Au Burkina, menaces contre les journalistes et intimidations des opposants.

La situation est toujours bloquée au Burkina dans l’attente de la décision de Blaise Compaoré de modifier la constitution ou non. 

Plusieurs manifestations monstres ont été organisées par l’opposition politique pour s’opposer à la modification de l’article 37 de la constitution qui limite le nombre de mandats à 2 et interdit donc à Blaise Compaoré de se présenter aux élections présidentielles prévues en 2015.  Le parti au pouvoir fait campagne pour la tenue d’un référendum. Mais il semble avoir renoncé à organiser des meetings ou des manifestations de rue, sans doute pour ne pas avoir à montrer son incapacité à rassembler des foules aussi importantes que celles rassemblées par l’opposition. Il est vrai, que lors du dernier meeting organisé par le parti au pouvoir, à grands renforts de billets de 1000 FCFA, de repas distribués gratuitement, si la foule avait été bien au rendez-vous au début du rassemblement, pendant les concerts, elle s’était évaporée durant le meeting politique donnant lieu à des commentaires acerbes, photos à l’appui, ridiculisant le parti au pouvoir.

Face à ce blocage, Blaise Compaoré tente de se donner l’image d’un homme de dialogue, en lançant une nouvelle concertation entre la majorité et l’opposition. Une précédente concertation, il y a quelques mois, s’était soldée par un échec, les partis de l’opposition refusant de négocier avec le parti au pouvoir si ses représentants n’exhibaient pas un mandat de Blaise Compaoré pour négocier en son nom. Sans doute, celui-ci  cherche-t-il  à créer une faille dans l’unité parmi les opposants jusqu’ici solidement unis.  L’UNIR PS, le parti des sankaristes avait d’ailleurs récemment mis en garde contre les manœuvres du pouvoir. Cette fois c’est le groupe parlementaire ADJ (Alternance-Démocratie et Justice), qui, par la voie de son président  Ibrahima Koné, vient de déclarer le 26 septembre 2014: « «Tirant les leçons des suites données aux cadres de concertation passés comme le collège de sages en 1999, le CCRP (Conseil consultatif sur les reformes politiques) en 2011 et bien d'autres cadres antérieurs, il est difficile d'attendre grand chose de cet autre cadre de dialogue initié par le président Compaoré ». L’opposition est pour l’instant dirigé par le très libéral, Zéphirin Diabré, ancien directeur Afrique du groupe AREVA, et compte parmi les leaders de plusieurs partis, d’anciens collaborateurs de Blaise Compaoré.

Mais alors que Blaise Compaoré tente d’alimenter une image d’homme de dialogue et de paix, des journalistes sont menacés. Ainsi l’un des plus anciens, Ahmed Newton Barry, rédacteur en chef de l’Evènement, créé après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, a lancé une alerte officielle, le mois dernier.  Nous la publions aujourd’hui pour lui donner plus d’écho, après l’avoir publié dans plusieurs sites plutôt destinés au Burkina. Nous avons en effet échangé récemment avec lui. Il nous a fait part de ses inquiétudes. Sa voiture avait de nouveau été forcée et il continuait à recevoir de nombreux appels anonymes. Lui-même n’a pas l’habitude de se plaindre, comme de nombreux autres journalistes eux aussi très régulièrement été menacés ou inquiétés, mais il écrit : « je sais que l’opinion nationale est en général crédule face à de tels appels au secours. Personnellement j’y consens sous la pression des amis, convaincu qu’on ne peut rien contre la puissance des services de l’Etat. Nous sommes dans un tournant où « la raison a quitté » bon nombre d’acteurs de la scène politique. L’impensable est désormais possible. »

Son cas n’est pas isolé. Un de mes amis, le musicien Sams’K Le Jah, qui a subi plusieurs tentatives d'intimidation par le passé, fondateur avec un autre musicien engagé très connu Smockey, d’une association de jeunes intitulé « Le Balai citoyen » pour « balayer le pays » m’avait aussi il y a quelques mois fait part de son inquiétude. Un autre journaliste, Ibrahim Maïga, ayant enquêté sur la mort d’un juge constitutionnel, le juge Salifou Nébié, présenté comme opposé au changement de l’article 37, mort selon la version officielle écrasée par une voiture, nous a déclaré s'être réfugié aux Etats-Unis. D’autres signes montrent qu’en réalité la situation est très tendue. Lors du dernier meeting de l’opposition, un jeune a tenté de s’approcher du micro pour prendre la parole. Ce n’est que grâce à l’intervention des dirigeants de l’opposition qu’il a pu éviter d’être lynché par la foule, le président de l’UNIR/PS, Benewendé Sankara, ayant du monter la garde auprès de lui. Enfin, aujourd’hui nous apprenons via facebook, que l’un des récents démissionnaires du parti au pouvoir, ancien maire de Ouagadougou, Simon Compaoré, a découvert, grâce à des jeunes du quartier, la filature de deux policiers et qu’il les retenait chez lui pour éviter qu’ils ne soient agressés par les jeunes de son quartier.  Roch Christian Kaboré, ancien député de l’assemblée nationale, passé lui aussi récemment à l’opposition, a aussi annoncé avoir été suivi.

Par ailleurs si jusqu'ici les manifestations se sont déroulées dans le calme, il n'en a pas été de même à Djibo , dans le nord du pays. Les jeunes avaient décidé de bloquer les accès à l'entrée de la ville, début septembre, pour protester contre le mauvais état des routes, alors que le pouvoir promet depuis longtemps de les refaire. Cette fois les CRS ont chargé et une femme est décédée à la suite de ses blessures.

