"La telaraña. La trama exterior del procés", Juan Pablo Cardenal (II)

Le journaliste espagnol Juan Pablo Cardenal a publié en 2020 un ouvrage sur le "procés", terme catalan qui désigne le défi séparatiste lancé par les nationalistes à l’encontre de l’État espagnol et de l’ensemble du pays. Cet ouvrage, "La Toile d’araignée : la trame extérieure du procés" , remarquablement documenté, montre la création d’une véritable machinerie de propagande.

I. Les origines du mouvement indépendantiste.

     Le livre de Juan Pablo Cardenal cherche à démontrer que le récit séparatiste qui présente le procés comme une réaction spontanée à « l’oppression » de Madrid est totalement fallacieux. La Generalitat (le gouvernement) de Catalogne promeut depuis des années un récit et mène une véritable croisade politique illégale à l’étranger depuis des décennies. Les conditions pour mener à bien ce projet ont été créées par le Plan 2000 conçu par Jordi Pujol dès les années 1980, c’est-à-dire dès le début de la Transition démocratique, plan dont le but explicite était la « recatalanisation » ou « renationalisation » de la Catalogne. C’est la mise en application de ce projet qui a créé les conditions nécessaires qui expliquent la déloyauté des gouvernants catalans vis-à-vis de l’État espagnol. Il renouait avec une tradition nationaliste née au XIXème siècle dans la région, distincte à l’origine d’une revendication séparatiste. Pourtant, jusque dans les années 2000, le pourcentage d’indépendantistes dans la région oscillait entre 12 et 17%. Le plan 2000 de Pujol a atteint aujourd’hui ses objectifs.

Certaines des institutions, des lobbies, des réseaux clientélistes créés par l’indépendantisme remontent à plusieurs décennies. L’un des plus puissants, Òmnium Cultural, est même né en plein franquisme sans être le moins du monde inquiété par le pouvoir dont il était parfaitement connu.

  Ce fut le président du gouvernement José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011) qui réveilla la question territoriale en Catalogne en proposant la rédaction d’un nouveau Statut (2006) c’est-à-dire d’une nouvelle constitution régionale, alors que les Catalans n’avaient pas de demande particulière. Certains points du projet de Statut s’avéraient anticonstitutionnels, c’est-à-dire qu’ils entraient en conflit avec la Constitution nationale. Des amendements furent donc apportés au texte. Le récit indépendantiste fait de cet épisode le facteur déclencheur du processus indépendantiste.

II. Les structures de la toile internationale tissée par les sécessionnistes.

     L’Espagne est l’un des pays les plus décentralisés au monde. Les gouvernements régionaux disposent des compétences qui concernent la santé, l’éducation, l’ordre public, la gestion des prisons (pour certaines régions) ; la TVA et 40% de l’IRPF (impôt sur le revenu) sont également gérés par les régions. Depuis 1994, à la suite d’une sentence rendue par le Tribunal Constitutionnel concernant le Pays basque, elles disposent également des compétences d’action extérieure pour promouvoir leur culture.

Dès l’adoption du nouveau Statut en 2006, la Catalogne a entamé son expansion « diplomatique » qui va bien au-delà de la promotion de la culture catalane (2008). Cette pratique de l’action extérieure entre ainsi en conflit avec la Constitution espagnole qui stipule que les relations internationales sont une compétence exclusive de l’État.

Toute une machinerie et des mécanismes de lobbying et d’agitprop se sont alors mis en place ; ils font partie de l’exécutif catalan : le Secrétariat d’Action Extérieure et de l’Union Européenne (SAEUE) dont dépendent les délégations ouvertes dans douze pays ; le DiploCat (Conseil de la Diplomatie Publique de Catalogne), un consortium public-privé qui est alimenté presqu’exclusivement par des fonds publics ; il est financé à hauteur de 90% de son budget par le gouvernement catalan. Cet organisme a regroupé toute une myriade d’organisations, d’entités associatives et d’ONG subventionnées par la Generalitat sous l’impulsion du Programme 2000 de Pujol.

Le SAEUE a développé de nombreuses activités, par exemple des réunions avec les consuls, des ambassadeurs et des ministres, des visites à l’étranger, des réunions avec des parlementaires étrangers, des mises en relation avec les médias et avec le monde académique. De 2013 à 2015, d’après le Tribunal des Comptes (notre Cour des Comptes), au moins 166 de ces réunions eurent pour but de fomenter l’appui au mouvement d’indépendance.

 

Dépenses du DiploCat entre 2011 et 2017 : 15,8 millions d’euros.

Dépenses totales des douze délégations de la Generalitat à l’étranger entre 2011 et 2017 : 27,2 millions d’euros.

À elle seule, la délégation catalane des États-Unis déclare avoir reçu 3 022 025 dollars entre 2014 et 2017. Pour la même période, les sommes dépensées pour ses activités de lobbying s’élèvent à 1 414 808 dollars, réparties en plusieurs institutions : Institut Ramón Llull, Acció, et une petite dernière arrivée en 2018, le Catalonia America Council (CAC).

Au plus fort de la crise, donc, alors que la région connaissait des coupes budgétaires drastiques, les institutions catalanes dépensaient l’argent public pour financer le processus d’autodétermination.

