Des outils de ségrégation ethnoculturels au cœur de l’Europe.

L’Europe est fragile. Pour l’heure, on ne peut pas tant parler de construction européenne, pas même de déconstruction, que de reconstruction selon de nouveaux paramètres où les intérêts ethnoculturels et économiques font bon ménage.

     En Espagne, en pleine crise catalane, le Pays basque semble vouloir réactiver des revendications d’indépendance. Pour remodeler le Statut de la région autonome, c’est-à-dire la norme institutionnelle propre à la région qui s’inscrit dans le cadre de la Constitution espagnole, son gouvernement proposait en 2018 un texte où figurent la revendication d’une co-souveraineté avec l’État espagnol, ainsi que la distinction entre citoyenneté et nationalité. Ce dernier point, s’il était adopté, pourrait devenir un dangereux outil de ségrégation ethnoculturelle, dans une région où l’accès au travail dépend déjà de la maîtrise de la langue régionale et où la possession d’un nom basque peut être un atout[1].

 

     En 2005, le journaliste Jean-Hébert Armengaud commentait dans Libération[2], dans un article écrit à l'occasion de la célébration de l'Aberri Eguna, le Jour de la Patrie basque : « Le Statut du Pays basque actuellement en vigueur fait de la région une des plus autonomes d’Europe : elle contrôle budget, fiscalité, santé, éducation, police, politique linguistique, etc. ».

Et pourtant, le Plan Ibarretxe, cette même année, du nom du lehendakari[3] en fonction, était déjà venu relancer le conflit de souveraineté entre le gouvernement régional basque et le gouvernement central espagnol, conflit auquel le système des autonomies mis en place après 1978 était censé apporter une solution. Revendiquant le « droit à décider », ce projet laissait planer la menace d’un référendum d’autodétermination. Loin de se satisfaire d’une très ample autonomie, le gouvernement basque prétendait déjà faire de la région « une communauté autonome librement associée à l’État espagnol ». « Autrement dit : chacun fait ce qui lui plaît », commentait M. Armengaud, à l’époque.

 

     Aujourd’hui, en raison des événements en Catalogne, ces revendications sont devenues familières à nos oreilles (en tous cas, à celles des personnes qui s’intéressent à l’actualité espagnole), comme si les deux régions espagnoles avaient décidé de faire cause commune face à ce qu’elles considèrent, de façon absurde et caricaturale, comme un « État oppresseur »[4]. Bien que rejetées à l’époque par le Congrès espagnol (2005) car elles entraient en conflit avec la Constitution espagnole, le Pays basque nous ressert les propositions du plan Ibarretxe en pleine crise catalane. Ces revendications sont semblables à celles des indépendantistes catalans. On retrouve les mêmes slogans, la même démarche pour ces deux régions riches du nord de l’Espagne, qui doivent leur prospérité à de multiples facteurs, tant une culture du travail, que l’afflux de richesses provenant du commerce avec les Amériques pendant trois siècles, mais aussi les vagues de migrants venant de régions plus pauvres et qui ont contribué au développement des industries.

On peut également rappeler ici que, à la fin de la guerre d’Espagne (1936-1939), le dictateur Franco s’était montré fort généreux avec les deux régions en question puisque, dans le cadre de l’INI (Institut national de l’Industrie), il avait décidé de concéder à la Catalogne 40% du budget global alloué à la reconstruction et au développement de l’Espagne, 20% au Pays basque, 20% à la région de Madrid, et seulement 20% au reste du pays. Ainsi, les régions du nord étaient nettement privilégiées, mais avaient pour mission, en échange, d’accueillir et d’offrir du travail aux populations les plus pauvres du pays. Ces flux migratoires provenant d’autres régions furent, il convient de le souligner, une grande source d’inquiétude pour les nationalistes de ces territoires du nord qui voyaient leurs terres envahies par les « étrangers de l’intérieur ». Un siècle auparavant, un mouvement de population similaire avait donné naissance aux théories xénophobes, eugénistes du penseur basque Sabino Arana (1865-1903), très inspiré par les thèses raciales du nationalisme allemand en vogue à son époque.

