Pedro Sánchez ou la pensée « Frankenstein ».

Bien au-delà de la question du bien-fondé des grâces pour les leaders indépendantistes catalans, Pedro Sánchez a encore affirmé récemment avoir de grands projets pour l’Espagne. Tournant le dos à toute consultation citoyenne, il s’enferre dans un projet d’ingénierie sociale et d’hégémonie idéologique. Quand les songes d'un progressisme dénaturé engendrent des monstres.

     En Espagne, depuis juin 2018, l’opposition espagnole désigne la coalition formée par le PSOE, Podemos et les nationalistes basques et catalans « coalition Frankenstein ». À la suite d’une motion de censure, elle a permis d’évincer Mariano Rajoy (PP) du pouvoir. Elle permet à Pedro Sánchez de gouverner avec l’aide des séparatistes basques et catalans depuis janvier 2020. La coalition s’est consolidée en un « gouvernement Frankenstein ». M. Sánchez gouverne avec l’appui de partis qui avouent publiquement leur rejet de la res publica espagnole, ainsi que leur souhait de faire sécession. Étrange alliance qui lui permet pourtant de nourrir de grands projets pour le pays, comme il aime à le répéter.

     Aujourd’hui, la question de savoir si les grâces envisagées par Pedro Sánchez pour les leaders sécessionnistes catalans, ceux-là même qui proclamèrent officiellement et en toute illégalité leur « déconnexion » de l’État espagnol les 6 et 7 septembre 2017, peuvent ouvrir la voie à une quelconque réconciliation dans le cadre du prétendu conflit qui opposerait la Catalogne et l’Espagne. Il serait en fait préférable de parler du conflit bien réel celui-là qui déchire la population catalane divisée en sécessionnistes et constitutionnalistes.  L’octroi de ces grâces supposerait-il un pas vers la reconstruction de commun dans la région ? J’ai répondu par la négative dans mon précédent billet. Et je pense que si l’on veut être lucide, il faut être encore plus pessimiste. Ces grâces ne sont qu’une étape dans la stratégie du président du gouvernement espagnol, ainsi que pour les indépendantistes d’ailleurs.

     En acceptant une « table des négociations » avec les séparatistes catalans (de laquelle sont exclus la majorité des Catalans, les Catalans constitutionnalistes), c’est-à-dire en déplaçant la négociation ailleurs que dans les lieux institutionnels reconnus où l’on légifère, à savoir l’Assemblée, M. Sánchez crée une relation préférentielle, exclusive avec le séparatisme et lui laisse entendre qu’il est prêt à tout pour la préserver car il souhaite que le dialogue s’avère désormais impossible si la droite devait revenir au pouvoir à l’échelle nationale[1]. Il pense ainsi dynamiter la possibilité d’une alternance politique, l’une des bases de la démocratie, « élimine » l’opposition et crée un dommage irréparable à la démocratie espagnole[2]. C’est le crime parfait. Non pas que j’ai quelque sympathie pour le PP, mais l’idée d’une élimination de l’opposition et d’une non alternance est anti-démocratique, de même que la disparition d’un espace politique commun où débattent l’ensemble des représentants de la nation.

Ajoutons que les accords passés avec les sécessionnistes (qui ne pensent qu’à gagner du temps pour poursuivre insidieusement leurs politiques de « normalisation » linguistique et culturelle, en d’autres termes d’ingénierie sociale et de réethnicisation forcée des hispanophones) restent amplement secrets tant à l’égard de la presse que de l’ensemble de la population. Déjà, El País, pourtant très complaisant envers M. Sánchez, se montrait très critique sur le secret entourant les négociations avec ERC après l’investiture de M. Sánchez en janvier 2020, négociations concernant précisément la « table de négociations »[3].