 

     Par ailleurs, nombre d’intellectuels sont issus maintenant du modèle éducatif promu par Pujol, depuis la crèche jusqu’à l’Université Pompeu Fabra. Cette élite catalanophone profite de son aura académique pour faire passer un discours révisionniste sur les faits et l’histoire. On y trouve la nouvelle génération des jeunes loups de l’indépendantisme dont faisait partie le fils de Jordi Pujol, Oriol Pujol. Ce sont les enfants de la classe dirigeante, décomplexés et élevés dans la pureté idéologique nationaliste.

Lorsque ces élites se rendent à l’étranger, en particulier dans le monde anglo-saxon, elles constituent un pôle d’activisme. Ces chercheurs et intellectuels enseignent dans certaines des institutions les plus prestigieuses et y pratiquent parfois un prosélytisme militant. On les retrouve dans les universités de Georgetown, New York, Stanford, Cambridge ou encore à la London School of London. Les activités qu’ils y organisent débouchent fréquemment sur des bacchanales de haine antiespagnole, nous dit Juan Pablo Cardenal. Pourtant, les chaires qu’ils occupent et les manifestations qu’ils organisent ont souvent bénéficié d’un financement officiel de l’Espagne. Certains départements d’enseignement de l’espagnol ont ainsi été « cannibalisés » par l’idéologie indépendantiste.

     Outre ces voies officielles, on constate l’existence d’une myriade d’associations, organismes, collectifs, programmes chargés de promouvoir l’indépendance. On peut citer le programme Eugeni Xammar, anciennement Collectif Emma, qui fut fondé en 2009 par des « patriotes » pour corriger ce qui leur semblait être une vision peu objective de la Catalogne dans les médias internationaux. Des volontaires répartis sur un réseau d’antennes identifiaient les articles jugés déplaisants et y répondaient dans des courriers adressés aux journalistes et aux directeurs de journaux. Dans les sphères du pouvoir, dans le cas par exemple de Joan Maria Piqué, ex-responsable de presse d’Artur Mas, cela peut déboucher sur un activisme agressif. M. Piqué a été l’objet d’un rapport de Reporters Sans Frontières en octobre 2017 car il tentait d’exercer des pressions sur les journalistes étrangers qui couvraient les événements en Catalogne.

  Avec la diffusion d’images, certaines manipulées, de la « répression » du 1-O, et de chiffres erronés (3000 blessés selon les sources officielles !), les partisans de l’indépendantisme tentèrent de faire pression sur la Commission pour obtenir un débat sur le référendum au Parlement européen.

 

     Une autre stratégie déployée par l’indépendantisme a été de contacter des sociétés étrangères de lobbying : Independant Diplomat, fondée en 2004 par un ancien diplomate britannique, ou The Ambassador Partnership, une société de conseil constituée d’ex-ambassadeurs présente dans une centaine de pays. Le travail de cette dernière consistait à informer les différents gouvernements européens sur la situation en Catalogne et inversement d’informer le gouvernement de Catalogne de la réaction des différents pays. Quant à ID, on peut dire que cette société a conseillé et prêté ses services à la Generalitat pour des activités dont le but était illégal en Espagne. Les travaux d’ID ont empiété sur les compétences réservées à l’État ; ils ont enfreint le principe de loyauté constitutionnelle ; ils ont contribué à forger un récit visant le discrédit de l’Espagne. ID fournissait des listes de journalistes et de députés du parlement européen, de Westminster et d’autres pays pour que DiploCat les fasse participer à son programme destiné à des visiteurs internationaux. Il a utilisé son carnet d’adresses pour diffuser de multiples articles signés par des leaders politiques et des personnalités catalanes. Ces articles étaient ensuite présentés à la population catalane comme un appui spontané des médias étrangers[1].

 

ID, l’entreprise de Carne Ross qui se prétend libre de tout appât du gain a reçu la coquette somme de 1 485 142 euros de la part de la Generalitat.

Le travail commence essentiellement dans la sphère de l’UE. À partir de juin 2013, ID reçoit de Diplocat 54 000 euros mensuels en paiement de ses services. Un autre contrat signé en septembre concernant les États-Unis implique un paiement de 7 800 euros mensuels.

En 2014, la Generalitat et Diplocat versèrent 722 790 euros à l’organisme, 21,8% du chiffre d’affaire de l’organisme.

 

On peut ajouter que de 2013 à 2015, le seul client prospère, libre et sans menace de guerre d’ID était la Catalogne de Mas. Une fois connue l’existence de ces contrats, la Generalitat de Mas nia toute implication du lobby à des fins de sécession.

 

     Une autre des cibles de l’indépendantisme a été l’ONU. Il a compris qu’il pouvait utiliser les institutions internationales à des fins de propagande. L’ONU est devenue l’un des hauts lieux du lobbysme nationaliste. Unescocat est né en 1984 dans le but de promouvoir les idéaux de l’ONU en Catalogne et … d’intensifier la présence de la langue et de la culture catalanes à l’UNESCO.

