bruno knez
Abonné·e de Mediapart

19 Billets

0 Édition

Billet de blog 19 mars 2021

Ciudadanos ou la modération révolutionnaire.

Hier, dans un blog d’un quotidien espagnol était publié un article intitulé « La dégénérescence politique : pluie acide sur l’Espagne ». Le bipartisme en Espagne, même s’il évolue vers un bibloquisme (confrontation du bloc de gauche et du bloc de droite), a conduit à semer les graines de la haine dans le pays. La crise que vit Ciudadanos, petit parti centriste, en est le symptôme.

bruno knez
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ces derniers jours, le panorama politique espagnol qui semblait bloqué, et figé dans une polarisation extrême entre la droite et la gauche, s’est mis à évoluer à une rapidité surprenante.  Il est encore impossible d’anticiper sur ce que sera le nouvel équilibre des forces. Le parti libéral de centre Ciudadanos a déclenché un petit séisme en rompant son accord avec le PP au niveau du gouvernement régional de la région de Murcie[1]. Les faits qui ont motivé cette rupture relèvent de la corruption, concernent tout à la fois le vol de vaccins covid qui ont profité à des responsables du Parti Populaire dans cette région ainsi qu’à leurs familles[2], et l’octroi de contrats saucissonnés accordés à des proches[3]. La première affaire a été baptisée « vacunagate ». Sur plus de 500 cas de vaccination abusive en Espagne, environ 450 ont eu lieu dans cette région et sont le fait de responsables politiques. La seconde accusation de corruption concerne les contrats d’entretien des parcs et jardins de la ville de Murcie. L’adjoint au maire du petit parti centriste Ciudadanos qui a communiqué les documents attestant les fraudes a aussitôt subi une campagne de harcèlement (graffiti sur les murs de son domicile ; une personne chargée de l’espionner aurait été payée avec de l’argent public)[4]. Enfin, troisième épisode de faits délictueux, conséquence de ce qui précède : pour neutraliser la motion de censure lancée par Ciudadanos en concertation avec le PSOE, le PP de la région « a acheté » trois élus de ce parti en leur offrant postes et rémunérations plus juteux dans le nouveau gouvernement régional, en échange de quoi ils ne voteront pas en faveur de la motion[5], bafouant ainsi un pacte entre partis réactualisé récemment, qui sanctionne les pratiques de transfugisme[6] … Malgré les injonctions à se taire et à quitter tout simplement le gouvernement de la région, les élus de Ciudadanos ont décidé de rendre publiques ces différentes affaires de corruption.

  Il convient de faire ici un bref historique de la naissance de cette formation politique née en 2006 et de préciser que la lutte contre la corruption est l’une des priorités du parti, fait partie de son ADN, tout comme la lutte contre le sécessionnisme. C’est justement dans les années 2010 qu’ont commencé à se faire jour ces deux maux qui minent actuellement le pays. Lors de la campagne électorale qui précéda le référendum pour le nouveau statut d’autonomie de Catalogne, en 2006, un groupe de membres fondateurs de la plateforme civique Ciutadans (à l’origine du parti actuel) fut agressé par des indépendantistes catalans. Le petit parti qui vit le jour alors est fréquemment accusé par les nationalistes catalans d’être un parti « fasciste ». C’est un signe de l’agressivité que déclenche cette petite formation chez ses adversaires qui se situent sur l’ensemble du panorama politique du pays.

     Pour revenir aux événements récents, ce refus de complicité avec le Parti Populaire a déchaîné l’ire du parti conservateur qui, en position de faiblesse dans l’opposition face à la coalition gouvernementale, a lancé une OPA sur les membres les plus en vue de Ciudadanos. Le prétexte était tout trouvé pour phagocyter le rival, à savoir la trahison au profit de l’opposition « socialo-communiste » et anti-espagnole. Précisons que le panorama politique a vu s’installer dans l’espace qui va de l’extrême droite au centre, trois formations, dont deux récemment venues à la politique. La définition des identités de parti a été et reste encore aujourd’hui un work in progress. En particulier, le positionnement de Cs (Ciudadanos) au centre fait obstacle au relooking du PP en parti centriste et modéré. En effet, le PP a tenté ces dernières années de s’approprier cette position en se débarrassant de son image de parti conservateur, rétrograde, corrompu, qui considère le pouvoir comme un bien propre, ce qui lui permet de s’adonner sans scrupules au clientélisme et au népotisme.

