Nationaliste toi-même !

Pour les nationalistes, pour les fous de l’indépendance, la lecture du monde est univoque.

     La publication de quatre billets de blog rédigés pour Médiapart sur le nationalisme catalan, et quelques commentaires sur YouTube, m’ont valu un reproche surprenant : antinationaliste et anti-indépendantiste, je serais moi-même, en réalité, « hyper nationaliste », « espagnoliste » (notion extrêmement fumeuse) selon des lecteurs du journal, voire « fasciste », selon des youtubeurs fervents adeptes dudit nationalisme (catalan).

Je me découvre donc sous un autre jour, moi à qui tous les nationalismes donnent de l’urticaire, qui considère le terme « patriote » avec aversion, et qui n’ai jamais brandi un seul drapeau de toute ma vie.

Peu satisfaite de cette peau toute neuve dont on m’affuble un peu hâtivement, j’ai préféré penser que tout cela dépassait de beaucoup ma petite personne et identité, et n’était que le symptôme des enjeux politiques du moment qui laissent leur marque dans la langue. Cette perversion qui conduit à traiter l’antinationaliste de nationaliste à la puissance n, et le militant ou sympathisant de gauche de « fasciste » a réactivé dans ma mémoire le souvenir d’une lecture, celle de l’ouvrage de Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii. La langue du IIIème Reich[1]. En se livrant à une étude méticuleuse de la langue, Klemperer montre comment celle-ci a été informée par la nouvelle idéologie montante, le nazisme, et comment, à son tour, grâce à tout un lexique, des euphémismes, des distorsions, elle fédère les partisans du führer en les faisant communier dans une même fiction. Le rapprochement est peut-être un peu excessif (je voudrais bien), mais je lis dans ce reproche qui m’est adressé un tel retournement, une telle déconnexion de la réalité, me semble-t-il, qu’ils ne peuvent être le fruit du hasard, relever de l’argument facile dans une conversation.

L’État-nation, fragilisé par la mondialisation et le règne de la finance toute-puissante est mis sur la sellette, on le sait. Il a été un creuset, a encouragé un mouvement d’abstraction du particulier, du local, vers du (plus) général, du (plus) global, et est à l’origine de nations pluriethniques. Or, ce que les identitaires de droite comme de gauche, dans leur volonté de sanctuariser les cultures, qualifient de violence assimilatrice me semble être une opération plutôt saine et vivifiante lorsqu’elle se déroule sans trop de heurts[2]. L’identité non pas achevée (il vaut mieux qu’elle ne le soit pas) mais réussie, est, selon moi, plastique, tient de la méduse (aux contours translucides et incertains), du mercure (par sa mobilité), du cytoplasme (par sa richesse nutritive), et de bien d’autres choses encore ...

 

     Pour ce qui est du nationalisme, il est évident qu’un regain de romantisme, ces dernières décennies, tend à ennoblir l’exaltation de groupes ethnolinguistiques au détriment des nations pluriethniques. Je regrette et m’inquiète vivement de ce travail de sape de sociétés métisses au profit de communautés ethnocentrées. A quand l’interdiction des mariages mixtes ?[3]

Je préconiserai comme antidote à ce mal la lecture sans modération de ce qui est devenu mon livre de chevet, le merveilleux livre de Stefan Zweig, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen. Écrivain d’une infinie subtilité, Zweig s’afflige pourtant de ce qu’il nomme la mégalomanie des petites nations à la suite de l’éclatement de l’empire austro-hongrois, « État supranational »[4] qui a fait cohabiter et communiquer pendant des siècles une mosaïque de peuples :

 

« Car rien n’est plus dangereux que la mégalomanie des petits, et le premier soin des petits États, à peine eurent-ils été créés, fut d’intriguer les uns contre les autres et de se quereller pour d’infimes parcelles de territoire. » [5]

 

Je ferai deux remarques. Tout d’abord, il ne s’agit pas de faire l’apologie de l’impérialisme, mais on sait à l’inverse ce que le « blut und boden » (« sang et terroir / sol ») cher aux nationalistes allemands a donné par la suite. Et puis nombre de ces pays se regardent maintenant en chiens de faïence, et se sont même fait la guerre il n’y a pas si longtemps … Nous avons tous en tête, encore, Sarajevo et le génocide de Srebrenica mené par Ratko Mladic. Ensuite, on ne serait pas étonné, et le comportement des indépendantistes catalans le laisse prévoir, que la Catalogne ne se contentera pas de son indépendance, mais qu’elle a une visée impérialiste à travers la revendication d’autres territoires, français mais aussi espagnols tels Valence et les Baléares.

 

     Pour ce qui est du deuxième terme problématique (être ou ne pas être « fasciste » …), tout le monde peut en trouver une définition dans une multitude d’ouvrages et de dictionnaires. Il en ressort la constante d’un État autoritaire, tout-puissant, s’appuyant sur un parti unique, et … l’exaltation du nationalisme. Je rappelle à ce propos que les élections au parlement catalan de 2015 ont été l’occasion pour les partis indépendantistes de se regrouper dans une formation qui n’est pas loin du parti unique accomplissant l’unité sacrée autour de l’identité, au-delà du clivage droite-gauche, Junts pel sí.

Le mot « fasciste » employé en particulier dans le sujet qui nous occupe ici, la crise catalane, mais aussi pour désigner la dérive autoritaire de nombreux pays à l’heure actuelle, me semble utilisé de plus en plus à tort et à travers, dans une sorte de poussée éruptive.

Je me contenterai de retranscrire un petit échange que j’ai eu sur YouTube avec une nationaliste « fanatique »[6]. La discussion portait sur le rejet viscéral par Podemos des forces de droite espagnoles incarnées schématiquement par le PP (il y a d’autres droites que le PP en Espagne, et tous les membres du PP ne sont pas des nostalgiques du franquisme) tandis que ce parti de la gauche radicale fait preuve d’une complaisance absurde envers des nationalistes xénophobes catalans. De l’aveuglement de la gauche « bobo », en France comme en Espagne … J’estime que les propos de mon interlocutrice sont un petit morceau de bravoure sur la définition du mot « fasciste », un concentré d’ignorance et d’intolérance. Nous sommes tout simplement confrontés, ici, à un problème d’éducation. Car si le régime de Franco a été fasciste, la mainmise actuelle de la Generalitat dans tous les domaines de la vie publique (institutions, enseignement, culture, médias) n’a rien à envier au franquisme tant décrié ; et il est encore plus absurde de réduire tout opposant au séparatisme catalan à un partisan du fascisme. Pour une meilleure compréhension des enjeux liés à la langue, il faut savoir que les nationalismes basque et catalan mènent depuis la Transition démocratique une évidente entreprise de révisionnisme historique, et tentent de présenter la guerre civile espagnole comme la lutte des peuples basque et catalan, progressistes et épris de liberté, contre un ennemi commun castillan et franquiste (fasciste). Cette version binaire est souvent entérinée par des observateurs français, dans le monde du journalisme et de la culture[7], qui résument hâtivement la guerre à travers deux épisodes uniques, le bombardement de Guernica et la bataille de Barcelone. Aux oubliettes, la lutte des autres Espagnols contre le franquisme. Or, rappelons que les deux dernières villes républicaines à tomber aux mains des franquistes en 1939 ont été Madrid et Valence.

Voici le dialogue sur YouTube[8]. C’est un peu long mais instructif :

 

« - (Interlocutrice) Les gens l’utilisent [le drapeau espagnol] pour défendre des idées de droite et le nationalisme espagnol[9]. C’est pour cette raison qu’il est le symbole des « fachos ».