En particulier, le monde des ONG qui gravitent autour de l’ONU est une voie royale pour exercer une influence idéologique. Sont visées en premier lieu les ONG qui ont un statut consultatif au Conseil Économique et Social (Ecosoc) car leur voix est entendue au Conseil des Droits Humains. C’est ainsi que sur un quiproquo par lequel une ONG tamoule pensait faire cause commune avec la Catalogne sur la question de l’autodétermination (une « cause commune » qui renvoie à des réalités qui sont à des années-lumière), fut publié un communiqué dirigé au CDH intitulé La lutte de la Catalogne soumise aux brutalités de l’État espagnol. Le journal nacionaliste catalan El Nacional vendit le rapport de l’ONG à ses lecteurs comme « un rapport accablant du Comité des Droits Humains de l’ONU contre le jugement du Tribunal Suprême espagnol ».

En revanche, toutes les tentatives d’assaut du CEDH se sont soldées par des échecs systématiques.

 

     Juan Pablo Cardenal fait de surcroît une étude par pays, ou plus largement sphère culturelle (le monde anglo-saxon y a une place de choix car il est très prisé par l’indépendantisme catalan). La percée de l’indépendantisme catalan y prend deux visages, celui des institutions universitaires et culturelles, et celui des « passionnés » free lance voués à la cause corps et âme.

  La Suisse, et en particulier Genève, sont devenus l’épicentre de l’indépendantisme catalan. Genève est le siège de 40 organisations internationales, de 750 ONG et de 79 missions diplomatiques, ce qui en fait une cible privilégiée.

  L’appui au sécessionnisme fédère des partisans qui croient avoir trouvé dans la cause catalane le combat du siècle, juristes en vue entre autres, qui ont entrepris l’assaut aux institutions, les médias, l’Université, le monde politique. Pour l’instant, ils se contentent de l’ONU, mais ce qu’ils visent c’est Strasbourg afin de faire appel de la sentence du Tribunal Suprême.

Le soutien à l’indépendantisme catalan à Genève semble plutôt avoir la fibre progressiste, soucieux de défendre les droits des peuples opprimés. Il rassemble des gens de bonne compagnie autour de repas fins, qui discutent autodétermination autour d’un bon verre de Pouilly-Fumé, ironise Juan Pablo Cardenal, sans guère se soucier des conséquences désastreuses du nationalisme pour une société désormais coupée en deux et qui a frisé le conflit armé en 2017.

Parmi ces « passionnés free lance », un bon exemple, le must du séparatisme, est le très chic couple Riand qui organise régulièrement des agapes à Sion, capitale du canton suisse du Valais, où les élites forment une grande famille. Madame Riand, d’origine catalane, éditrice de la revue l’1Dex censée promouvoir un Valais « critique et libertaire », mène croisade en faveur de l’indépendantisme. Cinq des huit députés nationaux élus dans le canton du Valais pour la période 2015-2019 font désormais partie du fan-club de l’indépendantisme catalan.

Leur profil de « fanatiques » (passionnés pour la cause), au sens où Viktor Klemperer emploie le terme dans son ouvrage LTI - Lingua Tertii Imperii, les rapproche de la journaliste autrichienne, Krystyna Schreiber qui a reçu un prix de l’Institut des Régions d’Europe (IRE), une fondation privée fondée en 2004 dont le siège est à Salzbourg. La Generalitat subventionne chacun des événements. Grâce aux services rendus à l’indépendantisme catalan, Krystyna Schreiber occupe aujourd’hui une fonction « para-diplomatique » à Vienne, toujours dans le petit monde subventionné de l’indépendantisme catalan.

On trouve aussi des chercheurs et spécialistes parmi ces partisans inconditionnels, comme Nicolas Levrat, directeur du Global Studies Institute (GSI). M. Levrat reconnaît ne pas être un spécialiste de la Catalogne ni de l’Espagne, ni du droit constitutionnel espagnol. Cependant, il a mené des recherches sur l’Écosse et sur le régionalisme européen, ce qui l’a amené à s’intéresser à la Catalogne. Selon lui, « il n’y a aucune restriction légale internationale qui interdise à une entité sub-étatique de décider de son propre destin »[2]. Il ajoute que la législation de l’UE reconnaît le « droit à décider », ce qui est assez étonnant puisque le Parlement européen s’est prononcé il y a peu sur la question (le droit à l’autodétermination, en fait) et le résultat du vote a été un rejet sans ambigüité de la proposition d’amendement par une députée indépendantiste catalane[3]. Levrat parle également de choc entre l’État de droit et la légitimité démocratique. Le but des investigations de M. Levrat est clairement de rechercher au niveau international des dispositions qui cautionnent le processus indépendantiste.

  Une centaine de groupes d’amitié et de soutien ont aussi vu le jour en Suisse, soutien présenté comme spontané par la Generalitat alors qu’il est le fruit d’un travail d’entregent de longue haleine. Ces groupes dont font partie des élus portent régulièrement la question de la légitimité du sécessionnisme catalan devant le parlement du gouvernement helvétique. Sans que la portée de leur action soit conséquente, ces interventions sont vendues par la presse du régime à l’opinion publique catalane comme de fermes appuis émanant de nations sensibilisées à la cause.

  On retrouve une démarche et une configuration semblable au Royaume Uni à travers l’existence d’un All-Party Parliamentary Group on Catalonia (APPG), à Westminster. Ces groupes peuvent se constituer autour de thématiques aussi différentes que le cricket, les allergies ou le jazz. En 2017, l’AAPG a été un relai précieux pour la diffusion du discours sécessionniste. Il faut dire qu’elle est dominée par les nationalistes écossais et gallois. Ces affinités reposent là encore sur des quiproquos : la nationalisme écossais n’est pas un nationalisme mené par les élites et n’a pas la même teneur ethnique. De plus, si les institutions britanniques envisagent la possibilité d’un référendum négocié avec Londres, celui-ci reste illégal pour la Catalogne selon la Constitution espagnole. L’Écosse fut un état indépendant jusqu’au début du XVIIIème siècle, ce qui n’a jamais été le cas de la Catalogne.