Mais Ciudadanos dérange aussi à gauche où l’on a fait de la lutte contre le « fascisme » un mantra fédérateur. Il suffit d’entendre la porte-parole du groupe parlementaire socialiste Adriana Lastra, vox-iférante lors d’un meeting électoral à Gijón en 2019[7], dénonçant de façon indistincte le « fascisme » de l’ensemble des partis d’opposition, pour comprendre qu’un parti qui prône la modération et la « politique utile », le rejet d’une polarisation montante et nocive pour le débat démocratique, ne fait pas l’affaire des forces qui ont fait de la confrontation leur fonds de commerce. La lutte contre le « fascisme » est en effet devenue le fonds de commerce de la gauche espagnole et met les électeurs au pied du mur : le choix n’est plus possible ; ceux qui sont contre un gouvernement « radicalement progressiste », selon les dires de M. Sánchez, le sien, n’ont pas leur place dans l’Espagne démocratique … Une étrange conception, pourrait-on dire, du débat démocratique.

  Il me semble donc extrêmement important de donner un écho à ces informations ainsi qu’au parti lui-même, presque totalement ignoré dans les médias français qui n’ont fait que perpétuer sans l’ombre d’une analyse, le cliché d’une Espagne scindée en deux au moment même où les choses évoluaient, puisque les deux grands partis, PP et PSOE, ont chacun à leur tour, été menacés de sorpasso par Ciudadanos (centre) et Podemos (extrême gauche). Or, il est urgent que s’ouvre durablement un espace pour ce petit parti qui, malgré ses erreurs de stratégie, pourrait être un antidote à l’atmosphère empoisonnée qui s’est propagée dans tout le pays.

  Le bipartisme a abouti à une activité politique ultra-idéologisée où les partis mènent leur vie propre, et leurs luttes pour le pouvoir et les prébendes, tout en étant totalement coupés de la société civile. J’avancerai que dans ce contexte où la violence politique ne cesse de monter, où des agressions telles que les escraches, les attaques aux sièges de partis et aux domiciles de politiciens (Pays Basque, Catalogne, en particulier) ne cessent de se multiplier, la modération affichée et la revendication de positions pragmatiques est un véritable acte révolutionnaire, radical, qui fait de Ciudadanos une exception et une « brebis noire » attaquée de toutes parts … Dans un discours au Congrès du 16 mars 2021, Edmundo Bal, le porte-parole du groupe parlementaire de Ciudadanos faisait remarquer à Pablo Iglesias que, plutôt que de gouverner depuis la vice-présidence du gouvernement, il a œuvré pour faire régresser la démocratie espagnole et la ramener au niveau de violence des années 30, années qui ont préludé au déclenchement de la guerre civile de 1936. Et il faut bien reconnaître que la décision de Pablo Iglesias de se présenter aux élections autonomiques de la communauté de Madrid face à Isabel Ayuso, actuelle présidente de la communauté autonome et membre du PP, met en scène un combat pseudo-épique entre les deux Espagne, la rouge et la noire, celle de droite et celle de gauche, la fasciste et la communiste. Le slogan de Madame Ayuso est « Communisme ou Liberté » tandis que Monsieur Iglesias, pour parler de la droite, emploie l’expression figée « droite criminelle ». C’est en fait populisme de droite et populisme de gauche qui vont s’affronter ici en une nouvelle bataille de Madrid, dans une sorte de mise en scène outrancière, caricaturale. L’ancien président américain Donald Trump a fait de même en haranguant les foules et en créant une ambiance de guerre civile au Capitole.