- (Moi) C’est vrai, mais je ne crois pas que Pujol et Mas aient mené une politique très sociale non plus. Ils n’ont fait que discréditer l’État espagnol en le rendant responsable de la crise, et il ne vous viendrait pas à l’idée de les traiter de « fachos » ! Il faudrait être un peu objectif, tout de même …

- (Interlocutrice) On ne les traite pas de « fachos », parce que les « fachos », ce sont les nationalistes espagnols, et eux [Pujol et Mas], ils ne veulent pas faire partie de l’État espagnol. C’est facile, c’est simple.

- (Moi) Non, ce n’est pas simple, c’est simpliste, et même (pardon) stupide. Cela signifie qu’un « facho » a le droit d’être un « facho », à condition de ne pas être espagnol. Dans ce cas, c’est vous qui êtes des fascistes. C’est aussi simple que cela …

- (Interlocutrice) Ce que tu dis n’a pas de sens. De même que le mot « rouge » a toujours signifié une seule chose, être fasciste a toujours signifié autre chose, le nationalisme espagnol, de droite. Ce n’est pas la peine de tergiverser.

- (Moi) Voyons, réfléchissez. Si les seuls « fachos » au monde étaient les Espagnols, la planète serait un paradis terrestre.

- (Interlocutrice) Il y a beaucoup de nationalistes au monde, mais les « fachos » sont les nationalistes espagnols. C’est comme cela que nous les appelons ici. Bien sûr, il y a des fascistes en Italie, des néo-nazis en Allemagne, je ne dis pas le contraire.

- (Moi) Eh bien moi, il me semble qu’être nationaliste (espagnol, si vous voulez, mais aussi catalan, basque ou galicien, etc.), c’est être « facho » … Et c’est très différent que de respecter son pays. Être attaché à un pays pluriculturel comme l’Espagne, c’est être moins « facho » que d’être un fanatique de sa culture (mono-ethnique). Vous me semblez bien dogmatique …

- (Interlocutrice) Enfin, voyons, si vous dites à un nationaliste catalan que c’est un « facho », il va vous dire que vous êtes un abruti, parce qu’être « facho », c’est être nationaliste espagnol. Chez nous, ce mot renvoie seulement à ce nationalisme-là. Ce n’est pas difficile à comprendre[10]

- (Moi) Et bien moi, j’appelle cela du conformisme. Dans ce cas, M. Torra [11] et bien d’autres comme lui, xénophobes et réactionnaires, ne peuvent pas être fascistes ? Vous avez perdu le sens des mots … Vous devez savoir que de nombreuses familles de la bourgeoisie catalane ont apporté leur soutien à Franco par peur du communisme. Quel nom leur donnez-vous ?

 - (Interlocutrice) Quel cauchemar ! On n’appelle pas un chien un chat, même s’ils ont des caractéristiques semblables, quatre pattes, une queue, qu’ils sont tous deux domestiques, des mammifères ! Peu importe les ressemblances. Eh bien là, c’est pareil ! Un fasciste, c’est un nationaliste espagnol[12]. Je ne comprends pas ce que tu n’arrives pas à comprendre.

- (Moi) Laissons cela. Vous devriez quitter votre région, aller prendre l’air. On vous a bourré le crâne. »

On ne saurait trop conseiller à cette personne d’apprendre à parler d’autres langages que le sien …

 

     Revenons donc aux bons vieux fondamentaux, la définition de « fascisme » dans le dictionnaire Larousse :

« [Régime établi en Italie de 1922 à 1945, fondé sur la dictature d'un parti unique, l'exaltation nationaliste et le corporatisme.]

(…)

Attitude autoritaire, arbitraire, violente et dictatoriale imposée par quelqu'un à un groupe quelconque, à son entourage. »

En conclusion, si l’on reprend cette définition, n’est-ce pas précisément ce que le nationalisme catalan tente de mettre en place actuellement dans la région[13], en ressuscitant le spectre du franquisme[14] et en réactivant l’extrême-droite, de façon très inquiétante … avec la complicité d’une partie de la gauche radicale en mal de révolution, et sous l’œil complaisant d’observateurs internationaux aveuglés par la propagande séparatiste et leurs chers clichés sur l’Espagne ?