À Cambridge se tint une conférence le 7 mars 2019. L’invitation avait été lancée par le Cambridge University Catalan Society, le CUCS, à laquelle assistèrent Clara Ponsatí, ancienne conseillère d’Éducation de la Generalitat, « exilée » à Bruxelles et son avocat Aamer Anwar, ancien recteur de l’Université d’Édimbourg, grand hispanophobe qui, après avoir milité pour l’indépendance de l’Écosse, s’est jeté à corps perdu dans la défense de l’indépendantisme catalan. Ce personnage très haut en couleur forme un couple médiatique avec Mme Ponsatí, dans le rôle de la faible femme persécutée par « l’État oppresseur » qui s’était distinguée, rappelons-le, pendant la pandémie, en se réjouissant des ravages de la pandémie à Madrid[4]. Elle aime faire des rapprochements également entre le peuple catalan et le peuple juif exterminé par l’Holocauste. Tout cela nous permet de prendre la mesure de ce personnage « éclairé » et « modéré » qui, il convient d’insister, a été conseillère d’Éducation … L’Université de Cambridge dut se désolidariser officiellement des propos tenus par Anwar au cours de la conférence. Celui-ci aime tout particulièrement établir un parallèle entre l’Irlande appauvrie et asservie par l’Angleterre et la riche Catalogne où les élites autochtones n’ont pourtant jamais connu de spoliation (bien au contraire, depuis la fin du XIXe siècle et la perte de Cuba où elles faisaient des affaires florissantes, elles sont rentrées dans une logique victimaire, de rancœur, de revendication et de récrimination à l’égard de l’État espagnol rendu responsable de la décadence). À noter que Clara Ponsatí a bénéficié de l’attribution d’une chaire en tant que titulaire du prix national Prince des Asturies, et a ainsi reçu 96 000 euros de l’État espagnol pour poursuivre sa recherche. L’un des séminaires qu’elle eut l’idée d’organiser à l’université de Georgetown s’intitulait « Nouveaux États dans l’UE ». Lorsque l’État espagnol décida de ne pas renouveler sa chaire, vu les intentions de Ponsatí d’utiliser son poste comme relai à son activisme, pour donner plus d’écho à sa propagande sécessionniste, elle dénonça l’injustice qui lui était faite en organisant un véritable tapage médiatique.

 

Quelques chiffres :

À partir de 2013, la délégation catalane au Royaume Uni a institutionnalisé des repas annuels avec la presse britannique et s’est faite l’écho du « désir unanime du peuple catalan de bénéficier d’une consultation sur l’avenir du pays ». Coût de ces repas pour le contribuable : 20 164 euros.

Des voyages sont également financés par la Generalitat aux frais du contribuable, par exemple en 2014, deux délégations de trois parlementaires britanniques chacune, pour 16 305 euros.

Coût des 32 activités du programme intitulé « Programme pour les visiteurs internationaux » : 543 014 euros prélevés sur les finances publiques selon le tribunal des Comptes.

 

  Un certain nombre d’autres chaires financées par le gouvernement espagnol ont connu la même tentative de détournement aux États-Unis : chaire Juan Carlos I du King Juan Carlos Center de l’université de New York (chaire créée précisément pour pallier l’absence de connaissances sur l’Espagne). Le KJCC organisa en 2016 une conférence de deux jours sur la question catalane en invitant exclusivement des intervenants de sensibilité indépendantiste. L’une des enseignantes de l’institution a fait de l’étude du franquisme son thème favori, la promotion du sécessionnisme catalan n’étant souvent que l’autre face d’une pièce qui véhicule une image négative et stéréotypée de l’Espagne, Francoland selon l’expression de l’écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina, la seule connue parfois d’un public peu renseigné.

On pourrait poursuivre longtemps l’énumération des institutions universitaires qui ont subi l’assaut à travers le monde de l’indépendantisme catalan : Harvard, Princeton, Massachussetts Institute of Technology aux États-Unis, London School of Economics à Londres et le Centre Cañada Blanch qui en dépend, financé avec de l’argent espagnol ; création du Collectif Wilson par des universitaires indépendantistes aux États-Unis. Le but est de vendre le fait que le séparatisme est appuyé par les élites universitaires. La force du catalanisme qui se développe dans les institutions, c’est son caractère activiste.

  Parmi les bienfaiteurs internationaux, on retrouve des soutiens très divers, par exemple celui de The Hague center, un think tank hollandais, qui a financé les dépenses des observateurs internationaux du référendum illégal. Mais c’est surtout le gouvernement catalan qui a mis la main à la poche … du contribuable.

  Pour stimuler les échanges internationaux et sensibiliser journalistes, personnalités étrangères et politiciens à la question catalane, la Generalitat organise des « Programmes pour les visiteurs internationaux ». Nous reviendrons plus loin sur l’aspect comptable de la question.