     Depuis l’investiture de Pedro Sánchez en tant que chef du gouvernement, s’affrontent en une « guerre culturelle » et politique, d’une part, les partis dits de gauche et d’extrême gauche, PSOE et Podemos, et leurs alliés sulfureux, essentiellement les nationalistes et indépendantistes basques et catalans (PNV, Bildu, ERC mais aussi Junts per Catalunya, BNG) ; d’autre part, la droite du PP et l’extrême droite de Vox. Le centre de Ciudadanos, recentré par Inés Arrimadas, a cessé de flirter de façon préférentielle avec le PP, comme cela avait été le cas lorsqu’il était dirigé par Albert Rivera, son fondateur. Il serait bon de préciser que le basculement à droite de Rivera était sans doute dû à des raisons stratégiques plus qu’idéologiques. Je lui concède personnellement une grande capacité intuitive. Il avait parfaitement perçu dans les années 2010 le danger que représentaient les mouvements séparatistes pour l’Espagne. Il a également pressenti que l’existence même du parti Populaire était un obstacle à un développement démocratique et économique sain et abouti pour le pays. Il s’agissait, selon sa stratégie qui s’est avérée désastreuse pour son projet, de remplacer un parti conservateur sclérosé et corrompu par un parti plus moderne, dynamique et cosmopolite, quel que soit le jugement que l’on porte sur l’idéologie libérale[8] promue par M. Rivera. La réussite de cette gageure aurait de surcroît invalidé toute la stratégie argumentative et de confrontation du PSOE, mettant en avant le « fascisme » et la corruption du PP, qui lui sont si utiles.

  Quant au chef du gouvernement Pedro Sánchez, il justifie ses nouvelles alliances avec les séparatistes en arguant que c’est le seul moyen de mener une véritable politique de gauche, qui s’avèrerait impossible en coalition avec un parti moins « progressiste », mais aussi parce qu’il revendique une démarche d’inclusion de forces jugées dangereuses jusqu’à maintenant pour la société espagnole, et donc exclues de toute coalition. Son vœu est de créer une « nouvelle normalité » qui permette, dit-il, de ramener dans la vie politique et la société, par le dialogue et l’exercice de responsabilités, les forces centrifuges dont l’objectif avoué est précisément d’en finir avec l’unité nationale, toute relative déjà avec le système des autonomies, et de déclarer l’indépendance de certaines régions (Pays basque, Catalogne, de façon moins probable la Galice). L’objectif est bien ambitieux si l’on écoute ce que déclarent ses alliés au parlement. Le député de Bildu Arkaitz Rodríguez ne déclarait-il pas au parlement basque en novembre 2020, dans le cadre des négociations pour le vote du budget de l’État, que son parti « se rendait à Madrid pour renverser définitivement le régime »[9].

Pour ma part, je dois dire que j’ai trouvé très douloureux et traumatisant, au sens propre du terme, le débat d’investiture que M. Sánchez a infligé aux Espagnols, dans le but d’instaurer sa « nouvelle normalité ». Entendre, par exemple, Montserrat Bassa (ERC) affirmer, pendant les débats, que la gouvernabilité de l’Espagne importe bien peu pour elle[10], et se dire que ce sont de tels « responsables » politiques qui vont déterminer l’avenir d’un pays est incohérent et humiliant. À la vue des événements qui se sont déroulé depuis janvier 2020, il semble bien que M. Sánchez a présumé de ses forces et de sa capacité « dialoguante ». Il est devenu l’otage de ses alliés. Les indépendantistes ont un objectif, un seul ; leur demander de s’investir dans la construction de la société espagnole et le vivre ensemble est tout à fait illusoire, ou relève d’une stratégie particulièrement machiavélique, risquée et source de vexations que l’on ne peut imposer à toute une nation. La montée en flèche du populisme d’extrême droite de Vox en est la preuve ; Vox est la créature née du sécessionnisme et de la politique de confrontation sanchiste. C’est sans doute la raison pour laquelle M. Sánchez n’avait pas annoncé cet objectif dans son programme pré-électoral, et qu’il s’est donc engagé dans une stratégie pour laquelle il n’avait pas été élu et qui relève du coup de force.