 

[1] Victor KLEMPERER, LTI. La langue du IIIème Reich, Paris, Éditions Albin Michel, Collection Idées, 1996.

[2] Mariages et alliances politiques, et pas seulement des guerres, sont à l’origine des États-nations européens.

[3] Les événements en Catalogne ont déjà semé la discorde dans nombre de familles de la région …

[4] Sur cette question de l’articulation entre le local et le global, on pourrait bien sûr chercher des éléments de réflexion dans l’œuvre de Tocqueville. J’ai (re)mis mon nez récemment dans cette œuvre. Je ne suis absolument pas spécialiste de philosophie politique mais il me semble que cet auteur défend un modèle où centralisation gouvernementale va de pair avec décentralisation administrative :

« Nous avons vu qu’aux États-Unis il n’existait pas de centralisation administrative. On y trouve à peine la trace d’une hiérarchie. La décentralisation y a été portée à un degré qu’aucune nation européenne ne saurait souffrir, je pense, sans un profond malaise, et qui produit même des effets fâcheux en Amérique. Mais, aux États-Unis, la centralisation gouvernementale existe au plus haut point. (…) » (Alexis de TOCQUEVILLE, Paris, Éditions Flammarion, p. 65).

Je trouve cette formule assez satisfaisante pour montrer comment peuvent se coordonner les niveaux local / régional, et national. Pas d’antagonisme, donc, mais une continuité qui permet de fédérer et de stimuler des peuples et des régions dans le respect de leurs différences, au sein d’un projet commun encourageant le métissage ethnique et culturel. Je ne me lancerai pas ici dans une discussion sur le centralisme versus le fédéralisme. Ce n’est pas le lieu. Je voulais simplement valoriser l’idée générale d’un feuilletage bénéfique.

Je rappelle que l’Espagne d’aujourd’hui est l’un des pays les plus décentralisés du monde.

[5] Stefan ZWEIG, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, Paris, Éditions Belfond, p. 325 et 490.

[6] L’utilisation de ce terme est un clin d’œil à Klemperer qui se livre à une analyse de son emploi sous le nazisme. Vidé de son acception péjorative, il était devenu synonyme de « amoureux passionné de », « fervent partisan ».

[7] Le Grand Palais a organisé cet hiver une exposition qui mettait en scène cette vision des choses, « la Guerre civiles espagnole en version pour les nuls » …

[8] https://youtu.be/We6rVXTCGi0. La traduction est de moi.

[9] C’est-à-dire, ici, toute opposition au séparatisme catalan.

[10] Admirez la puissance de la démonstration. Je me permets de souligner.

[11] Quim Torra, actuel président de la Generalitat, connu pour ses idées réactionnaires et xénophobes. Suivre le lien proposé par Toni Cardona, lecteur de Médiapart, sur la fascination du personnage pour deux frères, les frères Badia, deux hommes de main, fascistes, du gouvernement catalan dans les années 30 :

http://elmilicianocnt-aitchiclana.blogspot.com/2018/05/quim-torra-y-su-obsesion-con-los.html (en espagnol).

Mais ce qui est surprenant en Catalogne, c’est que la xénophobie affecte également des personnalités considérées comme étant de gauche, par exemple l’ancienne présidente de l’ANC et du Parlement de Catalogne Carme Forcadell et Oriol Junqueras, président du parti ERC (cet historien parle de différences génétiques entre les Catalans et les Espagnols), tous deux actuellement jugés, mais aussi Santiago Vidal, ex-sénateur (ERC), etc.

[12] On remarquera que la distinction gauche-droite a disparu.

[13] Pour fournir un exemple très significatif, on pourrait rappeler le comportement anti-démocratique des nationalistes au parlement catalan, lorsque, à la veille du référendum du 1er octobre 2017, ils ont opté pour le vote en urgence des lois censées encadrer le vote, privant l’opposition de son droit d’amendement.

[14] Voir, en particulier, mes billets sur le Plan 2000 de Jordi Pujol et sur l’endoctrinement dans l’enseignement en Catalogne.

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