  Et lorsque la séduction n’est plus suffisante, des solutions plus « musclées » sont envisagées. L’ANC (Assemblée Nationale Catalane) a une stratégie particulièrement agressive qui recourt à des « escraches »[5], par exemple celui dont fut victime le ministre Josep Borrell lors d’une visite à Londres, mais l’entité est surtout efficace sur les réseaux sociaux.

  Juan Pablo Cardenal achève son panorama par la France, sans doute le pays le moins enclin à adhérer à des causes identitaires par sa tradition jacobine. Le séparatisme catalan y a pourtant remporté des petites victoires. Il cite le spécialiste de l’histoire contemporaine espagnole Benoît Pellistrandi qui a expliqué la grande complaisance de Sciences Po Paris envers l’activisme séparatiste par une certaine faiblesse qu’a l’institution parce qu’elle souhaite systématiquement se positionner comme une université d’avant-garde, moderne, et qu’elle a peur de rater le train de la nouveauté. Dans ce cas précis, cela l’empêcha d’évaluer correctement la gravité de ce qui était en jeu. L’institution, bien que se défendant de donner son appui au séparatisme catalan, organisa des conférences où étaient invités des nationalistes catalans sans réel contradicteur. Ceux-ci, diplomates espagnols ou simples particuliers, étaient souvent condamnés à s’exprimer depuis le public, en tant que simples spectateurs. Ce scénario est, d’après Juan Pablo Cardenal, extrêmement fréquent dans les événements organisés autour du sécessionnisme ; ils se transforment en célébrations en l’honneur et en faveur de cette idéologie, et en séances de Spanish bashing.

Malgré l’attrait de la nouveauté, l’enthousiasme intellectuel a pourtant fait place à un sentiment de malaise chez certains ; c’est le cas de Guillaume Tusseau qui fait partie des chercheurs et intellectuels qui ont eu le sentiment d’avoir été récupérés et manipulés, que l’on réduisait leur perspective de recherche à des fins idéologiques.

  Par ailleurs, la position si complaisante d’une certaine gauche sensible aux questions identitaires et au victimisme en vogue a produit la tribune signée par 41 sénateurs français au début du jugement des leaders indépendantistes, qui se hasardaient à remettre en question l’État de droit en Espagne et à demander l’intercession de la France et de l’Europe. La pétition eut peu de retentissement en France où ces questions soulèvent peu d’intérêt mais apporta de l’eau au moulin du séparatisme catalan, comme il se doit … À ce document vint s’ajouter un autre manifeste, la tribune signée par 52 sénateurs français publiée par Le Journal du Dimanche, qui dénonçait la « répression des autorités espagnoles contre les politiciens catalans ». Une association constitutionnaliste espagnole répondit à cette publication en suggérant aux sénateurs français d’œuvrer pour que soient octroyés aux territoires français du Roussillon et de la Cerdagne autant d’autonomie que celle dont dispose la Catalogne espagnole. La réponse du berger à la bergère …

  L’indépendantisme trouve également des adeptes en Catalogne française. Derrière l’agit-prop dans la région se trouve Nicolas García, ancien maire d’Elne, lieu où furent stockées les urnes qui servirent au référendum illégal, actuellement vice-président du Conseil départemental. Son argumentation est sobre et concise : « L’obligation d’un communiste est de défendre la liberté d’expression dans le monde entier ». Il faut dire que la Generalitat a longuement travaillé les liens avec la classe politique locale, depuis des années. On entrevoit même en Catalogne nord, comme l’appellent les séparatistes catalans espagnols, la considérant déjà comme une partie du pays neuf qu’ils aspirent à créer (Països Catalans), le développement d’un mouvement de soutien aux « frères du sud ». L’État français ne prend pas encore trop au sérieux la menace nationaliste, même si M. Puigdemont ou encore la présidente actuelle du Parlement catalan, Laura Borràs, arrivent déjà en terrain conquis sur le territoire français, et que les lobbys de la langue catalane ont commencé à investir dans l’enseignement du catalan et la diffusion de la culture catalane dans la région. On note par exemple l’existence d’une Université Catalane d’Été, événement pseudo-universitaire.

 

Coût de cet événement assumé par la Generalitat : 435 000 euros entre 2014 et 2018.

On retiendra également qu’à Paris, le coût de l’immeuble qui accueillait la délégation catalane s’élevait à 410 000 euros par an, fait tout à fait remarquable à une époque de coupes budgétaires drastiques, où les pays peinent à maintenir des délégations diplomatiques dans des sièges décents.

III. Le coût du procés.

     Je me contenterai d’apporter ici quelques informations qui s’ajoutent aux chiffres ponctuels que j’ai donné précédemment.

  Le développement d’une telle stratégie, d’une telle machinerie de divulgation et de propagande a, cela ne fait pas de doute, un coût élevé. Or, la plupart des activités citées précédemment ont été financées avec de l’argent public détourné, en usant de malversation. L’État espagnol, par le biais du Tribunal des Comptes mène enquête et espère obliger les leaders indépendantistes qui se sont rendus coupables de malversation à rendre au moins une partie de l’argent dilapidé. Il n’est pas rare que, condamnés par la justice, M. Mas ou M. Puigdemont fassent appel aux fidèles de la cause pour faire face à la demande des tribunaux et lancent des campagnes de « crowdfunding », très en vogue dans les milieux indépendantistes. Cela soude, sans nul doute, la communauté face à l’ennemi, l’État espagnol.