Aussitôt l’investiture remportée avec deux voix d’avance, il est apparu clairement qu’avec ses nouveaux alliés, il n’allait pas gouverner pour l’ensemble du pays, ou une majorité du moins, mais pour une (petite) moitié, et contre l’autre. Cela suppose un triste retour au schéma des deux Espagne habituellement symbolisées par le tableau de Goya intitulé Duel à coup de gourdin. Je n’attribue pas le choix de cette ligne à de la malveillance, du cynisme, pas même à un quelconque fanatisme. Je l’attribuerais plutôt à une légèreté et une certaine forme d’inculture, à une forme de jeunisme. Dans un pays qui a connu un conflit aussi commenté, controversé, et surtout mythifié, que la Guerre Civile d’Espagne, il est difficile pour les générations qui sont arrivées « après la bataille » mais ont grandi parmi des adultes qui ne cessaient de s’y référer, il est difficile donc de se faire une place dans l’histoire et de renoncer à tout ce que cet épisode a fait naître de passions. Il était ainsi bien tentant de déterrer la hache de guerre et par là même de renoncer à la politique de consensus menée par les aînés, en apparence du moins, depuis la Transition. La dernière preuve de cela est l’engagement de Pablo Iglesias dans les élections madrilènes qui auront lieu le 4 mai 2021. Si l’exhumation de Franco en 2019 pouvait sembler parfaitement légitime, diviser la société espagnole actuelle en deux camps, celui des auto-proclamés progressistes et celui des fascistes a été, me semble-t-il, une très mauvaise idée et relève d’un vulgaire populisme qui a totalement asséché le débat politique réduit à des invectives, des dénonciations et des procès, des escraches, en somme des coups d’éclat et du spectacle mais très peu de vraie politique et de (bon) gouvernement. Les troubles à Barcelone ces dernières semaines, justifiés et encouragés par Pablo Iglesias depuis son poste de vice-président du gouvernement (chose inédite, il faut bien le dire dans les démocraties européennes), montre à quel point l’idéal insurrectionnel fait encore partie de l’imaginaire du populisme de gauche en Espagne. C’est ce qui me fait dire que le danger pour l’Espagne n’est pas dans l’immédiat l’extrême droite, contrairement à d’autres pays européens, mais le populisme de gauche, tout à fait dans la ligne des populismes latino-américains.

La gauche de MM. Sánchez et Iglesias dénigre la Transition qui avait pourtant été perçue en Europe comme un réel succès de la toute jeune démocratie espagnole. C’était aller un peu trop vite, certes, que de la considérer comme un plein succès. La démocratisation a bien eu lieu, parfois un peu trop, au point de sombrer dans un « fondamentalisme démocratique ». Était-il raisonnable, entre autres, de laisser ouvert, inachevé, le texte constitutionnel, en ce qui concerne les compétences dévolues à l’État et aux régions, ce qui donne lieu à des rapports de force et à des marchandages corrosifs pour les institutions ? Il faut bien reconnaître que personne n’a trouvé à redire en 1978 car il s’agissait de se partager le gâteau du pouvoir accumulé entre les mains du dictateur Franco. Chacun a eu sa part et s’est déclaré satisfait dans un premier temps. La Constitution a été approuvée, avec son régime monarchique parlementaire, son système des autonomies, tout cela a été négocié (monarchie parlementaire contre autonomies) et approuvé par un vote favorable à presque 90%. Malheureusement, on peut dire sans trop se tromper que ce beau consensus de façade cachait des réalités plus sombres.

On ne sort pas d’une dictature de 40 ans aisément, et il aurait sans doute fallu une politique éducative plus volontariste en vue d’inculquer un civisme qui ne devait plus reposer sur la peur de la répression mais sur l’exercice responsable de la citoyenneté. Or, je ne pense pas me tromper en disant que rien n’a été fait dans ce domaine.  Ainsi, depuis 1978, chaque région autonome se construit une histoire à sa mesure, grandissant ses mérites (souvent fantasmés) de résistance à la dictature, à laquelle l’Espagne est assimilée. L’histoire promue dans chaque autonomie sert les intérêts de chaque région, ou plutôt celui des oligarchies régionales, au détriment de la connaissance et du respect dus au pays et à la nation dans leur ensemble.

Le bipartisme a pour sa part favorisé la confrontation idéologique qui cachait là encore des intérêts particuliers, ceux de la classe politique et des notables de partis. Très vite la politique de pactes d’État a fait place à une guerre de basse intensité relancée par le PP et le PSOE qui se sont identifiés à l’État, l’ont considéré comme leur bien, État qu’ils ont dépecé et vendu par petits bouts sous forme de nouvelles compétences cédées aux régions, vidant ainsi celui-ci d’une grande partie de sa capacité d’action et d’une bonne partie de ses revenus (système du cupo basque[11],  privilèges fiscaux pour certaines régions, donc ; autonomie de plus en plus grande pour la levée des impôts[12]). Ciudadanos est le seul parti qui propose une éducation et un système de santé de qualité et nationaux. Ciudadanos est la troisième Espagne qui en a assez des deux autres, comme le déclarait le député andalou Fran Carrillo il y a quelques jours[13].

