Bruno Jaffré
Historien de la révolution du Burkina Faso (83 - 87), biographe du président Thomas Sankara, militant associatif, membre de SURVIE, journaliste occasionnel, ingénieur de recherche dans une grande entreprise, ancien professeur de mathématiques
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Billet de blog 21 mars 2022

Coup d’Etat au Burkina (2). Fin de l'état de grâce et retour du CDP ?

Après le coup d’État du 24 janvier qui a renversé Roch Marc Christian, la junte militaire semble laisser de côté les organisations de la société civile impliquées dans l’insurrection et la Transition de 2014 alors que plusieurs anciens membres du CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) , le parti de Blaise Compaoré, font leur retour.

Bruno Jaffré
Historien de la révolution du Burkina Faso (83 - 87), biographe du président Thomas Sankara, militant associatif, membre de SURVIE, journaliste occasionnel, ingénieur de recherche dans une grande entreprise, ancien professeur de mathématiques
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous avons vu, dans notre précédent article, que le coup d’État avait reçu une large approbation de la population, surtout parce que le gouvernement précédent éclaboussé par des scandales de corruption, s’avérait incapable de contenir l’avancée des terroristes. Mais le pays reste cependant en attente de résultats sur le front de la guerre. La mise en place de la Transition, toujours en cours, semble déjà avoir largement entamé le crédit que les Burkinabè donnaient aux militaires.

La rédaction de la Charte de la Transition.

Le MPSR (Mouvement patriotique pour la sauvegarde) dont se réclament les militaires ayant effectué le coup d’État du 24 janvier, confie la rédaction de l’agenda et du projet de Charte de la Transition à une commission composée d’une quinzaine de personnalistes, 2 militaires et 13 civils, universitaires et journalistes considérés comme compétents dans leur domaine. Ils n’apparaissent pas marqués politiquement jusqu’ici. Un geste fort pour montrer la volonté de se démarquer des partis politiques et des Organisations de la société civile, se bousculant pour leur service. Mieux, ce travail, qui va les occuper une quinzaine de jours ne sera pas rétribuer. Une décision prise pour marquer une volonté de rupture. Le patriotisme doit primer sur les intérêts financiers.

Il en fut ainsi en 2014. A la seule différence près que le premier noyau de personnes qui s’était constitué au sein de la société civile pour rédiger un premier projet de Charte de la société civile, avait été choisi au sein d’une assemblée générale, sans que la question d’une éventuelle rétribution n’ait été évoquée. Par contre les députés du Conseil National de la Transition, désignés par vote interne au sein des différents collèges constitués par les composantes du corps social, partis politiques OSC, autorités religieuses et chefs traditionnels, armées s’étaient octroyés des salaires confortables, qu’ils ont dû diminuer après une vague de protestation.

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 Le 23 février, la commission remet officiellement au Chef de l’État le projet de « Charte constitutionnelle pour la transition », un agenda de la Transition et une charte des valeurs. Dans une conférence de presse le 26 février, un membre du MPSR, le lieutenant-colonel Daba Naon, confie, à cette occasion, que la commission a reçu quelques 9000 contributions. La présidente de la commission, Mme Mariamé Ouattara, qui en est la seule femme, déclare à cette occasion que la commission a « libéré son génie créateur en lançant un appel à contribution aux forces vives qui ont favorablement répondu avec des propositions riches et variées dûment exploitées par les membres » (voir https://lefaso.net/spip.php?article111417 ).  

Et les choses vont aller très vite. Un communiqué de la direction de la communication de la Présidence du Faso annonce la convocation des « Forces vives de la Nation » à des assises nationales pour le lundi 28 février afin d’approuver les textes de la Transition. Mais les textes ne seront disponibles que le dimanche 27 février soit la veille ! Et l’investiture officielle devra intervenir dès l’adoption de la Charte.

Des assises nationales bien contrôlées

Nulle part, à ma connaissance, n’est officiellement annoncée, le choix des personnes qui assisteront à ces assises nationales, ni leur mode de désignation. Les médias en ligne que j’ai pu consulter, à part le Reporter (voir plus loin), n’en parlent pas si ce n’est pour évoquer qu’il s’agit des « forces vives de la Nation ». Parmi les 15 personnalités qui ont participé à la rédaction du projet seule la présidente était présente pour rendre compte de leur travail.

Les membres du Balai citoyen ou du SENS, créé et dirigé par Guy Hervé Kam, ancien porte-parole du Balai citoyen, par exemple n’ont par exemple pas été convoqués, ni Ra-Sablga Seydou Ouedraogo directeur exécutif de Free Afrik, ni Luc Marius Ibriga ancien contrôleur général à la tête de l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de Lutte contre la corruption (ASCE-LC). On se rappelle le rôle important joué par le Balai citoyen lors de l’insurrection de novembre 2014, tandis que ces deux dernières personnalités prenaient le relais lors de la mise en place de le Transition en 2014[1]. Absent aussi M. Jonas Hien Président du conseil national des organisations de la société civile du Burkina.

