De la "spontanéité" programmée des rassemblements nationalistes en Catalogne.

Le "Plan 2000" a façonné la société catalane par une pensée nationaliste, réactionnaire et xénophobe. Le document a été publié à plusieurs reprises dans la presse espagnole sans susciter, semble-t-il, un grand émoi.

     Pour arriver à ses fins, le nationalisme en Catalogne a investi les institutions mises en place au moment de la démocratisation de l’Espagne, institutions largement décriées par eux actuellement, mais qui, grâce à une décentralisation extrême, leur ont offert une liberté de manœuvre exceptionnelle. L’école, la police, les administrations, les mouvements associatifs, les médias publics, qu’avait confiés l’État espagnol au gouvernement autonome de la région, sont donc aujourd’hui entre les mains dirigistes et discriminatoires, de ce dernier, et font peser sur l’ensemble de la population une pression dont on peut difficilement avoir idée en France ou dans bien d’autres pays européens non accoutumés à ce genre de phénomène.

J’ai voulu, face à un vide d’information évident sur la question, fournir quelques éléments de réflexion à mes compagnons lecteurs, alors même que certains de nos journaux présentent les masses hérissées de drapeaux indépendantistes comme des rassemblements pacifiques et spontanés d’individus mus par une soif de liberté qu’on leur refuserait. La réalité est moins romantique et plus effrayante.

Je ne nie pas l’existence d’un sentiment nationaliste catalan avant les années 2010. Les partisans de l’indépendance représentaient jusque-là entre 12 et 17% de la population. En revanche, l’explosion spectaculaire de l’indépendantisme en quelques années ne s’explique pas de façon simple ; il n’est pas seulement, par exemple, la conséquence de la crise de 2008. Observez les foules exaltées. Vous y verrez de nombreux trentenaires et quadragénaires formatés à partir des années 90 et 2000 par une école soumise à la cause nationaliste.

 

     Pour ne pas se laisser leurrer par l’apparente spontanéité de ces foules, il convient de revenir quelques années en arrière. Une dizaine d’années après 1978 et la Transition démocratique, une fuite permet la divulgation par la presse d’un document officiel émanant du gouvernement autonome de la Catalogne, la Generalitat, plus précisément du parti de son président Jordi Pujol, CiU (Convergència i Unió)[1]. Ce document est appelé « Plan 2000 » ; il comporte une vingtaine de pages. C’est un programme qui établit une « stratégie de recatalanisation » de la région afin de promouvoir la « conscience nationale », la « nationalisation de la Catalogne »[2]. M. Pujol s’inquiétait, en effet, à l’époque, d’un certain « relâchement national ». J’expose ici un certain nombre de points de ce programme qui sont présentés comme des objectifs à atteindre à l’aube du troisième millénaire. Ils concernent toutes les institutions et domaines de la vie publique … et privée (« Pensée », « Enseignement », « Université et recherche », « Médias », etc.), mais je me suis centrée plus particulièrement sur la pensée et l’enseignement. Démocrates de tous les pays, amoureux de la liberté de pensée, régalez-vous !

Il y est question de « configuration de la personnalité catalane », de « choix et diffusion des concepts qui puissent [nous] permettre de renforcer [les catalans] en tant que peuple. ». Il y est affirmé que les peuples ont besoin d’être jeunes pour avancer ; il est donc nécessaire de leur « faire prendre conscience [à notre peuple] du besoin d’avoir plus d’enfants pour garantir notre personnalité collective ». Je me permets un commentaire : étrange concept, que ce concept de « personnalité collective » …

Le document énumère ensuite les supposés préjudices et discriminations dont a été victime le peuple catalan. Celui-ci doit « s’achemine[r] vers sa souveraineté et, pour ce faire, est nécessaire la mise en œuvre d’une « sensibilisation citoyenne pour renforcer "l’âme sociale" » (l"âme sociale", encore un concept à élucider …). L’on souhaite donc l’émergence « d’hommes et de femmes aux fortes convictions et préparés pour assumer une Catalogne puissante ». Il convient donc de « réunir différents groupes de personnes, institutions et associations qui soient décidées à développer les lignes de sensibilisation citées ci-dessus (comment ne pas penser à l’ANC et à l’Omnium Cultural, régulièrement présentées comme de simples et « innocentes » associations citoyennes ?).