 

     Bien pire encore, il semble évident maintenant que Pedro Sánchez a exporté sur l’ensemble du territoire espagnol le procés, le coup d’État au ralenti auquel nous assistons encore aujourd’hui, la fracture qui divise désormais la société catalane en indépendantistes et constitutionnalistes, en catalanophones et hispanophones. Sur l’ensemble du territoire, c’est la fracture droite / gauche qu’il a provoquée que l’on voit s’amplifier et générer une atmosphère de confrontation et de violence politique ; la rupture semble consommée définitivement. Les notions de « bien commun » et de « vivre ensemble » si chères à la gauche traditionnelle semblent enterrées. Et l’on n’est pas loin de penser que cette démarche a quelque chose de machiavélique car elle vise à établir, grâce à l’appui de tous les séparatismes d’Espagne et de Navarre, c’est-à-dire de compagnons de route peu fiables, une hégémonie du PSOE. Un PSOE qui n’a plus grand-chose à voir avec le parti socialiste ouvrier espagnol, qui est devenu une coquille vide sur le plan idéologique, qui a renoncé aux idéaux d’égalité et de défense des travailleurs et des plus démunis[4], qui est devenu une machinerie destinée à conserver le pouvoir à tout prix.

 

     Peu impliqué dans des réformes de longue haleine comme l’Éducation par exemple, ou la lutte contre la précarité et le chômage des jeunes (galopants en Espagne), cautionnant la mise en place d’obstacles linguistiques en supprimant l’obligation d’enseignement de la langue commune, l’espagnol, dans certaines parties du territoire, le gouvernement Sánchez semble désormais tout à son objectif qui est aussi (mais seulement en partie) celui de ses compagnons de route sécessionnistes, une politique d’ingénierie culturelle et linguistique, fondement d’un nouvel État « plurinational », une « fédération asymétrique » dans le sens où ce modèle exclut toute redistribution  entre les régions riches (les régions indépendantistes) et les régions pauvres du pays. Nous n’avons plus affaire à une « coalition Frankenstein », on a envie de dire que Pedro Sánchez est devenu Frankenstein. Sa vanité et sa soif de pouvoir ne seraient-ils pas le visage défiguré d’une gauche désormais vaincue, avalée par le capitalisme, réduite tout simplement à n’être qu’un autre visage du capitalisme ?

Privée d’une langue commune, bien commun d’une nation, l’Espagne sera une proie facile pour le capitalisme qui ne rêve que de pays divisés pour prospérer. Et s’il ne s’agissait que de cela … Mais qui dit ethnicisation de chaque région dit conflits et guerre civile en germe. Finie la solidarité déjà bien mise à mal, l’égalité, la justice. C’est la loi de la jungle que l’on nous propose pour façonner les nouvelles sociétés, même « à gauche ». Les gens de gauche, les rescapés de ce grand naufrage, ont-ils encore le courage de réagir ?  

 

[1] En 2012, juste avant que ne débute le processus sécessionniste, le procés, le PP et le parti nationaliste catalan CiU d’Artur Mas, arrivèrent à un pacte de gouvernement en Catalogne, et ce malgré le récit mensonger qui présente la rupture de 2006 liée aux amendements apportés au nouveau Statut comme l’origine de la rupture entre l’État espagnol et le gouvernement catalan.

[2] Rappelons que le parti de droite JuntsxCat a obtenu plus de 20% aux dernières élections. Libéral sur le plan économique, il défend des idées réactionnaires voire xénophobes sur le plan social et culturel. M. Sánchez ne voit pas d’inconvénient à négocier avec ses représentants, mais s’avère incapable de le faire avec les représentants de la droite nationale (PP et Vox).

[3] https://elpais.com/elpais/2020/01/03/opinion/1578053967_302872.html

[4] Le prix de l’électricité a augmenté de 46% en avril, avec une TVA (IVA) à 21%.

https://elpais.com/economia/2021-04-30/el-recibo-de-la-luz-registro-en-abril-la-mayor-subida-de-la-historia-un-46.html

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