M. Ra-Sablga Seydou Ouedraogo, après l’adoption de la Charte de la Transition s’est « inquiété des déséquilibres majeurs qui minent la stabilité de la Transition», à savoir « l’hyper-dominance militaire sur les institutions de la Transition». Par ailleurs, « la porte laissée ouverte au Premier ministre et aux membres du gouvernement pour participer aux élections de sortie de Transition, minera dangereusement la confiance ». Ce n’était pas le cas en 2014. En effet, les ministres et députés ne pouvaient prendre part aux futures élections prévues en 2015. Et il explique, (voir https://www.facebook.com/freeafrik/posts/4941804509239128), que « le PM (ndlr : premier ministre) et son gouvernement n’auront pas dans ces conditions le grand soutien requis pour affronter le terrorisme et les défis de la gouvernance. Un PM et des ministres candidats putatifs seront combattus, surtout dans leurs meilleures actions, car leur succès évincera leurs concurrents aux élections ».

Faute de voir la plupart de ces acteurs de 2014 réagir publiquement sur ces assises j’ai donc décidé de les contacter par téléphone. M. Luc Marius Ibriga qui s’était déjà largement exprimé contre l’accréditation du « coup d’état comme mode constitutionnel d’accession au pouvoir », s’est inquiété d’une possible « militarisation du pouvoir » qualifiant le gouvernement de « militaro-civil ». Il a reconnu que l’organisation des assises avait été bien ficelée, sans savoir cependant comment avait été choisis les participants. Selon lui « le MPSR comptait en finir au bout de 4 heures et a fini par céder face aux nombreuses critiques qui affluaient pour demander une durée des débats plus longues ». Il nous a confié se positionner dans un « attentisme vigilant » regrettant que dans cette situation dégradée, en organisant ainsi les assises « le pouvoir ne puisse pas bénéficier de tous les leviers, pour faire la guerre efficacement, alors que c’est sur le terrain de la sécurité qu’il sera jugé ».  

Quant à Jonas Hien, il a rappelé la représentativité de sa coordination qu’il représente, le conseil national des organisations de la société civile. Elle existe depuis de nombreuses années et constitue un instrument de dialogue avec les différents pouvoirs. Elle s’est particulièrement mobilisée pour défendre les intérêts du pays et des populations face aux entreprises minières. Elle ne peut être soupçonnée d’être infiltrée par les partis politiques, ce qui n’est bien sûr par le cas des nombreuses OSC (organisation de la société civile), de création récente qui multiplient les conférences de presse. A une question sur une infiltration éventuelle par des partis politiques, Jonas Hien répond avec malice « le pays est petit et on se connait ».

A ce propos, M. Pascal Zaida, qui se présente aujourd’hui comme le premier responsable de la Coordination nationale pour une transition réussie, était bien présent aux assises nationales. On notera qu’il était en 2017, le coordinateur national du centre d’expression démocratique. Il demandait alors la libération de Gilbert Diendéré et de Djibril Bassolé, les deux principaux dirigeants du putsch de septembre 2015 qui avait tenté de mettre fin à la transition alors que la date des élections approchaient (voir http://news.aouaga.com/h/109639.html) !

Selon Eric Kinda porte-parole du Balai citoyen, si son mouvement n’a pas été invité c’est parce qu’il est probablement « considéré par le militaires comme incontrôlable. » Les militaires auraient convoqué surtout les OSC qui leur étaient acquis qu’il considère comme n’étant pas crédibles. Selon lui « le groupe de putschistes est hétérogène et hétéroclite.  Il y aurait en son sein 3 groupes, les opposants à Diendéré, ceux qui lui sont favorables et ceux qui sont dans une position intermédiaires. Ce qui fait que la situation risque d’être instable. » Aussi son mouvement a-t-il décidé de se remobiliser pour défendre les acquis de l’insurrection. Ce qui est aussi la position de Nongainéba Benjamin Zoumba, membre de la direction politique du parti SENS, créé à l’initiative de Guy Hervé Kam, interrogé à Paris, qui s’inquiétait lui aussi des évolutions de la situation.

Plusieurs organes de presse font état de la présence d’Eddie Komboïgo l’ex chef de file de l’opposition dirigeant du CDP, d’Ablassé Ouedraogo au parcours politique sinueux s’il en est et de Tahirou Barry. Et pour la société civile, d’Anaïs Drabo et Valentin Yambkoudougou de « Sauvons le Burkina », et de Roland Bayala de la COPA-BF, qui ont organisé des manifestations à Ouagadougou avant le coup d’État, qui ont fait part de leur satisfaction sur le déroulement des assises. Les deux derniers vont être choisis pour siéger à l’Assemblée législative de la Transition.

J’ai aussi interrogé M. Alfred Sawadogo, président de SOS Sahel Burkina, une des plus grosses ONG du Burkina avec 120 salariés, reconnue pour son sérieux et son efficacité par les bailleurs. Son ONG n’a pas non plus été convoquée. Ancien conseiller du président Thomas Sankara, durant la révolution, responsable des rapports avec des ONG, quelque peu amer, il a ajouté « nous appliquons les méthodes de Sankara et ça marche ».

Les décisions des assises nationales

Présidé par un ancien premier ministre de Blaise Compaoré, M. Tertius Zongo, ce qui ne manque pas d’interroger, les assises nationales ont rassemblé environ 350 délégués convoqués par les militaires à la tête du pays ? Aucune liste, ni des personnes présentes, ni des organisations représentées n’a été rendue publique, à ma connaissance, ce qui aurait permis de juger de sa représentativité des assises. Mais selon ce que rapporte la presse, les provinces étaient représentées de même que les personnes déplacées internes.