Nulle surprise, donc, lorsque nous apercevons le petit ruban jaune, symbole de la prétendue oppression de l’État espagnol et des auto-proclamés « prisonniers politiques », arboré par les leaders nationalistes basques au revers de leur veste.

Que ces deux régions du sud de l’Europe aient le sentiment de porter une cause commune, et s’identifient à des valeurs et modèles du nord de l’Europe, n’est plus un secret. L’ex-président de la Catalogne, Carles Puigdemont, ne disait-il pas en janvier 2018 que « les Catalans voulaient être un Danemark du sud »[5] ? Quant au journal espagnol El Mundo, il intitulait ironiquement un article publié il y a deux ans : « Pays basque : on vit bien dans l’Espagne finlandaise »[6].

 

     Mais, cette fascination, cette quête d’une identité nordique s’est surtout concrétisée par les échanges privilégiés que le gouvernement basque a noué avec la Bavière au travers d’organismes privés, de think tanks, d’accords entre gouvernements régionaux, et au sein même des institutions européennes (Comité des Régions et Assemblée des Régions d’Europe)[7]. Cet axe de la prospérité, de l’efficacité et surtout de l’accumulation si chère au capitalisme, laisse entendre assez clairement qu’un nouvel ordre, de nouveaux équilibres, sont en train de s’instaurer en Europe et qu’ils rassemblent les régions riches et sécessionnistes de divers pays européens : la Flandre pour la Belgique, la Lombardie pour l’Italie, la Bavière pour l’Allemagne, etc. Il ne fait plus aucun doute que ces régions rêvent de s’affranchir du carcan de l’État-nation car celui-ci leur impose une cohabitation et une solidarité encombrante envers les régions moins prospères de leurs pays respectifs qui, prétendent-ils, usurpent leurs richesses. C’est le nouveau virage du capitalisme : être entre riches et laisser les pauvres gérer l’austérité. Si les tensions sont plus palpables en Espagne, elles existent également en Italie, bien sûr, mais aussi en Belgique où l’unité du pays ne tient plus qu’à un fil, et même en Allemagne où les juges du Tribunal constitutionnel ont été saisis en 2017 par un citoyen bavarois sur la possibilité de la sécession de la Bavière hors de la République fédérale d’Allemagne[8]. Il est à noter au passage que le Tribunal a répondu par la négative, et que cela n’a conduit à aucun affrontement dans cette région où le pourcentage des indépendantistes s’élève tout de même à environ 25%, voire un tiers de la population[9]. Il faut croire que les indépendantistes bavarois ont un sens du respect de la loi supérieur à celui de leurs émules catalans …

Pourtant, en ce qui concerne le Pays basque, le système du Concierto Económico garantit une grande autonomie financière ; combien de régions dans le monde possèdent-elles un tel pouvoir de collecte et de conservation de l’impôt ? Ce système, en effet, permet au Pays basque et à la Navarre, c’est-à-dire à des gouvernements régionaux, de lever l’impôt et de négocier ensuite avec l’État ce qu’ils doivent lui reverser pour couvrir les frais dans les domaines qui ne sont pas de leurs compétences (armée, Parlement national, etc., à savoir les frais de fonctionnement de l’État). La somme due est appelée cupo ; elle est calculée en fonction du PIB du Pays basque et s’élève à environ 7% de celui-ci aujourd’hui.

Hérité des privilèges de l’Ancien Régime, ce système a été conservé après négociation avec le gouvernement central espagnol (1878) à l’issue des guerres carlistes qui ont ravagé le pays durant le XIXème siècle. L’Espagne du nord, traditionnaliste et légitimiste, attachée à la religion catholique (Pays basque, Aragon, Navarre, Catalogne), s’était alors rebellée contre les tendances centralisatrices et libérales (au sens économique, mais aussi social et politique du terme) du pouvoir de Madrid, et avait pris fait et cause pour l’héritier « légitime » (selon la loi salique) de Ferdinand VII, Charles de Bourbon, contre la propre fille du roi, Isabelle II, désignée comme héritière par son père. Les carlistes défendaient le catholicisme et le maintien des anciens privilèges locaux. On voit que le problème ne date pas d’aujourd’hui … Le passage de relais de nationalismes conservateurs à des nationalismes plus progressistes, au Pays basque et en Catalogne, ne s’est fait que beaucoup plus tardivement, en particulier lors de la proclamation de la Seconde République. Il correspond, entre autres mais pas seulement, à une adhésion stratégique à des forces progressistes plus à l’écoute des revendications nationalistes[10].