En ce qui concerne les préoccupations démographiques, il s’agit de « stimuler le modèle familial qui puisse garantir la relève biologique[3] » (mais si, vous avez bien lu …). M. Pujol, gourou du nationalisme catalan, a d’ailleurs quelque peu évolué sur la question. Il est bien forcé de constater que l’application de son programme durant trois décennies (entre autres un vif encouragement, donc, à assurer la « relève biologique ») ne lui a permis de conquérir qu’une petite moitié de la population de la région. Il mise dorénavant sur la collaboration volontaire des enfants des « étrangers de l’intérieur », les non-catalans de souche, les Espagnols venus travailler en Catalogne. Il s’agit de leur faire prendre conscience de « l’exception catalane », d’en faire des convertis.

Quant à l’enseignement, l’un des principaux objectifs est de « stimuler le sentiment national catalan des professeurs, parents et étudiants. ». Dans ce but, on élabore un « plan de formation permanente et de recyclage du professorat qui prenne en compte les intérêts nationaux (c’est-à-dire catalans, ici). Il est prévu de passer des accords avec les maisons d’édition, que l’on subventionnera éventuellement, pour publier et utiliser des manuels scolaires portant sur les différents aspects, domaines de la culture catalane dans les « Pays catalans ». Cette dernière appellation regroupe des territoires tels que Valence, les Baléares, mais aussi des territoires aujourd’hui français tacitement revendiqués par les nationalistes catalans (ils s’abstiennent de le crier sur les toits, pour l’instant, de peur d’indisposer les Français).

Ainsi, la « catalanisation » exclusive des programmes d’enseignement est clairement assumée, alors qu’elle va à l’encontre de la Constitution espagnole qui prône le bilinguisme.

Toute cette stratégie demande bien sûr la réorganisation du corps des inspecteurs qui sera chargé de mener à bien cette campagne. Il est précisé dans le texte que « le choix du personnel d’inspection devra être surveillé de près ».

Par ailleurs, il faudra « avoir une influence sur les associations de parents d’élèves, en y plaçant des personnes et des présidents répondant aux critères nationalistes ».

Enfin, concernant les médias, on retrouve la même stratégie. Ils sont destinés à devenir « des courroies de transmission efficaces du modèle national catalan ». Les journalistes et techniciens en communication auront reçu dans leur préparation une sensibilisation à la conscience nationale catalane. Sans oublier « l’épuration de la langue catalane », malencontreusement contaminée du fait de plus de cinq siècles de cohabitation et métissage avec des Catalans d’importation.

 

     En tant que française et enseignante, j’avoue que la lecture de ce programme m’a choquée ; sa seule existence est un problème par son contenu toxique et discriminatoire. C’est ce programme et la volonté politique qui le sous-tend qui expliquent la situation que vivent aujourd’hui les Catalans, l’Espagne, qui expliquent ce qu’est en passe de devenir la société catalane. Je voudrais montrer qu’il s’y est développé un discours, une histoire, officiels à visée totalitaire puisqu’ils discréditent et excluent toute tentative de critique, d’opposition. Dans le projet indépendantiste, ils auraient trouvé leur aboutissement dans la construction d’une société à pensée fortement contrainte. L’ex-juge et ex-sénateur indépendantiste Santiago Vidal (ERC), l’un des penseurs du processus d’indépendance, a affirmé, dans un document officieux retrouvé au moment des perquisitions d’octobre 2017, que tout parti dont le programme remettrait en cause l’existence de la Catalogne en tant qu’État indépendant, serait interdit. Le gouvernement central de Madrid devrait sans doute méditer la question … Vraiment, qui sont les fascistes dans cette affaire ?

 

     Je voudrais donner une voix, enfin, aux habitants non conformes à l’idéologie officielle, non nationalistes et non indépendantistes, me faire l’écho des pressions psychologiques qu’ils subissent, en particulier en milieu professionnel, à travers l’évocation rapide de deux parcours individuels, celui d’une directrice d’école, Dolores Ajenjo, et celui d’un professeur d’histoire dans le secondaire, Francisco Oya. Leur situation a été exposée dans des journaux nationaux comme El País et El Mundo.

La première, Dolores Ajenjo, ancienne militante antifranquiste, trotskiste[4], refuse de se soumettre au diktat nationaliste. Lors du référendum illégal du 9 novembre 2014, elle a été la seule directrice d’école à dire « non » à l’injonction de la Generalitat. Les directeurs d’école étaient sommés de trouver du personnel pour organiser le référendum illégal, ou bien de remettre au moins les clés de leur établissement à des personnes déléguées par la Generalitat. Si nombre de chefs d’établissement ont montré leur inquiétude de se voir imputer la responsabilité des incidents et violences qui pourraient avoir lieu dans leurs locaux, ils ont  pourtant obtempéré, alors même qu’ils n’ont reçu aucune directive écrite du govern, comme ils le demandaient. Cette femme cataloguée aujourd’hui comme « franquiste » et (par dérision) « muse de l’espagnolisme » par les médias nationalistes, affirme : « En Catalogne, les gens ont peur ».