La situation de grave crise politique et institutionnelle que vit l’Espagne aujourd’hui plonge donc ses racines bien au-delà des choix politiques de M. Sánchez même si l’on peut dire qu’il s’est engagé consciemment dans un processus très conflictuel mais cher au PSOE encore à l’époque du Congrès de Suresnes en 1974, sous la pression des séparatismes qu’il a contribué à revigorer au même titre que le PP, à savoir la construction d’un État fédéral, voire confédéral, au détriment d’une conception plus unitaire du pays, et la reconnaissance du droit à l’autodétermination des peuples ibériques. Comme ses alliés nationalistes, la gauche espagnole fait mine de ne pas comprendre que l’unité d’un pays n’est pas incompatible avec la notion de liberté et avec le respect des différences culturelles régionales. Même si Franco l’avait élevée en principe directeur, elle n’est pas seulement le fruit des caprices d’un dictateur. La gauche espagnole s’est engagée dans la construction de ce que certains appellent un « fédéralisme asymétrique », cautionnant les privilèges de certaines régions, les régions du nord en particulier, et l’absence de redistribution des richesses sur l’ensemble du territoire national, et donc de solidarité. C’est pourquoi des intellectuels comme Félix Ovejero parlent de « gauche réactionnaire »[14], qui donne l’impression de se vouer bien plus au lobbying identitaire ou coaching ethnoculturel qu’au bien commun, tant elle défend et cultive les particularismes. Cela est porté à un tel degré en Espagne aujourd’hui que l’on peut parler sans exagérer d’une ré-ethnicisation forcée (Catalogne, Communauté de Valence et Baléares, Pays Basque), en tous cas, encouragée par des financements (promotion de l’aragonais, parlé par à peine 5% de la population de la région), stratégie qui peut sembler tout à fait déplacée et néfaste en période de grave crise économique, écologique et sanitaire. Le gouvernement, à travers la Loi d’Éducation adoptée en novembre 2020 (Ley Celaá) qui remet en question le statut véhiculaire de l’espagnol sur l’ensemble du territoire national et son caractère de langue officielle de l’État[15], entérine le concept créé par les « nationalismes périphériques » de « langue propre » (la langue régionale), ce qui relègue l’espagnol, la langue commune, au statut de « langue impropre ». Que penser de plus de telles politiques linguistiques dans un pays rongé par le chômage, en particulier le chômage des jeunes qui s’élève à près de 40%[16], le plus élevé d’Europe ? Dans un nombre croissant de communautés autonomes aujourd’hui, les gouvernements régionaux tentent d’imposer des examens de langue régionale, ce qui a pour conséquence de fermer la fonction publique à des personnes provenant d’autres régions d’Espagne, et d’entraver la mobilité sur le territoire national et à l’étranger.

     Voilà donc le panorama politique tout à fait désolant qui s’offre aux Espagnols. Personnellement, je ne peux m’empêcher de penser qu’il s’agit là d’un beau gâchis. Les grandes formations, Parti Populaire et PSOE, ont incontestablement manqué de dignité et se sont montrés au fil des ans et des élections de moins en moins à la hauteur de l’héritage qui leur avait été légué au moment de la Transition. La naissance de nouvelles formations entre 2006 et 2014, dans un contexte de grave crise économique, a été un soubresaut pour sortir le débat politique de son embourbement et d’une spirale de la haine. Les médias étrangers n’ont pas été tout à fait à la hauteur de la nouvelle donne, non plus. Prisonniers d’une image souvent figée et caricaturale de leur voisin, il se sont complus à renvoyer, comme toujours, l’image d’une Espagne bipolaire, convulsée, intolérante, et si possible sanguinolente. Nous aimons cela … Une autre raison est que les médias de gauche ont porté aux nues le parti Podemos issu du mouvement des Indignés, sans s’engager dans des analyses un peu sérieuses qui auraient mis au jour le caractère tout de même antidémocratique de cette formation. Quant à Ciudadanos, il est tout simplement passé aux oubliettes. Une anecdote rapide pour finir. Après le référendum illégal de 2017 en Catalogne, un journaliste français avait interrogé Inés Arrimadas sur l’orientation politique de son parti. Il lui avait tout bonnement demandé si son parti n’était pas comparable au Tea Party américain, laissant la jeune femme médusée.