  Entre 2011 et 2017, le montant du financement par la Generalitat de sa politique extérieure s’est élevé à 417 millions d’euros, en grande partie destinés à promouvoir l’indépendance. Le Tribunal des Comptes a d’ailleurs le plus grand mal à récupérer les documents qui attestent cela. Elle a financé toutes les actions diplomatiques à l’étranger : 45 voyages internationaux d’Artur Mas, Puigdemont, et d’autres conseillers pour faire la promotion du procés (mouvement d’indépendance). De 2012 à 2016, selon le Tribunal des Comptes, Mas, Puigdemont, Homs et Romeva (les deux responsables de l’Action Extérieure pendant cette période) ont réalisé 98 voyages à l’étranger, dont 31 directement liés au processus sécessionniste. 2016 et 2017, c’est-à-dire la période précédant immédiatement le référendum illégal qui fut le point culminant de la crise, n’ont pas été inclus dans l’investigation par manque de documents. Le gouvernement catalan a financé également la production de rapports juridiques, de documents et projets éditoriaux ou audiovisuels, d’événements, d’initiatives directement en rapport avec la promotion de la cause.

Diplocat, à lui tout seul, a organisé 751 manifestations et activités, dont des centaines de débats, des séminaires et conférences dans des institutions académiques du monde entier.

 

     Comme nous l’avons exposé précédemment, des contrats ont été passés avec des entreprises de lobbying chargées de promouvoir pendant des années les objectifs politiques du séparatisme dans toutes les capitales européennes et aux États-Unis.

 

    

  De même, le Tribunal des Comptes comptabilise au moins 456 activités réalisées par les délégations ouvertes par la Generalitat à l’étranger (bien plus en fait), entre 2013 et 2016. Le profil des délégués placés à leur tête est en général fortement idéologisé tandis que leur « pedigree » intellectuel, leur reconnaissance académique est faible. Ce qui compte, c’est d’être un fidèle et un convaincu. Dans la série des perles exprimées, on retiendra celle d’Eric Hauck, directeur de la délégation de Croatie, pour lequel la lutte pour l’indépendance de la Catalogne est « la lutte entre le fascisme et la démocratie ».

  Je rappelle que les dépenses totales des 12 délégations s’est élevé, entre 2011 et 2017, au minimum à 27,2 millions d’euros. Le rapport du Tribunal des Comptes relève une gestion aberrante : des paiements injustifiés, des contrats illégaux, saucissonnés, une absence d’appel à la concurrence, etc., tout cela avec l’argent public. On relève dans les dépenses des inscriptions à des clubs privés, des dépenses personnelles, etc.

  En 2009, au cœur du Centre Culturel Ramón Llull, a été créé un Observatoire Catalan, plateforme dont la vocation était avouée explicitement, celle d’« internationaliser la Catalogne de toutes les façons possibles », en réalité une machine à faire du Spanish bashing (ce que l’auteur nomme « la cannibalisation du récit »). L’investissement de la Generalitat fut de 200 000 euros pour l’occasion.

La Generalitat « soutient » également la revue Sapièns, une revue de « vulgarisation historique », une entreprise de révisionnisme en fait. La maison d’édition qui édite la revue a reçu entre 2012 et 2017 plus d’un million d’euros d’argent public, dont 83 771 euros pour la publication historique en 2013 et 2014. À sa tête, Oriol Soler fait partie de ce que l’on appelle « l’État-Major » du procès.

La version la plus grotesque de ce révisionnisme historique est fournie par l’Institut Nova Història. Grâce aux études qu’il publie, nous apprenons que Cervantès, Sainte Thérèse d’Avila, Christophe Colomb, Marco Polo, Magellan, Érasme, et même Léonard de Vinci, étaient … catalans. Il a également participé à la production de la vidéo « Help Catalonia », commande de l’Association ou plutôt lobby indépendantiste Òmnium Cultural, vidéo de manipulation de l’opinion publique dénonçant la supposée oppression de la Catalogne par « l’État fasciste espagnol », visionnée plus de deux millions de fois sur YouTube au lendemain du référendum illégal. Soler rencontra Julian Assange à Londres qui crut bon d’engager une sorte de croisade contre l’Espagne sur les réseaux sociaux.

 

     En 2018, le Tribunal des Comptes a condamné Artur Mas à rembourser les presque cinq millions d’euros dépensés pour organiser le premier référendum illégal du 9 novembre 2014.

IV. L’idéologie indépendantiste.

     Il est étrange de présenter l’une des régions les plus prospères d’Europe, qui jouit d’une très ample autonomie et où la langue régionale est protégée par la Constitution, comme une région victime de l’oppression de l’État. Le discours de l’indépendantisme se construit ainsi sur une base où se mêlent mensonge et approche sentimentale. C’est ce discours qu’il tente de vendre en organisant des « débats » (la plupart du temps sans partie adverse) et des conférences dans les universités étrangères. Le but de tout cela est de créer un bouillon de culture à l’échelle internationale, une « atmosphère », une opinion propice au sécessionnisme qui, le moment venu, fera pression sur le gouvernement espagnol, puisque les indépendantistes partent du principe que les Espagnols ne leur accorderont jamais l’indépendance.