 

     Ainsi, on se rend compte que, aussi bien dans le cas de la Catalogne que du Pays basque, le récit séparatiste qui met en scène la fiction d’un combat entre des forces sécessionnistes progressistes et un État central oppresseur et « fasciste » perd de sa crédibilité et pourrait bien n’être qu’un rideau de fumée qui cache des intérêts bien compris, éloignés de l’idéal progressiste affiché. Le mythe s’effondre également lorsque le Pays basque noue des liens avec la très conservatrice Bavière, comme nous l’avons souligné précédemment, et que le gouvernement bavarois fait entrer en vigueur, en juin 2018, un décret qui impose la présence d’un crucifix à l’entrée des bâtiments publics de la région. Le fait est passé pour ainsi dire inaperçu. En aurait-il été de même si cela avait eu lieu dans l’Espagne prétendument « franquiste »[11] ? Nul doute que l’événement aurait été largement exploité par la propagande des gauches séparatistes basque et catalane …. Il est donc clair que nous sommes bien loin des revendications révolutionnaires de la gauche abertzale (« patriote ») basque.

 

     Mais, pour revenir à la proposition problématique exposée au début de ce billet, la question la plus inquiétante reste l’élaboration d’outils portant sur la nationalité des citoyens basques. Il convient de rappeler que le terme Euskadi, néologisme élaboré par Sabino Arana (penseur xénophobe du XIXème siècle) qui a pour sens « nation basque » et qui désigne aujourd’hui la Communauté autonome du Pays basque, signifie « l’ensemble des familles basques ». À l’heure où toute l’Europe est confrontée à la crise migratoire et se pose la question de l’accueil des migrants, le gouvernement du Pays basque propose, dans le projet de réforme de son Statut, de distinguer les notions de citoyenneté et de nationalité. Le gouvernement basque assure bien évidemment, malgré un grand flou, que « le principe du volontariat primerait et qu’il n’est pas question d’interdire la nationalité espagnole, ou que la nationalité basque suppose un quelconque privilège »[12]. Pourtant, même les élus du parti socialiste basque et de Podemos, en général très complaisants à l’égard des revendications nationalistes, ont montré pour une fois une grande réserve vis-à-vis de ces préoccupations identitaires. Il y aurait ainsi sur le territoire basque, qu’on le veuille ou non, des citoyens jouissant certes de droits sociaux mais avec des droits politiques limités. Ces élus, parmi lesquels Idoia Mendia, secrétaire générale du parti socialiste basque, craignent la stigmatisation d’une partie de la population comme citoyens de seconde zone, puisqu’ils seraient « seulement » citoyens basques mais de nationalité espagnole. Comment éviter qu’ils deviennent, tout d’abord, plus ou moins indésirables, puis, un jour, pourquoi pas « illégaux » ? Ici, un pallier de plus est franchi dans l’exclusion. Car, l’obtention de la nationalité requiert une demande de la part de l’intéressé et celui-ci s’expose à un refus s’il ne remplit pas les conditions requises. S’agirait-il d’un statut que les éventuels « mauvais citoyens » pourraient se voir refuser ? Cette obtention serait régie par une loi votée par le Parlement basque.