[1] https://www.rtve.es/noticias/20210310/mocion-censura-region-murcia/2081521.shtml

Ou encore, https://elpais.com/espana/2021-03-10/el-fragil-pacto-en-murcia-entre-ciudadanos-y-pp-y-sus-encontronazos-vaticinaban-la-ruptura-traumatica.html

La région de Murcie est une communauté autonome du sud de l’Espagne, proche de l’Andalousie.

[2] https://www.publico.es/politica/mas-450-altos-cargos-y.html

[3] https://elpais.com/espana/2021-03-15/una-contrata-millonaria-de-murcia-bajo-investigacion.html

[4] https://elpais.com/espana/2021-03-05/el-vicealcalde-de-murcia-denuncia-a-su-propio-equipo-de-gobierno-por-corrupcion.html

[5] https://elpais.com/espana/2021-03-12/una-firma-y-una-traicion-en-dos-dias-asi-se-fraguo-el-golpe-de-los-tres-transfugas-a-la-mocion-de-censura-en-murcia.html

Ou encore, https://www.elperiodico.com/es/politica/20210314/ana-martinez-cs-acusa-pp-corrupcion-politica-murcia-11578279

[6] https://www.lamoncloa.gob.es/serviciosdeprensa/notasprensa/territorial/Paginas/2020/111120-transfuguismo.aspx  

Mais aussi, https://elpais.com/espana/2020-10-27/el-supremo-fija-que-los-concejales-transfugas-no-pueden-asumir-nuevos-cargos-que-supongan-una-mejora-economica.html

[7] https://www.abc.es/espana/abci-video-lastra-grito-fascistas-fascistas-para-referirse-gijon-201911060924_video.html

[8] Il est à noter que le terme libéral choisi par Rivera ne renvoie pas tellement, à l’origine, à l’idéologie (néo/ultra-) libérale en matière économique, mais au sens qu’il avait au XIXème siècle en Espagne où il était synonyme de progressisme, par opposition au conservatisme des ultras, même si, par ailleurs, Rivera ne cachait pas sa sympathie pour M. Macron. Inés Arrimadas a recentré le parti sur des valeurs plus sociales.

[9] https://www.heraldo.es/noticias/nacional/2020/11/12/bildu-asegura-que-va-a-madrid-a-tumbar-definitivamente-el-regimen-1404979.html

[10] https://www.lavanguardia.com/politica/20200107/472772715042/montse-bassa-erc-psoe-importa-comino-gobernabilidad-espana.html

[11] https://amp.lainformacion.com/espana/asi-es-el-cupo-vasco-que-irrita-a-la-ue-y-a-algunas-ccaa_2dReI3X5pOF8TK7H9VV3f/?utm_source=twitter.com&utm_medium=socialshare&utm_campaign=mobile_amp&__twitter_impression=true

[12] https://www.lemonde.fr/blog/piketty/2017/11/14/le-syndrome-catalan/

[13] https://www.lavanguardia.com/politica/20210311/6299809/diputado-andaluz-cs-fran-carrillo-cojones-todos.html

[14] https://www.elmundo.es/opinion/columnistas/2020/01/03/5e0f5dab21efa01f718b460d.html

[15] http://jardindehipotesis.blogspot.com/2021/03/el-espanol-como-lengua-impropia.html?m=1

[16] https://es.statista.com/estadisticas/488897/tasa-de-paro-juvenil-en-los-paises-de-la-ue/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Des traitements à prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Handicap, 4 clés pour que ça change !
Engagée depuis vingt ans pour l’égalité des droits de toutes et tous, je constate comme chacun que les choses avancent très peu. Les changements arriveront lorsqu’il sera compris que le handicap est un sujet social dont tout le monde doit s’emparer. Le 3 décembre, journée internationale du handicap : voici 4 solutions pour qu’advienne enfin une société inclusive !
par Anne-Sarah Kertudo
Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
Précarité = Adelphité
Nous exclure, nous isoler, nous trier a toujours été admis; nous sacrifier n’a jamais été que le pas suivant déjà franchi par l’histoire, l’actualité nous a prouvé que le franchir à nouveau n’était pas une difficulté.
par Lili K.
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau