Journée de manifestations historique ce 29 juin 2013 au Burkina Faso

Alors que l'attention internationale se porte sur la guerre du Mali et le rôle joué par Blaise Compaoré dans les récentes négociations entre le gouvernement malien et le MNLA (Mouvement national de libération de l'Azawad), l'opposition unie prend l'initiative d'organiser au Burkina Faso des manifestations dans tout le pays. Une première depuis que Blaise Compaoré est au pouvoir dont il faut bien mesurer la portée. Ces manifestations inaugurent une nouvelle phase décisive de la vie politique burkinabé.

La guerre au Mali a quelque peu détourné notre attention de la situation intérieure du Burkina Faso. Son président, Blaise Compaoré, désigné médiateur par la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) nous est montré comme ayant joué les premiers rôles dans les négociations des accords qui viennent d’être signés entre le gouvernement du Mali et le MNLA. Il est vrai qu’il entretient des relations de longues dates avec certains leaders touaregs, ce qui lui a permis d’obtenir la libération d’otages.

En réalité c’est son ministre des affaires étrangères Djibril Bassolet qui est en première ligne, mais c’est Blaise Compaoré qui en retire les dividendes. C’est ainsi qu’il s’est fait applaudir, lors de son audition devant la commission des affaires étrangères le 5 juin dernier, à l'issue de laquelle, Elisabeth Guigou,  présidente de cette commission,  a déclaré : « Monsieur le Président de la République, merci. Ces applaudissements, qui ne sont pas systématiques dans notre Commission, témoignent de notre gratitude pour le rôle que vous jouez et pour la vision que vous avez du développement de votre pays et du continent africain. » (voir http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/12-13/c1213069.asp )

Blaise Compaoré homme de paix ?

Et Blaise Compaoré en a bien besoin. Le qualificatif « l’assassin de Thomas Sankara » lui est déjà, presque systématiquement accolé, lorsqu’il est question de lui sur les très nombreux sites du web en Afrique. Mais au-delà de cet épisode tragique, qu’il n’arrive pas à faire oublier, son passé est lourd : détournement d’embargo au profit de l’UNITA de Jonas Savimbi, implication dans l’effroyable guerre du Libéria, soutien aux « rebelles ivoiriens » qui ont fait de son pays leur base arrière (voir http://blaisecompaore2015.info/Metamorphoses-du-president-Blaise). Il a par exemple été longuement cité lors du procès de Charles Taylor devant le tribunal Spécial pour la Sierra Leone, au côté de Khadafi, sans pourtant jamais avoir été entendu (voir www.thomassankara.net/spip.php?article1069). Ce sont en réalité, ses réseaux internationaux de soutien, qui lui évitent, pour l’instant, d’être poursuivi par la justice internationale.

Voilà déjà bientôt 26 ans qu’il est au pouvoir. Il a déjà utilisé de nombreux artifices pour y rester. Des réseaux citoyens s’efforcent de rappeler son passé, lors de ses déplacements en Europe, en France, en Italie et en Allemagne notamment, tandis que les autorités françaises lui ont déjà signifié, semble-t-il qu’il était temps de passer la main. D’où cette activisme au niveau international, pour se rendre indispensable. Ce sont d’ailleurs les réseaux françafricains qui ont travaillé à cette nouvelle image d’homme de paix ((voir http://blaisecompaore2015.info/Metamorphoses-du-president-Blaise), lui qui pourtant a contribué à semer la mort dans son pays mais aussi chez ses voisins.

Blaise Compoaré est inquiet

Jusqu’ici, d’abord la terreur, puis une certaine habilité politique, l’achat de quelques opposants et les divisions de l’opposition lui ont permis de surmonter sans trop de dommage de très graves crises, comme celle qui a suivi l’assassinat du journaliste  Norbert Zongo en 1998, ou les mouvements de révolte de la jeunesse de 2011 dans toutes les villes du pays, suite à la mort de plusieurs collégiens. Même les militaires et les gendarmes se sont mutinés, donnant l’image d’un pays à la dérive. Blaise Compaoré a même dû s’enfuir une nuit alors que sa garde présidentielle s’était mutinée à son tour.

Le Président burkinabè semble inquiet de ce qui pourrait lui arriver quand il quittera le pouvoir. Il  a beau avoir fait voter une amnistie pour les anciens présidents, dont il sera le seul à bénéficier, mais il sait que ce n’est pas suffisant pour le protéger. Les prochaines élections présidentielles devraient avoir lieu en 2015. L'article 37 de la constitution l’empêche de se représenter, mais certains de ses partisans en demandent donc une modification, et propose un référendum.

L’opposition enfin unie

Depuis quelques mois, les partis politiques de l’opposition, ont pris de relais de la société civile contre la modification de l’article 37 et se mobilisent. Blaise Compaoré se tait sur ses intentions. Les députés viennent de voter la création d’un sénat dont le président assurerait l’intérim en cas de vacances du pouvoir. Nombreux sont les observateurs qui y voient une manœuvre pour propulser son petit frère, François Compaoré, comme président de cette institution. Comme la constitution française, la constitution burkinabè stipule que c’est le président du Sénat qui doit assurer l’intérim en cas de vacances de la présidence. Or les rumeurs se font de plus en plus fréquentes sur une santé défaillante de Blaise Compaoré.

Ce qui ressemble à un sauve qui peut de la part de Blaise Compaoré, pour s’éviter des ennuis judiciaires après son départ, apparait comme une provocation pour tous ceux qui réclament « Vérité et Justice pour Norbert Zongo ».  Les derniers procès sur cette affaire se sont soldés par un non lieu, alors que François Compaoré, par ailleurs très présent dans les affaires est impliqué dans cet assassinat.

Mais la donne a changé depuis les dernières élections législatives en 2012, nous y reviendrons plus longuement dans un autre article à suivre.

 Le 29 juin, des manifestations vont se dérouler dans tout le pays pour protester contre une éventuelle modification de l’article 37, qui limite à deux les mandats du Président, et la mise en place du sénat. Elles sont organisées par tous les partis de l’opposition réunis autour du Chef de file de l’opposition, le dirigeant du parti qui a obtenu le plus de députés lors des législatives. Il s’agit de M. Zephirin Diabré, dirigeant de l’UPC, (L’Union pour le progrès et le changement), qui a obtenu 20 sièges aux dernières législatives. Ancien ministre de Blaise Compaoré,  il a commencé sa carrière chez Castel  avant de devenir directeur d’AREVA en Afrique poste qu’il a quitté il y a quelques années.  Il s’est lancé avec succès dans la politique il y a 3 ans. Il succède, comme Chef de file de l’opposition, à M. Benewendé Sankara dirigeant du plus important des partis se réclamant du sankarisme.

L’opposition s’est aussi accordée sur toute une série de mots d’ordre pour l’amélioration des conditions de vie des populations et contre la corruption.

 NON A LA VIE CHERE ! NON AU CHÔMAGE DES JEUNES ! NON A L’AUGMENTATION DU PRIX DU GAZ ! NON A LA MISERE DES ETUDIANTS ! NON A LA CORRUPTION ! NON A L’INSECURITE ! NON AUX MAUVAISES CONDITIONS DES TRAVAILLEURS ! NON AU SENAT ! NON A LA MODIFICATION DE L’ARTICLE 37 ! NON AU POUVOIR A VIE !

Le 29 juin, une journée  historique

C'est la première fois, depuis que Blaise Compaoré est au pouvoir, que les partis politiques de l'opposition prennent l’initiative et appellent à des manifestations de rue. Jusqu’ici elle tentait de relayer les mouvements sociaux. Des défilés importants avaient pourtant été organisés en 2011, par des organisations de la société civile et les syndicats. Mais ils n’ont pas voulu reprendre le mot d’ordre « Blaise Dégage » que lançait la jeunesse engagée, allant même jusqu’à demander à leurs militants de ne pas manifester avec les partis de l’opposition, qui n’ont pu alors rassembler alors qu’environ 2000 personnes, après pourtant plusieurs mois de révolte. Les syndicats, qui de leur côté, ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les rues, avaient pourtant reçu le soutien des partis de l’opposition. L’UPC n’existait pas encore.

Depuis les élections, l'union des partis de l'opposition se consolide. Zephirin Diabré, joue le jeu de l’unité, en multipliant les gestes de bonne volonté en direction des sankaristes et du parti de M. Arba Diallo, arrivé deuxième aux dernières présidentielles, ces deux courant représentant en quelque sorte ce qu’on pourrait appeler la gauche politique parlementaire. Mieux il appelle à la mobilisation populaire. Et les jeunes, très politisés au Burkina, qui d'habitude sont réticents à se rassembler derrière les partis semblent s'engager résolument dans ces manifestations. Nombreux sont les signes, qui montrent qu’elles seront un succès. L’opposition en vient à craindre des provocations de la part du pouvoir.

Ces manifestations vont inaugurer surtout une nouvelle période la vie politique burkinabè. Celle de la lutte pour l’alternance politique, avec cette fois l’espoir retrouvé du départ possible de Blaise Compaoré et de la fin du système politique et économique, qu’il a mis en place. Un système qui profite essentiellement à ses proches, affichant un enrichissement arrogant, alors que l'écrasante majorité de la population ne semble pas recevoir de retombées de la forte croissance de ces dernière années.

Bruno Jaffré

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