Quant à Francisco Oya[5], président d’une association militant pour l’application de la constitution et le respect du bilinguisme dans l’école catalane, il a connu les affres de l’arbitraire voilà déjà un certain nombre d’années. Il est alors reçu premier à son concours d’enseignement ; cela lui confère le privilège de choisir son poste. Or, il va être « baladé » ; muté d’office dans un établissement à 60 km de Barcelone, il est victime d’obstruction administrative jusqu’à ce qu’il menace de rendre l’affaire publique en écrivant au journal El País. Cette menace suffit à l’époque (il y a une vingtaine d’années), ainsi que l’intervention d’un ami du PSUC (Partido Socialista Unificado de Cataluña), qu’il fréquentait dans les années 70. Francisco Oya affirme que ce qui se faisait de façon tacite auparavant, l’arbitraire, la discrimination en raison d’opinions politiques non conformes au discours officiel nationaliste, se fait aujourd’hui ouvertement, de façon totalement décomplexée. Il est lui aussi stigmatisé, catalogué comme « fasciste » et « franquiste ». Le harcèlement est, aujourd’hui, le moyen de faire pression sur les récalcitrants au nationalisme, dans l’espoir de les voir quitter la région.

Bienvenue à Cataland !

 

     Ainsi, il est bien évident que faire l’éloge des beautés et de la richesse d’une région et d’une culture régionales ne crée pas pour autant un sentiment nationaliste, ou pire, séparatiste. Pour engager une population dans le rejet de l’autre, concitoyen, qui est tout autant soi-même, pour l’engager dans le rejet de la nation dans laquelle elle s’insère depuis des siècles comme composante originale mais intimement liée à elle, il faut bien plus que cela. L’un des ressorts les plus efficace est la haine. La haine parce que l’on se croit floué, non reconnu à sa juste valeur, discriminé, exploité, ou parce l’on a acquis la conviction que l’on vaut mieux que cela, que l’on perd son temps et surtout son argent …

C’est ce mécanisme qu’a mis en place le nationalisme catalan à partir des plus hautes instances politiques et administratives de la communauté autonome de Catalogne, imperceptiblement, depuis la transition démocratique de 1978, pour façonner la pensée de la population de cette région du nord de l’Espagne, la fédérer autour d’un nationalisme fabriqué (et non pas seulement hérité, « sentimental ») de plus en plus exclusif.

Je consacrerai prochainement un texte à l’un des piliers de cette haine, la méconnaissance voulue de l’autre.

Cette haine est peu visible depuis les différents pays d’Europe car elle vise essentiellement (mais pas seulement) l’Espagnol, tous les Espagnols, considérés aujourd’hui par un nombre non négligeable de catalans, comme des êtres un peu dégénérés, des hommes du sud peu évolués. D’autres « catégories » de migrants sont aussi, cependant, la cible de ce mépris plus ou moins affiché. L’Espagnol honni est celui qui n’est pas de souche catalane, souvent d’origine modeste, et qui n’adhère pas à l’idéologie nationaliste de plus en plus totalitaire dans son désir d’éradiquer toute résistance. Le « Plan 2000 » a été un instrument d’endoctrinement redoutable entre les mains d’une élite peu scrupuleuse pour imposer une ségrégation et promouvoir un modèle d’apartheid.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Pujol est resté président de la Generalitat pendant treize ans (de 1980 à 2003), et a bénéficié, entre autres, du soutien de la gauche républicaine (ERC) ...

[2] Les expressions entre guillemets sont empruntées au document que l’on peut trouver en ligne. Les traductions sont de moi. Ce document a été publié par plusieurs journaux, par exemple El Periódico de Catalunya du 28 octobre 1990, El País (https://elpais.com/diario/1990/10/28/espana/657068405_850215.html), ou plus récemment par Crónica Global (https://cronicaglobal.elespanol.com/pensamiento/zona-franca/plan-2000-feliz-aniversario-pujol_157799_102.html), ou encore El Liberal de Bilbao du 22 août 2016 (https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=el+liberal+de+bilbao+plan+2000).

[3] L’expression employée est “sustitución biológica”.

[4] El Mundo, 18 octobre 2015, https://www.elmundo.es/cronica/2015/10/17/56211fbde2704e7f518b4655.html et https://www.elmundo.es/album/cronica/2015/10/18/5621291ae2704eff3a8b45b5.html

[5] El País, 27 avril 2018, https://elpais.com/ccaa/2018/04/26/catalunya/1524767210_343819.html

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