheront à s’informer au delà d’une simple reprise des dépêches de l’AFP… 

Car ces manifestations promettent encore de drainer des foules imposantes.

La révolte est patente à travers le pays, des incidents, mouvements de protestation, manifestations diverses pour des problèmes locaux sont courants. Ici une ville, Kaya, se révolte. Elle devait abriter les cérémonies  de l’indépendance. Le pouvoir décide finalement de le faire ailleurs et la population bloque les routes. Ailleurs, à Bodo des jeunes manifestent pour obtenir l’électrification d’une rue dangereuse si souvent promise. Dans un quartier de Ouagadougou les habitants protestent contre la destitution d’un maire et se heurtent à la police. Autant de signes d’un mécontentement latent où chaque problème local est devenu une occasion d’exprimer son opposition au pouvoir et à ses institutions souvent inopérantes.

Blaise Compaoré veut changer la constitution pour se représenter aux prochaines présidentielles

Mais la question au centre de la vie politique reste bien celle de la modification ou non de l’article 37, celui qui limite à deux le nombre de mandat du président de la république.

Petit rappel historique. Après 4 ans d’état d’exception où la torture est régulièrement pratiquée sur les opposants et même les assassinats, jusqu’ici non élucidés, une constitution est adoptée en 1991 qui porte à 7 la durée d’un mandat présidentiel, renouvelable une seule fois. Une première modification intervient en 1997 qui ne limite plus le nombre de mandat. Mais en 1998, l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, qui enquêtait sur les scandales du régime, réveille le Burkina. Des manifestations monstres sont organisées pour demander justice… rien n’y fait, malgré la durée du mouvement.  La justice a classé récemment l’affaire sans qu’aucun assassin ou commanditaire n’ait officiellement été identifié. Mais  le pouvoir tente de calmer la colère en engageant quelques réformes institutionnelles.   

L’article 37 subit une nouvelle modification en 2000, qui limite le mandat à 5 ans renouvelable 2 fois. Arguant du caractère non rétroactif de cette nouvelle constitution, Blaise Compaoré va encore se faire réélire deux fois.  Il est donc au pouvoir depuis bientôt 27 ans. Les élections sont prévues en 2015, il ne peut théoriquement pas se représenter. Mais depuis plusieurs mois, une campagne orchestrée par la FEDAP BC (Fédération associative pour la paix et le progrès avec Blaise Compaoré)  demande une nouvelle modification de la constitution pour qu’il puisse de nouveau être candidat.

Après les succès les manifestations de cet été, l’opposition politique, rassemblée au sein du CFOP (Chef de file de l’opposition, une institution financée par l’Etat rassemblant les partis se déclarant dans l’opposition dirigé par le chef du plus important d’entre eux) semblait chercher comment rebondir.  Difficulté à se mettre d’accord sur une stratégie commune, ou bien méfiance des uns par rapports aux autres dans la perspectives des candidatures aux présidentielles de 2015 ? Toujours est-il que les initiatives se faisaient attendre.

Ce sont des déclarations de Blaise Compaoré lors du 53eme anniversaire de l’indépendance à Dori, dans le nord du Burkina, qui vont relancer les appels à manifester. En particulier cette phrase : « … si sur une question il n’y a pas de consensus, le peuple sera appelé à dire ce qu’il pense. Le peuple sera consulté s’il y a nécessité ». Et il n’y a bien sur pas consensus sur la modification de l’article 37, puisque les partisans de Blaise Compaoré font campagne pour sa modification, tandis que l’opposition s’y oppose farouchement. En plus de celui du CFOP, le balai citoyen a publié son propre appel. Cette association toute nouvelle, lancée par deux musiciens Sams’K Le Jah et Smockey, très populaires parmi la jeunesse, continue de se structurer. Elle répond à un fort besoin d’une partie de la jeunesse à s’engager, et à s’organiser, alors qu’elle a du mal à se reconnaitre dans les partis politiques. La participation à la manifestation du 10 janvier risque encore une fois d’être massive.

Des démissions en nombre au CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès), le parti au pouvoir

Les journaux du Burkina bruissaient depuis quelques temps d’implosion imminente au sein du CDP (congrès pour la démocratie et le progrès) le parti au pouvoir. Notamment depuis le dernier congrès, où la vieille garde, composée de personnalités ayant déjà exercé des responsabilités pendant la révolution, avait été remplacée par des proches de François Compaoré, le petit frère de Blaise Compaoré, souvent issus de la FEDAP BC.

Début janvier, 75 cadres du CDP, membres du bureau politique national, annoncent publiquement leur démission.  Ils invoquent le manque de démocratie au sein du parti au pouvoir (voir la lettre à http://www.blaisecompaore2015.info/Vague-de-demission-au-CDP-Blaise) et des divergences politiques. : « Nous assistons à des tentatives d’imposer la mise en place du Sénat aux forceps et à des velléités de réviser la Constitution dans le but de sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels, dans un contexte où le peuple est profondément ». Les deux points qui cristallisent justement le débat politique dans le pays.

Dans leurs premières déclarations ils affirment ne rien avoir contre Blaise Compaoré, mais un des démissionnaires précisera quelques jours  après : « on n’a actuellement rien de personnel contre le président Blaise Compaoré. Ce qui nous oppose, c’est des divergences politiques. ».  C’est dans l’enjeu du combat politique entre le pouvoir politique et l’opposition.

L’ampleur des défections à tout de même surpris, d’autant plus que d’autres ont suivi depuis. Les plus connus d’entre eux, ancien président du CDP, anciens vice-présidents, anciens ministres sont issus de groupes politiques qui se disaient communistes, durant la révolution. Certains avaient comploté aux côté de Blaise Compaoré, contre Thomas Sankara, d’autres l’avaient suivi le lendemain de son assassinat. Tous avaient sans broncher acquiescé aux différents tournants idéologiques, passés de la révolution au libéralisme, en passant par les guerres au Libéria et en Sierra Leone, fermant les yeux sur les détournements d’embargo sur les armes ou les trafics divers de diamants,  dont a été accusé par la suite Blaise Compaoré dans différents rapports ou durant le procès de Charles Taylor. (on se reportera à titre d’exemple  à L’implication du Burkina dans le soutien à l’UNITA : trafics d’armes et de diamants rapport de l’ONU du 10 mars 2000 voir http://blaisecompaore2015.info/L-implication-du-Burkina-dans-le ou pour ce qui concerne le procès de Charles Taylor à http://blaisecompaore2015.info/Les-minutes-du-proces-de-Charles  ).

L’un d’eux, Roch Marc Christian Kaboré, a fait son mea culpa lorsque les dirigeants actuels du CDP, lui ont rappelé qu’il était lui-même monté au front pour défendre la modification de l’article 37.

 Les démissionnaires accusent la nouvelle direction de trahir les objectifs initiaux du CDP.  Après la mort de Thomas Sankara, les organisations se disant communistes, ayant apporté leur soutien à Blaise Compaoré, se regroupèrent au sein de l’ODP MT (Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail). Le CDP est né ensuite du regroupement entre ce parti et d’autres organisations créée après 1987, se réclamant de la social démocratie. Le CDP parti au pouvoir a évolué au fur et à mesure des hommes que plaçaient ou mettaient de côté Blaise Compaoré. Son emprise sur le pays et l’administration est telle qu’il a souvent des comportements de parti unique.

Autre élément d'inquiétude et non des moindres pour le pouvoir. Un des ministres du Mogho Naaba, l'empereur Mossi, le Larlé Naaba Tigré, de son vrai nom Victor Tiendrébéogo a rejoint les démissionaires. Les mossis constituent la moitié de la population, Blaise Compaoré, fait partie de cette ethnie, où l'influence de la chefferie sur la population reste très forte. Blaise Compaoré avait réintroduit les chefs traditionnels, comme acteurs de la vie politique. On sait que la victoire du CDP aux élections tient beaucoup des consignes qu'ils donnent à la population. Cette démission entraine de nombreux commentaires. La Chefferie mossi lâche-t-elle aussi Blaise Compaoré? Rien n'est confirmé pour l'instant mais les commentateurs rappellent que lors des consultations engagées précédant la décision de la mise en place du Sénat, le représentant des chefs traditionnels avait déclaré : « Oui si le sénat doit être mis en place, la chefferie va être représentée », mais « les bonnets rouges (c'est ainsi que l'on désigne les chefs car ils portent des bonnets rouges NDLR), désireux de préserver la paix sociale souhaitent auparavant qu’il y ait une entente avec tous les partis d’opposition ». (voir http://www.lefaso.net/spip.php?article55918)

 Le sol est-il en train de se dérober sous les pieds Blaise Compaoré ? Seul élément de satisfaction jusqu'ici, pour lui, un seul député du parti à démissionné, le Larlé Naaba Tigré. Encore faut-il rajouter, les députés sont été élus récemment, et qu'ils ont été désignés dans le même mouvement que celui qui a écarté la vieille garde du parti.

Jusqu’ici Blaise Compaoré, régnait en maitre absolu sur le pays et sur le CDP. Mais ses anciens camarades ont sans doute senti que la société burkinabè commence à s’en laisser de cette longévité et de l’arrogance de certains dirigeants affairistes alors qu’il a pu un temps semblé incarner une certaine stabilité, faute de mieux, dans la région. Nous avions déjà évoqué la nouvelle donne issue des dernières élections législatives, en particulier une crédibilité accrue de l’opposition, et sa capacité jusqu’ici à encadrer l’opposition politique et à rassembler derrière elle. Cette fronde nouvelle issue des soutiens de Blaise Compaoré, viennent le fragiliser considérablement.  A cela il faut ajouter que sa position de médiateur se trouve aussi fragiliser depuis les élections du nouveau président malien, qui n’a pas hésité à critiquer la France, pour son ambigüité à propos du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), que Blaise Compaoré a toujours soutenu. Les maliens semblent en effet ne plus vouloir accepter aucune complaisance avec ce mouvement, ni la médiation de Blaise Compaoré. 

Le Burkina reprend son histoire, son peuple le chemin du combat. Ce pays mérite qu’on s’intéresse à lui. Après les révolutions des pays arabes, le Burkina, le pays de Thomas Sankara, sera-t-il le premier pays à leur emboiter le pas en Afrique sub-saharienne?

Bruno Jaffré

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