L’ambiance est délétère et plus la crise s’approfondit plus la colère gronde. Alors qu’il suffirait que Blaise Compaoré respecte la constitution, comme il a juré de le faire, par le passé, qu’il accepte d’organiser les élections sans se présenter lui-même  pour que la situation se calme et que le pays retrouve sa sérénité et que le Burkina puisse enfin engager le débat sur son modèle de développement pour les années à venir.

Bruno Jaffré

 


 

 L’alerte lancée par Ahmed Newton Barry

 

Je soussigné Newton Ahmed BARRY, journaliste et Rédacteur en chef à L’Evénement, voudrais par la présente alerter les organisations de défense des droits humains et de défense de la presse sur les graves menaces qui pèsent sur ma sécurité et même sur ma vie.

 

Newton Ahmed Barry Newton Ahmed Barry

Journaliste d’investigation, je suis depuis 2001, date de la création de notre journal L’Evénement, dont je suis le co-fondateur et le responsable de la rédaction, dans le collimateur du régime Burkinabè qui a multiplié les actes attentatoires à mon intégrité morale et physique. A chaque situation de crise, en raison de l’audience de notre journal, les actes de surveillance, d’intimidation et même de menace s’accroissent.

En 2001, au summum de la crise consécutive à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, mon nom est citée dans une liste de personne à éliminer par des « soit disant bandits de grand chemin ». La direction de la sécurité de l’Etat, nous a convoqué pour nous remettre le texte de la menace. Aucune disposition n’a été prise pour notre protection. Du moins pas à notre connaissance.

En 2001, après la mort mystérieuse de l’ancien ministre ivoirien, Balla Keita, alors réfugié au Burkina Faso, pour dissuader le journal L’Evénement d’enquêter sur le sujet, le ministre de la Sécurité et le chef d’Etat-major de la gendarmerie m’ont accusé de « crime d’intelligence avec l’étranger ». Convoqué et entendu des heures durant, j’ai été relâché, sans suite. Les journaux qui sont acquis au régime avaient relayé l’affaire lui donnant un contenu totalement farfelu.

En 2006, quand le juge d’instruction prononce un « non-lieu » dans l’affaire Norbert Zongo (journaliste assassiné en décembre 1998 et pour lequel des éléments de la garde présidentielle sont mis en cause), nous sommes attraits devant les tribunaux et condamné à trois mois de prison avec sursis, pour avoir écrit que « tous les faits, toutes les enquêtes sérieuses diligentés dans le cadre de ce dossier mettaient en cause François Compaoré ». Nous avons interjeté appel de cette condamnation qui n’a jamais connu de suite.

En 2008, exploitant une banale affaire entre amis, les services gouvernementaux, avec le journal d’Etat Sidwaya montent une véritable cabale pour salir mon honneur et me discréditer. Je suis dans un premier temps « accusé d’avoir volé une voiture au Bénin et en traversant le Togo, j’ai été intercepté par la police ». Une affaire invraisemblable que le journal d’Etat a voulu accréditer en envoyant, au frais des contribuables, des reporters à Lomé pour interviewer le propriétaire de la voiture. Le même journal, malgré mon insistance a refusé de m’accorder une interview pour rétablir les faits. Par contre à mon contradicteur une longue interview est accordée pour qu’il explique comment j’ai commis « un abus de confiance à son égard ». J’ai, à l’époque, attrait le journal d’Etat devant les tribunaux et j’ai gagné le procès.

Depuis la monté de la fièvre politique de ses dernières années, avec l’intention maintenant affirmée du président Blaise Compaoré de réviser l’article 37 de la constitution pour en supprimer la clause qui limite les mandats présidentiels à deux, la pression est devenue encore plus forte sur ma personne.

En février 2014, il y a eu une intrusion nocturne à mon domicile, alors que j’étais absent. Mon gardien a été sérieusement blessé et a été pendant près d’un mois incapable de travailler. Une plainte a été déposée au SRPJ de Wemtenga.

En mai 2014, ma voiture a été vandalisée, la vitre brisée et des effets emportés. La police de Wemtenga est venue faire les constats. Depuis le gardien, pour sa propre sécurité a démissionné. Les gardiens refusent de surveiller ma maison, parce qu’ils sont harcelés.

Le dernier fait en date est le cambriolage du siège du journal L’Evénement, le 30 août. Les cambrioleurs manifestement en voulaient « au rédacteur en chef de L’Evénement dont le bureau a été soigneusement perquisitionné ». Mon ordinateur, mon téléphone portable, une somme importante d’argent et mes dossiers ont été emportés. Les cambrioleurs n’ont rien pris d’autres dans les autres bureaux, alors qu’ils ont vu et ont déplacé des objets de valeurs. Ce cambriolage est à lier à deux dossiers sensibles sur lesquels, nous investiguons. Il s’agit de l’affaire « Salif Nébié », juge au Conseil Constitutionnel retrouvé mort mystérieusement en mai dernier et l’affaire de « l’explosion à Larlé » le 15 juillet dernier.

Pourquoi cette note d’alerte : je sais que l’opinion nationale est en générale crédule face à de tels appels au secours. Personnellement j’y consens sous la pression des amis, convaincue qu’on ne peut rien contre la puissance des services de l’Etat. Nous sommes dans un tournant où « la raison a quitté » bon nombre d’acteurs de la scène politique. L’impensable est désormais possible.

Cette note d’alerte, ne changera sans doute rien. Les formes de mise à mort ont été bien perfectionnées ces dernières années. Mais elle vaudra au moins pour la postérité.

Ouagadougou, le 07/08/2014

Newton Ahmed BARRY

Journaliste/Rédacteur en chef de L’Evénement

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