  L’objectif des médias devrait être la quête de la vérité des faits, or ils se sont souvent laissés happer par ce récit biaisé. Le renoncement du gouvernement espagnol à communiquer sur les événements et à les expliquer a aidé à la diffusion de la propagande séparatiste.

 

     Il est frappant de constater l’ampleur de l’ignorance des faits chez les étrangers convaincus par la propagande séparatiste, en particulier des événements des journées 6 et 7 septembre 2017 pendant lesquelles le parlement catalan aux mains des séparatistes (47% du corps électoral), faisant fi de l’opposition, abolit arbitrairement l’ordre constitutionnel espagnol en votant des lois dites de « déconnexion ». L’opinion publique étrangère ignore également le fait que la Catalogne a sa propre constitution (Statut) et que les indépendantistes ont enfreint cette constitution tout autant que la Constitution espagnole lors de ces journées dramatiques. En revanche, les références à Franco et les clichés sur l’Espagne noire firent florès au moment des événements.

Il est évident que la défense de l’indépendance a pour pendant indissociable le dénigrement de tout ce qui est espagnol, le Spanish bashing.

 

     Contrairement au gouvernement espagnol inscrit aux abonnés absents, au niveau des institutions, certains députés indépendantistes ont mené une campagne anti-espagnole acharnée. Par exemple, Ramón Tremosa qui a abordé des questions très diverses pour contester le caractère démocratique de l’Espagne contemporaine. Ces personnalités cherchent à diffuser ce message négatif et mensonger, et à s’allier la complaisance de collègues eurodéputés, par exemple Ivo Vajgl (slovène) ou encore Boriss Cilevics (letton), qui se sont illustrés par des jugements particulièrement hostiles à l’égard de l’Espagne. Boriss Cilevics a reconnu qu’il ne connaissait pas la Catalogne avant 2017. Il est tout à fait évident que tous les deux lisent les événements en établissant des parallèles avec l’histoire de leur propre pays, des états qui ont été dominés pendant longtemps par des puissances impériales, la Russie, l’Empire des Habsbourg.

  C’est précisément cette image d’un Empire dominateur, incarnant un pouvoir patriarcal, qui est le centre de la propagande indépendantiste. L’Espagne n’aurait pas changé, elle est toujours selon eux l’empire prédateur qui a assujetti et exploité des peuples entiers et qui doit rendre gorge définitivement. Elle est présentée comme l’héritière des valeurs des Rois Catholiques, caricaturés en monarques fanatiques qui servirent de modèle à Franco. Oubliant qu’ils ont eux-mêmes fait partie de cet empire dont les activités les ont enrichis et qui a amplement contribué au développement de leur région, les sécessionnistes réécrivent l’histoire pour prendre place du côté des victimes. Ce révisionnisme a fait de la Guerre de Succession d’Espagne l’un des moments clés de son récit victimaire.  Cette guerre fut en fait un conflit entre les Habsbourg et les Bourbon pour s’emparer du trône d’Espagne resté vacant. La victoire du petit-fils de Louis XIV, Philippe d’Anjou, marqua un début d’acculturation des élites espagnoles et le début de la décadence pour le pays. La conquête de Barcelone par les troupes de Philippe d’Anjou n’est donc qu’un épiphénomène dans cette guerre européenne. Elle devient le centre, l’épisode clé d’un conflit imaginaire entre l’Espagne et la Catalogne dans le récit indépendantiste.

     Nombre d’intellectuels et universitaires ont souvent une image mythique, romantique de la Catalogne. Il faut dire qu’il n’est pas rare qu’ils se soient forgé leur opinion sur la base de récits et documents fournis par le gouvernement nationaliste catalan. L’envers de cette vision idéalisée de la Catalogne est un parti-pris hispanophobe. On retrouve dans cette sphère hispanophobe des personnages comme John Lee Anderson qui sont devenus les hagiographes officiels d’une Espagne mythique, celle de la Seconde République, étrangement associée au nationalisme catalan par une pratique totalement révisionniste de la recherche historique. Lee Anderson rédigea au lendemain du 1-O, un article, véritable morceau de bravoure, en défense des sécessionnistes : « The Increasingly Tense Standoff Over Catalonia’s Independance Referendum », The New Yorker, du 4 octobre 2017, auquel l’écrivain Antonio Muñoz Molina fit une réponse magistrale dans son article paru dans El País, « En Francoland », du 13 octobre 2017.

Une certaine gauche, malheureusement majoritaire en Espagne à l’heure actuelle, proche de Podemos mais aussi du PSOE, cautionne la victimisation des minorités opprimées par l’« État oppresseur espagnol ». Elle sert leurs projets de fédéralisme voire de confédéralisme et est en accord avec son idéologie identitaire et sa haine de l’État.

 

     Une autre image, celle d’une Espagne beaucoup moins « triomphante » mais tout aussi dangereuse, a cours en Suisse, par exemple, où la propagande hispanophobe a un impact particulier depuis la grave crise de 2008. Depuis, nombre de Suisses voient en l’Espagne un pays paupérisé qui est susceptible d’exporter une population pauvre sur leur territoire et nourrissent donc un sentiment anti-immigration à leur égard.

