Sécessionnisme catalan : quand le marketing cache une ethnicisation forcée .

Investi chef du gouvernement grâce aux voix des séparatistes basques et catalans, Pedro Sánchez a choisi de passer outre l’avis négatif du Tribunal Suprême espagnol et de lancer la procédure de grâce pour les leaders du coup d’État des 6 et 7 septembre 2017. Magnanimité ou opportunisme?

     Investi chef du gouvernement grâce aux voix des séparatistes basques et catalans, Pedro Sánchez a choisi de passer outre l’avis négatif du Tribunal Suprême espagnol et de lancer la procédure de grâce pour les leaders du coup d’État des 6 et 7 septembre 2017. Je ne me prononcerai pas sur le bien-fondé en soi d’une mesure de grâce. Elle pourrait être une mesure de décrispation et ouvrir une porte à une nouvelle normalité (le terme est à la mode en Espagne) fondée sur le respect de la pluralité de la société catalane et la volonté de reconstruire du commun après le processus sécessionniste qui a laissé de profondes blessures et une profonde division dans cette région d’Espagne. En revanche, la décision semble moins légitime si elle ne sert qu’à apporter de l’eau au moulin de M. Sánchez dans sa stratégie de discrédit de la justice espagnole, stratégie chère à ses alliés de gouvernement.

  Il y eut un précédent en 2006 avec la contestation, par le PSOE de M. Zapatero et les sécessionnistes, de la décision du Tribunal Constitutionnel espagnol lorsque celui-ci apporta des amendements au projet de « Statut » de Catalogne (chaque région autonome a sa propre constitution) en raison de sa non-conformité avec la Constitution espagnole qui prévaut dans ce cas.

 

     La décision du gouvernement d’octroyer ces grâces questionne en profondeur la société civile, au-delà de la guerre de partis, de pouvoir, assez lamentable il faut bien le dire, que se livrent PSOE et PP depuis la Transition au détriment de la société toute entière, oubliant le minimum de civisme auquel devraient être tenus les représentants élus par le peuple. Des manifestations ont été convoquées ce week-end dans plusieurs villes d’Espagne.

La question importante n’est donc pas de nature judiciaire, de savoir si cela est juste ou non. C’est de savoir si ce « geste » est susceptible d’apporter un changement. J’en doute fort pour ma part. C’est pourquoi, plutôt que d’argumenter de façon abstraite, il m’a semblé plus instructif de divulguer l’investigation et l’analyse qui s’ensuit menée par un journaliste espagnol, Juan Pablo Cardenal, qui a publié l’an dernier un ouvrage sur le procés, terme catalan qui désigne le processus, le défi séparatistes lancés par les nationalistes à l’encontre de l’État espagnol et de l’ensemble du pays. Cet ouvrage, La Toile d’araignée : la trame extérieure du procés[1], remarquablement documenté, montre la création d’un système étendu et complexe, d’une machinerie de propagande qu’il compare à une toile d’araignée et que la Generalitat, le gouvernement catalan, a tissé patiemment depuis des décennies et développe encore aujourd’hui à grand renfort de publicité et de dépense d’argent public (malversation, corruption). L’existence de ce réseau, que la Generalitat non seulement ne démantèle pas, donc, mais qu’elle continue à alimenter, montre clairement que, comme le souligne l’auteur, le procés n’est pas du tout un échec, comme une partie de la presse, complaisante, ou les partis de la gauche identitaire espagnole le laissent entendre souvent pour dédouaner les sécessionnistes et les rendre « fréquentables ». Le mouvement sécessionniste, le procés continue sous nos yeux, nous dit-il, comme au ralenti.

     Les opposants à la grâce arguent tout d’abord que les leaders séparatistes condamnés, non seulement ne montrent aucun regret ni crainte, mais qu’ils confient volontiers qu’ils sont prêts à relancer le défi sécessionniste dès que l’occasion se représentera. Soulignons que malgré des peines de prison lourdes, leur mode de vie et une activité politique et médiatique quasi normales adoucissent tout de même ce que les nationalistes nomment la « répression de l’État ». La gestion des prisons est en effet décentralisée pour cette région et ce n’est pas exagérer que de dire que les politiciens « en prison » bénéficient d’un traitement de faveur.

  Un second argument est que les citoyens non nationalistes, ceux qui ne voient aucun inconvénient à revendiquer les identités catalane et espagnole à la fois, vivent un processus d’ingénierie sociale, d’acculturation, de réethnicisation forcée, avec la totale complicité du gouvernement central qui se refuse à aborder les questions qui fâchent avec leurs alliés nationalistes. Un exemple en est le récent verdict du TSJC (Tribunal Supérieur de Justice de Catalogne) qui, pour répondre à des plaintes de parents hispanophones, a redit l’obligation pour l’administration catalane de proposer pour l’examen d’entrée à l’Université (le PAU, Pruebas de Acceso a la Universidad, l’équivalent du bac) des sujets dans les trois langues officielles de Catalogne, l’espagnol, le catalan, l’aranais. Dès le lendemain de la diffusion de l’information, comme les années précédentes, la Generalitat a désobéi et proposé des sujets exclusivement en catalan. Les élèves hispanophones doivent se faire connaître au début de l’épreuve, vivre la peur d’être stigmatisés vu le contexte social, et attendre qu’on leur apporte des sujets en espagnol dont la rédaction révèle parfois une qualité de langue douteuse et peut comporter des erreurs.

  On peut d’ailleurs rappeler ici que le nouveau gouvernement, majoritairement nationaliste, qui vient d’être formé à la suite des élections du 14 février, a lancé une injonction aux enseignants (l’éducation est elle aussi décentralisée et complètement phagocytée par les nationalistes) pour qu’ils soient le fer de lance du processus qui doit mener la Catalogne vers l’indépendance[2] ; une injonction qui laisse planer quelques doutes sur la qualité démocratique de la Catalogne actuelle. Cette mainmise de la Generalitat sur l’Éducation est possible car les nationalistes ont une majorité absolue au Parlement grâce à une loi électorale datant de 1980 et directement héritée du franquisme, une loi qu’ils se gardent bien de modifier ou d’abroger[3].

  Force est de constater que les citoyens constitutionnalistes se sentent abandonnés par le gouvernement national qui, par pur intérêt électoral, contribue à les invisibiliser et les laisse ainsi sans protection face à un viol de la pensée, une dictature linguistique et culturelle qui engendre des discriminations sociales, fabrique des citoyens de première et seconde classe.

  Enfin, la fameuse « table des négociations » lancée par Pedro Sánchez pour créer les conditions de « retrouvailles » entre l’Espagne et la Catalogne ignore et occulte royalement la majorité (pour combien de temps ?) de Catalans pour qui la tentative de sécession a été un déni de démocratie, une agression, ou pire un traumatisme. J’irai jusqu’à dire que, sans nul doute, une presse un peu trop pressée ou complaisante interprètera l’opposition aux grâces comme une attitude réactionnaire, un refus de dialogue avec les indépendantistes, représentants d’un « peuple opprimé ». Or, ces négociations entre des condamnés pour sédition et un gouvernement national qui sollicite leur appui politique pour gouverner le pays, constituent un cas extrêmement grave de corruption idéologique et institutionnalisée. Cette corruption pourrait bien gagner les institutions européennes où les indépendantistes catalans mettent également en œuvre leurs pratiques. Boriss Cilevics, député letton et rapporteur de la Commission des Affaires Juridiques du Parlement Européen, vient d’élaborer un projet de résolution plus que tendancieux où il remet en question la sentence rendue par le Tribunal Suprême espagnol. Or, Boriss Cilevics n’est pas un inconnu en Catalogne. En déplacement dans la région en raison d’une invitation de la Generalitat, il avait refusé de rencontrer les représentants constitutionnalistes. L’auteur de La Toile d’araignée le cite d’ailleurs dans son ouvrage.

 

     La lecture du livre de Juan Pablo Cardenal est donc un outil indispensable pour comprendre l’ampleur dans le temps et l’espace de la machine de guerre indépendantiste. Je mettrai en ligne également mes notes, éclairantes, je l’espère, vu la complexité de la structure élaborée.

[1] Juan Pablo Cardenal, La telaraña. La trama exterior del procès, Ariel, Barcelona, 2020.

[2] https://www.lavanguardia.com/politica/20210531/7493575/nuevo-conseller-emplaza-maestros-protagonistas-nueva-generalitat-republicana.html

[3] https://elpais.com/espana/catalunya/2021-03-13/una-ley-electoral-para-cataluna.html

  https://www.eldiario.es/catalunya/catalunya-40-anos-ley-electoral-propia-consenso-vista-partidos-aprobarla_1_7178217.html

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