Il aura fallu près de 10 heures tout de même pour adopter ces textes, après semble-t-il de longues discussions et parfois de « chaudes empoignades ». Celles-ci ont surtout porté sur la durée de la Transition, la composition de l’Assemblée législative de la Transition et les rétributions financières des députés. Ces assises se sont finalement terminées à 2 heures du matin le 1er mars. Le lieutenant-colonel Damiba a alors immédiatement signé dans la foulée la Chartes devant les participants restant aux assises. Il en est donc le seul signataire ! Alors qu’en 2014, la charte avait été par des représentants des différents groupes sociaux ayant participé à son élaboration.

Quelles en sont les principales décisions ? La durée de la Transition sera de 36 mois au lieu de 30 proposés par la Commission. Le gouvernement comprendra 25 ministres au lieu de 20.

Et le nombre de parlementaires se montera à 71 au lieu de 51 proposés : 21 désignés par le président Damiba, au lieu de 13 , 16 représentants des forces de défense et de sécurité, 13 des organisations de la société civile au lieu de 7, 8 des partis politiques au lieu de 10, et 13 représentants des régions non affilié à un parti ou mouvement politique soit un par région. Une majorité assurée pour les auteurs du putsch, indépendamment des partis politiques et des OSC ! Ce que dénonce le quotidien Le Pays, « En effet, en faisant le décompte des membres du CNT à leur solde, la majorité absolue est déjà acquise. Il faut donc craindre que cet organe qui devait être un véritable espace de débat démocratique et constructif, ne devienne finalement une simple caisse de résonance de l’Exécutif. » (Voir https://lepays.bf/adoption-de-la-charte-de-la-transition-on-attend-maintenant-les-resultats/

On note une répartition différente pour les partis politiques. Le projet prévoyait 4 partis de l’ex majorité présidentielle, quatre partis qui s’étaient rangés derrière l’ex Chef de file de l’opposition (CFOP), un de l’ex opposition non affilié au CFOP et un des autres partis. La nouvelle charte diminue le poids des partis de l’ex majorité et de l’ex CFOP, la répartition se faisant avec deux représentants de chaque groupe défini ci-dessus. Rien n’est précisé sur le mode de désignation pour les partis et pour les OSC ce qui annonce de belles foires d’empoigne. Les quelques comptes rendus de réunions tenues pour choisir les députés, parus dans la presse ont confirmé ce que l’on pouvait prévoir.

Les parlementaires seront rétribués contrairement au projet qui proposait le bénévolat. Outre une augmentation conséquente du nombre de personnes désignées par le Président, le nombre de représentants des OSC augmentent au détriment de ceux des partis politiques. 

La presse a rapporté des difficultés lors du choix des représentants à l’Assemblée, notamment dans les provinces. La liste a été publiée le 19 mars, et l’assemblée devait se réunir le 22 mars. En, plus de ceux cités plus hauts, on note la présence parmi les représentants des hommes politiques Abdoulaye Soma, constitutionnaliste qui fut proche du général Zida, premier ministre en 2014, d’Hubert Bazié, ancien proche de Sankara, déjà présent en 2014, dont le parti est peu représentatif mais aussi de Luc Adolphe Tiao. Celui-ci n’était autre que le premier ministre de Blaise Compaoré, au moment de l’insurrection. Il avait signé, la veille de l’insurrection, l’ordre de tirer sur les insurgés en cas de besoin ! Sa présence ne manquera pas d’être considérée comme une revanche des anciens du CDP et surtout une provocation envers les insurgés ! Quant aux 21 personnes désignées par le lieutenant-colonel Damiba, qui semblent issues de différents secteurs de la société, le mystère reste entier sur les critères qui ont présidé à leur choix.

En plus du Président qui ne pourra pas de présenter aux prochaines élections, du gouvernement et de l’Assemblée législative de Transition un quatrième organe de la Transition fait son apparition, Le Conseil d’Orientation et de suivi de la Transition. La Charte dans son article 13 précise qu’il est « est l’organe de définition et d’orientation des questions sociales de paix, de sécurité nationale. Il fixe les orientations de la politique de l’État en la matière ». L’article 14 ajoute : «Le Conseil d’Orientation et de suivi de la Transition » composé de « personnalités militaires et civiles du MPSR et toute autre personne épousant les idéaux du dit mouvement ». Rien n’est décidé sur sa composition si ce n’est une référence à une loi organique à venir.

Ainsi cette charte de la Transition avalise une forte concentration du pouvoir aux mains du Président qui n’a pas été élu puisque son investiture devant le Conseil Constitutionnel date du 16 février. Ce qui constitue une grosse différence avec ce qui s’était passé en 2014. A l’époque en effet, il fut élu parmi plusieurs candidats par des grands électeurs choisis dans des collèges représentatifs des différentes forces vives, l’armée, les partis politiques de l’ex pouvoir et ceux de l’ex opposition, les OSC et les autorités religieuses et traditionnelles. Il n’y eu guère de contestation à l’époque.

On remarque aussi que le MPSR, au départ constitué uniquement des militaires putschistes, semble vouloir perdurer et recruter parmi les civils. Jusqu’ici, quelques journalistes se sont livrés à des supputations peu fondées comme on a pu le voir lors de notre précédent article. Ce flou ne pourra plus durer longtemps et le MPSR va devoir se découvrir.

Mais surtout les institutions mises en place limitent grandement le contre-pouvoir. Le Conseil d’Orientation sera probablement composée de partisans du MPSR. Et l’Assemblée législative semble être voué à n’être qu’une chambre d’enregistrement.

La constitution du gouvernement

La constitution du gouvernement suit immédiatement l’adoption de la Charte. Le premier ministre, M. Albert Ouédraogo, est nommé le 3 mars le premier, présenté selon la présidence comme disposant « d'une solide expérience dans le domaine du management des administrations publiques, des projets de développement ainsi que des entreprises privées ». Peu connu du grand public, semblant peu marqué politiquement, il a fait carrière dans le privé comme consultant tout en donnant des cours à l’université. Ayant étudié au Prytanée militaire on peut imaginer que sa nomination est due à des liens d’amitié créé à l’époque avec quelques officiers du MPSR.

La présence de Yéro Boly qui fut longtemps ministre de la défense et de l’intérieur sous Blaise Compaoré, qui plus est cette fois ministre d’État chargé de la cohésion sociale et de la réconciliation marque-t-elle un accord avec le CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès), le parti de Blaise Compaoré, qui a toujours marqué sa bonne disponibilité depuis le coup d’État. Comment quelqu’un d’aussi marqué politiquement peut-il raisonnablement piloter une réconciliation ? De ce point de vue, il y a fort à penser que l’objectif risque bien de faire rentrer Blaise Compaoré « la tête haute » comme l’avait déjà promis Roch Marc Christian Kaboré. Le Président du CDP, Eddie Komboïgo, était filmé satisfait et tout souriant à l’issue des assises nationales. On comprend que le Balai citoyen se prépare à défendre les acquis de l’insurrection !

La nomination du général de Brigade Aimé Barthélémy Simporé comme ministre de la défense nationale et des anciens combattants apparait comme une surprise. Il occupait déjà ce poste depuis octobre 2021, après avoir été ministre délégué à partir de juin 2021. C’est lui qui avait été chargé des négociations avec les mutins, négociations qui n’avaient pas pu aboutir. On a appris ainsi qu’il ne s’est donc pas opposé aux putschistes comme on aurait pu le penser.

Notons aussi la présence d’un autre militaire, le Colonel major Omer Bationo, comme ministre de l’administration territoriale, de la décentralisation et de la sécurité. Cet officier avait occupé différents postes importants dans le secrétariat de la défense nationale à partir de juin 2020. Il avait quitté le RSP, dont il était Chef de corps, lors des mutineries de 2011. Il a été arrêté, aux côté de 83 autres accusés, à l’issue du coup d’État de Gilbert Diendéré en septembre 2015, soupçonné d’y être mêlé, mais sera finalement acquitté en septembre 2019 à l’issue du long procès du putsch.

Un troisième militaire est entré au gouvernement, le Colonel-major Charles Josaphat Zoungrana, par ailleurs titulaire d’un diplôme d’Ingénieur en Génie civil et d’un Doctorat en Génie civil comme ministre des Infrastructures et du Désenclavement. Il collaborait déjà au gouvernement précédent depuis juin 2021 comme directeur de cabinet du ministre de la défense nationale et des anciens combattants

Quant à la nomination de Bassolma Bazié, comme ministre de la fonction publique du travail et de la protection sociale, elle ne manque pas de surprendre. Il fut Secrétaire Général Confédéral de la Confédération Générale du Travail du Burkina (CGT-B), jusqu’en novembre 2021, le syndicat le plus puissant et le plus combatif, dont les premiers dirigeants ont toujours été soupçonnés d’être membres du PCRV (parti communiste révolutionnaire voltaïque). Ce parti, qui prône « L’insurrection populaire armée » a toujours fustigé les coups d’Etat militaire, y compris lors de la prise du pouvoir par Thomas Sankara et ses amis avec qui il refusera toute collaboration malgré différentes tentatives initiées par Thomas Sankara.

Bassolma Bazié avait démissionné de la fonction publique en janvier 2021 se refusant à accepter une « mutation arbitraire ». Dans la lettre de démission de la CGT-B, il a notamment écrit : « Je rassure que le passage de charge n’est nullement une cessation de mon militantisme syndical ».  (Voir https://www.actualite.bf/cgt-b-bassolma-bazie-a-passe-la-main-a-moussa-diallo/ ). Dans une vidéo prise le 1er février par un journaliste de minute.bf, qui circule largement, différente d’ailleurs de celle mise en ligne (voir https://ms-my.facebook.com/Minuteofficiel/videos/transition-au-burkina-si-on-vous-appelle-%C3%A7a-doit-dabord-%C3%AAtre-du-b%C3%A9n%C3%A9volat-bassol/499419775080816/ ). Bassolma Bazié explique qu’il n’est pas dans le rôle d’un syndicaliste de s’assoir sur une poste ministériel. Et il ajoute que « si les politiciens insistent il met une condition, cela doit être du bénévolat. On doit continuer à toucher sans ancien salaire et tout le surplus doit être versé pour les déplacés ». La forte opposition entre le PCRV et les dits « sankaristes » est une des constantes de la vie politique burkinabè et bien sûr, les seconds se délectent de cette vidéo depuis que Bassolma Bazié est devenu ministre.  Son successeur à la tête de la CGTB, M. Moussa Diallo s’est déclaré « surpris », ajoutant : « Nous allons défendre les intérêts des travailleurs avec toute la rigueur qu’il faut quel qu’en soit l’interlocuteur qui est en face…  une chose est de savoir parler et l’autre est de savoir faire ».

Les autres ministres semblent avoir été choisis pour leur compétence et leur curriculum vitae professionnels bien remplis, à part peut-être Me Barthélémy Kéré, promu ministre de la justice et des droits humains. Ancien président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) à partir de 2011, il avait réussi à organiser avec succès les élections de 2015. Les obsèques du président du Conseil Constitutionnel ayant eu lieu le 1er mars, l’investiture se fera finalement le 2 mars dans la salle des banquets archi comble pour l’occasion.

Les réactions internationales complaisantes

Les réprobations venues de l’extérieur n’ont jamais été très virulentes. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) avait suspendu le Burkina Faso de l’organisation, le 28 janvier, en raison du coup d’État, mais n’avait décidé aucune sanction. Elle s’était contenté de demander aux nouvelles autorités de présenter un calendrier « raisonnable pour le retour à l’ordre constitutionnel ». On a vu que ce retour est intervenu rapidement mais au prix d’un tour de passe contesté comme nous n’avons vu plus haut. La CEDEAO n’y a rien trouvé à redire.

Une première mission CEDEAO ONU est venue rencontrer le 31 janvier les dirigeants du pays. Elle a pu rencontrer, comme elle l’avait demandé, le président Roch Marc Christian Kaboré. Une rencontre filmée et retransmise à la télévision qui a permis de constater qu’il était en bonne santé alors qu’on était sans nouvelle depuis le coup d’État.

Une autre devait suivre, composée du président ghanéen Nana Akufo-Addo, président de la CEDEAO et du président du Niger Mohamed Bazoum devaient suivre. Elle fut annulée après l’annonce rapide du rétablissement de la constitution et de l’adoption de la charte de la Transition. La CEDEAO décidait donc de ne pas sanctionner, et ne semblait pas trop trouver à redire sur une durée de la transition de 3 ans. Il n’y aurait donc pas de conflit, ni de sanction. On notera cependant que la représentation à Ouagadougou de la CEDEAO a refusé de recevoir une délégation de représentants une dizaine de coordinations d’OSC venue remettre officiellement « un plaidoyer pour l’acceptation des conclusions des assises nationales sur la refondation du 1er mars 2022 ». Il y en aurait donc 10 !

La représentante spéciale de l’Union européenne (UE) pour le Sahel Emanuela Del Re a organisé toute une série de rencontres début mars au Burkina doute pour évaluer la situation. Elle a déclaré avant de rentrer : « Je suis heureuse de constater qu’il y’a des perspectives positives pour le pays et qu’il y a la volonté des nouvelles autorités de répondre aux défis du pays ». Alors qu’on était en attente des décisions de le CEDEAO, elle a ajouté devant l’insistance des journalistes que «L’UE n’abandonnera jamais le Burkina», faisant référence à l’aide humanitaire nécessaire devant l’ampleur des dégâts causés par la guerre.

Le 11 mars, à l’occasion de la commémoration de la Journée nationale européenne d’hommage aux victimes du terrorisme, l’ambassadeur de France M. Luc Hallade a rencontré la presse en compagnie du Général Laurent Michon, commandant de la Force Barkhane. L’ambassadeur s’est contenté de prendre acte du coup d’État, se retranchant derrière les décisions de la CEDEAO ajoutant cependant qu’à son avis les choses roulaient plutôt bien, et que le calendrier avançait plutôt bien aussi en ce qui concerne les étapes retenues par le MPSR. De son côté, le général Laurent Michon a confirmé l’engagement de la France, qui restera capable d’appuyer l’armée burkinabè quand elle en fera la demande. Suite à des questions sur le blocage d’un convoi militaire français en novembre 2021, l’ambassadeur a souhaité que de ces évènements ne se reproduisent plus d’autant plus que si un tel convoi venait à traverser de nouveau le pays, ce serait plutôt « pour désengager les moyens militaires qui sont au Mali, notamment pour les renvoyer en Europe ».

On note à ce propos que, dans la période récente, l’État-major de l’armée française a communiqué deux fois sur les opérations de Barkhane. Une première, fois juste après le putsch, pour annoncer être intervenus quatre fois au nord du Burkina près de la frontière malienne en collaboration avec l’armée burkinabè à la mi-janvier et mis hors de combat 60 terroristes et détruit une vingtaine de motos et des pickups. Une deuxième fois à la mi-février, avec des mirages 2000, mettant hors de combat une quarantaine à la demande du Burkina et du Bénin.

Le 18 mars c’était autour du Conseil de l’Entente, qui regroupe le Bénin, le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Togo d’ « encourager les nouvelles autorités dans la mise en œuvre d’actions visant le retour de la paix, la résolution de la crise humanitaire, et la promotion de la cohésion sociale. » (Voir https://burkina24.com/2022/03/18/situation-securitaire-le-conseil-de-lentente-solidaire-du-burkina-faso/ ).

Le coup d’État qui aura donc reçu l’aval des organisations régionales. Sans doute faut-il voir là le résultat des nouvelles autorités de ne pas heurter leurs voisins et ne pas rompre avec les équilibres régionaux.

Retour sur la mise en place de la Transition en 2014

Le rappel de ce qui s’était passé en 2014 peut éclairer avec le recul la mise en place de la Transition en 2022. Blaise Compaoré avait été chassé par une puissante insurrection populaire. A l’initiative du Balai citoyen, plusieurs leaders de la société civile avaient demandé à l’armée de « prendre ses responsabilités ».  Par la suite la Constitution est restée suspendue durant toute la procédure de concertation en vue de l’adoption de la Charte de la Transition.

A l’époque des personnalités comme Ra-Sablga Seydou Ouedraogo et Marius Luc Ibriga étaient à l’initiative pour éviter les déchirements au sein de la société civile, promouvoir la rédaction d’un projet de charte et mettre en place une coordination unique des OSC. La Balai citoyen avait choisi de se retirer du processus, refusant de cautionner alors la présence de représentants d’OSC membres de partis politiques.

Le projet de Charte sera discuté par des négociations successives, avec les partis politiques et les associations religieuses, puis avec l’armée. Chacun de ces différents groupes avaient la responsabilité de désigner ses représentants aux négociations. La charte est finalement adoptée par un large consensus, en une quinzaine de jours, et intégrée comme avenant à la Constitution[2] qui s’en trouvait par la même rétablie. On remarquera qu’elle sera signée par un représentant de chaque entité, partis politiques de l’ex majorité, partis politiques de l’exposition, OSC, autorités religieuses et FDS (Forces de défense et de sécurité) et non par le seul Chef de l’État comme en 2022.

L’idée à l’époque était de s’appuyer sur la vacance du pouvoir, de justifier la légitimité populaire de l’insurrection et surtout éviter que l’immixtion des militaires au pouvoir donne l’impression qu’il s’agissait d’un coup d’État[3]. Personne n’y avait alors trouvé à redire au Burkina Faso comme au sein de la CEDEAO. Il faut dire que plusieurs constitutionnalistes autour du professeur Luc Marius Ibriga avaient participé alors à la mise en place la transition et affiné leur argumentation, faisant de ce schéma une première mondiale.

  Quelques jours après, le Président est élu, parmi plusieurs candidats, à l’issue d’élections par des grands électeurs représentant des différents groupes sociaux ayant signé la Charte. De mêmes les membres du Conseil National de la Transition furent choisis au sein des différents groupes sociaux. Ce Conseil tenait sa première plénière le 27 novembre, un peu moins d’un mois après l’insurrection. C’était bien sur une gageure dont le peuple burkinabè peut être fier quand on voit ce qui se passe dans les pays voisin, même si avec le recul, quelques insuffisances sont apparues.

Comme on le voit, les deux procédures furent très différentes. Si en 2014, des critiques s’étaient déjà exprimés sur la forte présente des militaires, cette fois c’est leur mainmise sur le processus qui est pointé en 2022.

Le nouveau pouvoir ignore des leçons de l’insurrection et de la Transition de 2014. 

Le lieutenant-colonel Paul Damiba a fini, au bout de son troisième discours par afficher sa volonté de lutter contre la corruption et de respecter les droits de l‘homme en affirmant que personne n’était détenue. Or un des échecs de la Transition à l’époque, fut de ne pas avoir arrêté suffisamment tôt les personnes connues pour enrichissement illicite, et lancé des enquêtes judiciaires. Or cette fois l’ASCE LC (l’Autorité supérieure de contrôle d’État et de lutte contre la corruption), qui n’existait pas à l’époque, puisque c’est un des acquis de l’insurrection, a monté de nombreux dossiers sous la houlette du professeur Ibriga qui vient juste de prendre sa retraite. Les investigations pouvaient donc être lancées rapidement. Bien que les enquêtes financières soient longues et fastidieuses, mais ne s’agit-il pas fondamentalement d’une question de moyens et donc de volonté politique ?

Après la prise du pouvoir de 1983, avaient été mis en place les Tribunaux Populaires de la Révolution. Ils avaient non seulement pour but de récupérer les sommes détournées, en partie au moins, de condamner les responsables mais aussi de dissuader que ces pratiques se reproduisent à l’avenir. Depuis la mort de Sankara, la corruption n’a cessé de se développer, et seuls des actes forts permettraient d’y mettre fin. Pour cela il faudrait aller vite. En 2022 la corruption semble avoir aussi gagné des officiers supérieurs. Est-il suffisant de les relever de leur fonction ? Comme les civils n’ont-ils pas déjà eu tout le temps de mettre leur fortune à l’abri et de faire appel à des spécialistes pour mettre de l’ordre dans leurs affaires.

Dernière élément, en 2014, sous la pression de la CEDEAO, et sans doute faisant preuve d’un excès d’optimisme sur la possibilité d’organiser des élections rapidement dans la transparence, la Charte prévoyait une transition d’un an. C’était sans compter sur la capacité des anciens proches de Blaise Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré, Simon Compaoré et Salif Diallo, c’est-à-dire les  principaux dirigeants du MPP, (Mouvement du peuple pour le progrès) à reproduire un système qu’ils connaissaient trop bien, permettant à leurs amis de se lancer dans la prédation des richesses du pays. La corruption a reculé les premières années qui ont suivi l’insurrection de 2014, mais elle est revenue avec une ampleur inégalée du fait d’une impunité quasi générale. Sans un rapide retour de la justice et des condamnations rapides, nul doute que ce système se remettra en place.

L’objectif affiché de la transition est la refondation du pays. Rappelons ici que la Transition de 2014 avait prévu la mise en place d’une CRNR (Commission de réconciliation nationale et des réformes). Présidée par Monseigneur Paul Ouedraogo, avec pour rapporteur M. Ra-Sablga Seydou Ouedraogo, elle a remis un volumineux rapport de 500 pages contenant différents projets de loi et plusieurs textes devant régir le Burkina nouveau. Et notamment un projet de constitution. Après quelques réunions de présentation ce travail important est resté dans les tiroirs du gouvernement élu en 2015. Un an, ce temps s’est avéré nettement insuffisant pour refonder le Burkina. 

L’organisation des élections à l’issue d’une année de transition s’est avérée finalement trop courte pour la refondation qui passe nécessairement par une refondation de la vie politique. Le MPP a reproduit les mêmes méthodes que le CDP, pour gagner les élections en 2015. Et l’absence de procès des dignitaires du régime précédent comme ceux des responsables des détournements de fonds, souvent les mêmes n’a fait que consacrer une impunité structurelle depuis l’arrivé au pouvoir de Blaise Compaoré en 1987.

En réalité plus que la durée qui doit cependant être limitée, n’est-ce pas la mobilisation de la population et la qualité des personnes portées à la tête du pays qui peuvent permettre une refondation positive ? Une qualité qui dépend de l’intégrité, du patriotisme, du courage et de la rigueur des dirigeants, et du processus de mise en place de la Transition qui doit associer effectivement « les forces vives de la nation ».

Premier bilan. Refondation ou restauration ?

Nous avons longuement décrit la procédure de mise en place de la Transition. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que non seulement les assises nationales ont été organisées par les militaires seuls, avec un certain nombre d’acteurs et notamment les représentants des OSC acquises et intéressées. Nous avons montré à l’aide de plusieurs exemples que le pouvoir s’est privé, lors de ses assises, mais sans doute aussi pour un proche avenir, pour des raisons qui restent à déterminer, des leaders de la société civile reconnus et expérimentés. La Charte ayant été adoptée par consensus, il ne semble pas y avoir eu parmi les participants, beaucoup de critiques sur la main mise que ce sont octroyés les militaires sur cette Assemblée en s’en assurant la majorité.

Plus grave cependant, les retours au premier plan d’anciens dirigeants du régime de Blaise Compaoré, et d’officiers issus du RSP, ont constitué une surprise et semblent déjà décevoir, selon ce que me rapportent mes connaissances au Burkina ou dans la diaspora, plusieurs affirmant « y voir la restauration de du CDP ». Et les messages hostiles commencent à remplacer sur facebook ceux qui exprimaient leur espoir que le coup d’État puisse commencer à s’atteler aux graves problèmes que traverse le Burkina Faso. Quelques belles plumes du Burkina reprennent du service. Ainsi l’ancien journaliste Ahmed Newton Barry (voir https://www.facebook.com/ahmednewton.barry) qui fut pendant 5 ans Président de la CENI multiplient les éditoriaux critiques s’inquiétant de début de leur gestion du pouvoir. Il appelle sans répit les militaires à plus de célérité dans la lutte contre le terrorisme, plutôt que de traquer et fabriquer des preuves contre ceux qui les critiquent. 

L’écrivain Adama Siguiré qui compte 34000 abonnés s’étonne, le 14 mars, sur sa page facebook de ne pas voir les militaires au pouvoir aller en guerre. Et il écrit « Prestation de serment, investiture, assemblée de la transition, charte mal ficelée, collaboration avec les barrons d'un ancien régime. Telles sont les préoccupations de DAMIBA ».

Et la presse n’est pas en reste depuis la nomination du gouvernement. Dans un article intitulé Le MPSR sur la voie du MPP, Le journaliste Ibrahim Cabral écrit dans Le Courrier Confidentiel daté du 5 mars, en introduction d’un article très critique : « pour le moment, très peu de personnes sont convaincues par les actions du nouveau régime surtout pas les déplacés internes et tous ceux qui vivent dans les zones à défis sécuritaires ».

Boureima Ouedraogo, dans le Reporter daté du 14 mars 2022, fait un récit critique des péripéties de la mise en place de la Transition. Et plus loin il écrit : « Depuis plus d’un mois maintenant, l’on assiste à une succession de faits et d’initiatives qui trahissent l’impréparation, les amalgames et l’amateurisme au sommet de l’État».

M Germain B. Nama, dans l’éditorial de l’Evènement du 10 mars 2022 se demande les raisons du retour au premier plan de plusieurs anciens ministres de Blaise Compaoré rappelant que M. Yéro Boli « incarne ostensiblement la figure répressive de son régime ». Et il termine par : « pas de victoire sur le terrorisme sans un esprit nouveau ».

Enfin M. Guy Sana, éditorialiste à lefaso.net écrit à propos de la reconduction du général Simporé : «Pourquoi a-t-il été reconduit, alors que l’incapacité gouvernementale a été reconnue ? Des clarifications doivent être faites sur ce dossier, car l’armée ne peut rejeter tous les torts sur les civils. Des responsabilités dans l’échec de nos troupes se trouvent chez nos militaires et il faut avoir le courage de les situer et de punir les fautifs » (voir https://lefaso.net/spip.php?article111693).

Ces écrits, issus des médias parmi les meilleurs du pays démontrent, que non seulement ils ne sont pas prêts à se taire, mais aussi qu’ils ne s’en laissent pas compter, sans pourtant tirer à boulet rouge sur le nouveau pouvoir. Mais ils rappellent aussi que les Burkinabè restent encore dans l’expectative, que la lutte contre le terrorisme nécessite qu’ils s’engagent derrière le pouvoir, ce que les premiers pas du nouveau pouvoir ne semblent pas pouvoir permettre.  Et surtout ils attendent des militaires de rapides succès dans la guerre et en premier lieu le début de la libération de certaines zones occupées par les HANI (hommes armés non identifiés).

Un avenir incertain

Pendant ces deux mois, les militaires au pouvoir n’ont guère pu annoncer des neutralisations de dizaines de terroristes qui ne suffiront pas à convaincre tandis que la reconquête d’au moins une partie des territoires ne sera pas effective. Les incursions dans les villages se multiplient. De nouveaux massacres de gendarmes ont eu lieu. Selon le CONASUR, le Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation, le nombre de déplacés internes se seraient accrues de plus de 10% depuis le 31 décembre dernier atteignant désormais près de 1 750 000, alors que déjà quelques dizaine de milliers d’enfants sont privés d’école. Des villes importantes du nord sont encerclées et appellent à l’aide. Jusqu’ici le pouvoir n’a pas pu revendiquer une quelconque victoire importante.

Une réorganisation complète de l’armée est en cours qui a commencé par le remplacement des chefs d’État-major. Le Président Damida a fait plusieurs sorties au front pour encourager les troupes. Les sous-officiers et militaires du rang partis à la retraite en 2019, 2020 et 2021 ont été rappelés. La situation est d’une gravité extrême. La population, dans sa majorité, très affectée par la guerre, est prête à fermer les yeux sur les manœuvres qui ont émaillées la mise en place de la Transition si les militaires renversent la tendance. Mais rien n’est venu jusqu’ici entrevoir cette perspective dans l’immédiat.

Sur quels soutiens le pouvoir pourra-t-il s’appuyer ? On a vu revenir quelques anciens dirigeants du CDP et du RSP. On note à ce propos le choix, par les représentants de la société civile à l'assemblée législative, d'Adama Tiendrébéogo ancien secrétaire national à la mobilisation des jeunes du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) ! Les autres partis, dont il faut reconnaitre qu’ils n’ont guère beaucoup de soutien dans la population sont marginalisés. Les leaders de la société civile qui bénéficient d’une importante popularité, ceux qui ont activement participé à la mise en place la précédent Transition de 2014 – 2015, ne sont pas partie prenante du processus actuel, adoptant une attitude de distance critique. Les OSC qui ont sans réserve soutenu le processus dès le début, se sont octroyé les places au sein de l’Assemblée législative de la Transition. Ce sont celles qui ont appelé à un coup d’État, une partie d’entre elles organisant le blocage du convoi français, demandant le départ des Français en les accusant de livrer des armes au djihadistes, certaines appelant de leurs vœux l’aide de la Russie. Le pouvoir n’a montré aucun signe permettant de penser qu’il irait dans cette direction. Des conflits internes ne sont-ils pas à prévoir ?

Une bonne partie de la population exprime même une certaine défiance envers ces OSC, à travers les réseaux sociaux pour le spectacle qu’elles donnent d’elles-mêmes à la recherche de postes ou de ressources financières.

L’organisation des assises nationales dans la précipitation ont manqué de transparences. Ceux qui ont été conviés, parmi la société civile, étaient ceux qui s’étaient empressés de soutenir le putsch, avant même que les initiateurs n’expriment leurs intentions. N’est-il pas révélateur que les seuls débats qui s’y sont déroulés ne concernaient que la durée de la Transition, la répartition des postes à l’Assemblée législative de la Transition et les émoluments que devaient recevoir les députés. Les OSC qui étaient partie prenante de la Transition en 2014, absentes à ces assises, ont de leur côté, la ferme intention de se mobiliser pour défendre les acquis de l’insurrection.

Quelques initiatives ont été prises pour mettre fin à la corruption. Des maires de petites communes ont été arrêtés. Des audits des entreprises publics ont été lancés, de même que la recherche des véritables propriétaires des entreprises privés les plus puissantes. Mais les gros poissons courent toujours. Jusqu’où iront-elles, si l’on fait appel à d’anciens membres du CDP dont le parti est à l’origine du développement de la corruption et des enrichissements illicites ?

La base de soutien au pouvoir actuelle s’est considérablement rétrécie, depuis le coup d’État, qui avait pourtant été accueilli avec beaucoup espoir. La mise en place de la Transition s’achevant, il n’y a désormais plus de délai possible pour montrer que la nouvelle direction du pays affronte à bras le corps les problèmes latents.

Les Burkinabè sont là des promesses et des politiciens corrompus et corrupteurs. Ils se défient aussi des OSC. Le gouvernement et le MPSR est désormais devant ses responsabilités. L’état de grâce est terminé. C’est maintenant l’heure de vérité.

Bruno Jaffré

[1] Voir Bruno Jaffré, L’insurrection inachevée, Burkina 2014, Syllepse, 2019, 314 pages                                                                                                                                                                           

[2] On trouvera dans le chapitre 8 intitulé la mise en place de la Transition sur fond de rapport de forces et de pressions extérieures, de mon ouvrage, L’insurrection inachevée, Burkina 2014, 314 pages, Syllepse, 2019, de nombreuses informations et de longs développements sur le débat qui avait eu lieu à l’époque au moment du rétablissement de la Constitution. Pour M. Luc Ibriga, interrogé dans la préparation du livre expliquait qu’il fallait éviter de considérer que la prise du pouvoir était un coup d’Etat militaire, mais résultait d’une insurrection.

[3] Voir Bruno Jaffré, L’insurrection inachevée, Burkina 2014, Syllepse, p.208, un extrait d’un entretien avec M. Luc Marius Ibriga.

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