Au contraire, aux États-Unis, la diaspora catalane représente un collectif aisé que d’aucuns rêvent de convertir en un puissant lobby. Les 15000 Catalans des États-Unis, chiffre grossi par les seconde et troisième générations, pourraient ainsi devenir un lobby aussi puissant que celui des judéo-américains ou des arméniens.

 

     Parmi les appuis à la cause catalane dans ce pays, certains n’ont rien à voir avec elle, et leurs prises de position peuvent être liées à la rancœur, celle de certains membres du Congrès d’origine cubaine, par exemple, qui reprochent à l’Espagne, depuis l’époque de Zapatero, sa trop grande complaisance à l’égard du régime cubain (on retrouve aussi ce genre d’appuis autour de la question de Gibraltar). Dans la liste des personnalités dont l’engagement pro-indépendantiste est lié à des opinions personnelles n’ayant rien à voir avec la Catalogne, on peut inclure Alfred de Zayas, expert « indépendant » des Nations Unies et grand hispanophobe pourfendeur de l’ex-Empire espagnol, disparu pourtant depuis plus de deux siècles, réduit à une prison des peuples, symbole du colonialisme, du catholicisme et du pouvoir patriarcal. Ce personnage s’est distingué par des prises de position assez extrémistes. Il a défendu un référendum à l’occasion duquel ne pourraient voter que les Catalans authentiques, genuine. Les propos profondément inquiétants de l’expert en question invoquent comme critère pour accéder au droit de vote à un éventuel référendum d’autodétermination, la pureté ethnoculturelle.

V. Et le gouvernement dans tout cela ?

     Le journaliste Juan Pablo Cardenal souligne l’inopérance du gouvernement espagnol de M. Rajoy. Il y eut, en effet, une absence sidérante de réaction de la part de l’exécutif espagnol, sous prétexte qu’il considérait avoir raison et que la loi était de son côté. Il est clair que le gouvernement de M. Rajoy renonça à livrer la bataille du récit. Ce n’est pas très étonnant vu la pauvreté dialectique et idéologique du PP qui, chaque fois qu’il a été au pouvoir, s’est contenté de pratiquer une gestion sans innovation majeure. Nul doute que cela a encouragé un certain nombre de personnes à adhérer au séparatisme. Il faut dire également que le PP était alors englué dans les affaires de corruption.

Seul Josep Borrell, ministre socialiste du premier gouvernement Sánchez, s’engagea ultérieurement dans le combat.

  En guise d’explication des événements, l’Officine d’Information Diplomatique (OID) qui gère la communication avec les ambassades étrangères à partir du Ministère des Affaires Étrangères, envoyait des pensums de 18 pages saturées de considérations juridiques qui ne pouvaient avoir aucun impact au niveau de la communication. La stratégie de communication brilla tout autant par son absence en Catalogne même, où le chant des sirènes indépendantistes cherchait à séduire les foules, confirmant ainsi le désinvestissement de l’État dans cette région.

Il y eut un petit renversement de la tendance avec le discours du roi, et la manifestation constitutionnelle du 8 octobre (8-O) qui mettait en évidence l’existence d’une Catalogne attachée à l’Espagne et fidèle aux valeurs de la Constitution.

  Tous ces événements intervenaient alors que les moyens de communication nationaux avaient subi en 2011 des coupes budgétaires drastiques : la direction générale de communication internationale avait été supprimée, fusionnée avec la structure nationale. Le démantèlement du réseau de correspondants étrangers en Espagne, dû aux effets de la crise, aux coupes budgétaires, fut pour beaucoup dans l’amateurisme de la couverture des événements. Beaucoup de correspondants sont aujourd’hui free lance, ne connaissent pas suffisamment les pays dans lesquels ils interviennent ; la qualité de leurs écrits s’en ressent et favorise l’opportunisme journalistique. El País en anglais fut tout de même relancé au lendemain du 1-O afin de contrecarrer la propagande séparatiste. Juan Pablo Cardenal ironise sur l’excitation produite dans certains médias par l’éventuel démembrement d’un État européen. Certains correspondants rêvaient de vivre une révolution et de remporter le Pulitzer en rédigeant un livre sans bien sûr se salir les mains ou tacher leurs vêtements. Ce sont souvent des particuliers, depuis la société civile, qui ont pris en charge la défense du constitutionnalisme et de l’unité du pays, par exemple RAS (Rapid Alert System) depuis Bruxelles.

 

[1] On peut citer en exemple un article publié dans The Independent, quelques jours avant le 9-N (premier référendum illégal organisé en 2014), intitulé « Donnez à la Catalogne le droit de voter », signé par Pep Guardiola, Josep Carreras et Xavier Sala i Martin.

 

[2] Juan Pablo Cardenal, La telaraña. La trama exterior del procès, Ariel, Barcelona, 2020, p.209.

 

[3] https://politica.e-noticies.es/no-a-la-autodeterminacion-en-europa-133447.html

[4] Elle avait repris avec un humour très douteux le dicton populaire : « De Madrid al cielo », qui signifie dans sa version plaisante que Madrid, par ses charmes, est un tremplin vers le paradis. Un classique qui rappelle le « Voir Naples et mourir ».

[5] (Wikipédia) Nom donné en Argentine, Uruguay, Espagne et d'autres pays hispanophones à un certain type de manifestation publique où des activistes vont sur le lieu de travail ou de domicile de celles et ceux qu'ils veulent dénoncer publiquement.

 

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