 

     Ces faits ont peu d’écho en Europe, et pourtant, la crainte de la montée de l’extrême-droite et de la xénophobie s’est emparée de toutes les sociétés. Il est bien évident que le gouvernement basque prétend ouvrir la boîte de Pandore de la ségrégation ethnoculturelle. Le PNV (parti nationaliste basque), réputé très hâtivement modéré, s’est engagé dans ce processus main dans la main avec EH Bildu, coalition de partis indépendantistes de gauche, à l’idéologie radicale, d’un nationalisme souvent virulent et haineux comme le montrent certaines interventions au Parlement basque. Dans ce contexte inquiétant, l’une des revendications de EH Bildu est à considérer avec attention. Pour ce petit parti, la libération de la femme est une priorité ; elle ne doit plus être conditionnée par des préjugés liés au genre et à des schémas patriarcaux, et elle devrait pouvoir se libérer des tâches domestiques qui lui incombent traditionnellement. Ce serait effectivement une avancée sociale, mais il serait question que les institutions mettent en œuvre un « système de care universel, considéré comme un droit du sujet citoyen. »[13] Sans vouloir faire de la politique-fiction, on pourrait se demander de quelle nature serait cette prise en charge, le service serait-il privé ou collectif, géré par des institutions « nationalisées » ? Lorsque l’on considère ce qui se passe en Catalogne et l’endoctrinement larvé qui sévit dans l’éducation, on ne doute pas que les professionnels requis pour accomplir ces tâches, bons citoyens et nationaux basques, prendraient soin d’élever les petits Basques dans le culte de l’identité et dans la doxa nationaliste. Tout cela, sur la base du volontariat, cela va de soi …

 

 

 

 

 

 

[1] El Mundo, article du 17 septembre 2016, https://www.elmundo.es/pais-vasco/2016/09/17/57dc4a00268e3eb2228b4676.html

[2] Libération, « Pays basque, terre de sécession », article du 26 mars 2005, https://www.liberation.fr/evenement/2005/03/26/pays-basque-terre-de-secession_514388

[3] Lehendakari : nom du président du gouvernement autonome basque.

[4] Rappelons que l’Espagne est l’un des pays les plus décentralisés du monde.

[5] Article du 22 janvier 2018, https://www.eldiario.es/catalunya/MINUTO-Arranca-legislatura-Catalunya_13_730156978_17568.html

[6] https://www.elmundo.es/espana/2017/08/27/59a1c5c1e5fdea1b3b8b464a.html

[7] El País, article du 12 mars 1999, https://elpais.com/diario/1999/03/12/paisvasco/921271204_850215.html,

Ou voir encore, par exemple, le site suivant : https://www.bizkaiatalent.eus/paisvasco-baviera-arrancan-colaboracion-industrial

[8] La Tribune, article du 4 janvier 2017, https://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/allemagne-non-la-baviere-ne-peut-pas-faire-secession-628338.html

[9] Voir l’article du Courrier international, https://www.courrierinternational.com/article/les-bavarois-sont-ils-les-catalans-de-lallemagne

[10] Lire à ce propos le livre de Benoît PELLISTRANDI, Le Labyrinthe catalan, Paris, Éditions Desclée de Brouwer, 2019, chapitre 2.

[11] Aujourd’hui, l’Espagne s’applique plutôt, au contraire, à retirer les symboles religieux de ses lieux publics conformément à l’aconfessionnalité prônée par sa Constitution ; elle est tout particulièrement attentive aux sentences de la Cour Européenne des Droits de l’Homme[11].

[12] El Español, article du 7 juillet 2018, https://www.elespanol.com/espana/politica/20180707/pnv-bildu-aliados-derecho-decidir-proyectiles-estatuto/320469069_0.html

[13] El Español, article du 7 juillet 2018, https://www.elespanol.com/espana/politica/20180707/pnv-bildu-aliados-derecho-decidir-proyectiles-estatuto/320469069_0.html

Je cite (la traduction est de moi) : « “[Las mujeres] Tienen derecho a no estar obligadas ni condicionadas a hacer labores de cuidado o a realizar trabajos del hogar por el mero hecho de ser mujeres, por estereotipos o mandatos de género”, se asegura en el texto. En él corresponde a las instituciones implementar un sistema de atención universal para los cuidados, considerado derecho subjetivo de la ciudadanía.»

 

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