La gauche a-t-elle besoin de ressusciter l'extrême-droite pour exister?

Quand la gauche en échec, face au capitalisme triomphant, cède au chant des sirènes de l'identitarisme et des nationalismes xénophobes ...Ce texte se veut une réponse à l'article de François Bonnet du 12 février 2019, "La Catalogne : la honte de l'Espagne, le déshonneur de l'Europe."

    J’ai lu avec stupéfaction l'article de M. François Bonnet du 12 février 2019, « La Catalogne : la honte de l’Espagne, le déshonneur de l’Europe ». Il s’agit d’un article d'opinion à l'argumentation simpliste, caricatural, qui recycle même des données démenties, par exemple par M. Borrell, ministre espagnol des Affaires étrangères (PSOE), en ce qui concerne le chiffre de 1000 blessés lors des charges de police du 1er octobre 2017 (en réalité, entre deux et sept personnes ont eu recours à des soins médicaux ; ces chiffres de la Generalitat - le gouvernement catalan- incluent, en toute mauvaise foi, les personnes "stressées" parce qu'elles suivaient les événements devant leur écran de télévision !). Même un papier éditorial ne peut se faire l’écho de fausses informations.

    L’État (espagnol), hâtivement identifié au gouvernement de droite de Rajoy, est présenté comme le grand responsable de la crise en Catalogne, sans nuances, dans la plus pure tradition d'une gauche vaguement libertaire, très démagogique, de plus en plus identitaire, nullement gênée de soutenir un mouvement xénophobe qui pratique depuis un certain nombre d'années des méthodes d'apartheid à l'égard des populations qui résistent à l'idéologie nationaliste, qui ne sont pas catalanes de souche et maîtrisent mal le catalan. M. Bonnet, journaliste à Médiapart, devrait savoir qu'il est impossible dans certains villages et petites villes de l'arrière-pays catalan (la "tractoria") de se prononcer publiquement contre l'indépendance sous peine d'être mis au ban de la communauté, voire menacé. Voilà qui devrait gêner tout homme de gauche épris de liberté d'opinion ... "Barcelona" a été rebaptisée "Carcelona" (la cárcel : la prison, en espagnol) par les Catalans favorables à une double identité, catalane et espagnole. Ils en ont assez de la ségrégation dans le monde professionnel, des intimidations des séparatistes.

    Mais le plus choquant de l’article, c'est qu’il assimile le pacte qui s'est scellé entre les différentes forces politiques en 1978 à un héritage franquiste ("le pacte constitutionnel hérité du franquisme", "des institutions héritées du franquisme"). J'ai du mal à trouver les mots tant ce jugement de valeur me semble injuste et irresponsable, je dirais même criminel. Dans un pays où les confrontations politiques violentes, fratricides, ont été la cause de nombreux coups d'état, guerres, dont le souvenir de la plus sanglante, celle de 1936, continue à traumatiser la population, arriver à un pacte, un compromis, était une mesure de salut public, le seul espoir de réussir un jour à faire société à nouveau.

Un tel manque de nuances ne peut qu’alimenter les dérives préfascistes, illibérales, les populismes qui inquiètent de nombreux citoyens européens. L’Espagne a été, en 1936, le champ de bataille des idéologies de toute l’Europe. Ne compromettons pas à nouveau son devenir démocratique en lui faisant un mauvais procès, en faisant un usage immodéré et irresponsable d’expressions prêtes à l’emploi : « l’Espagne (à jamais) franquiste » ou qui aurait hérité d’institutions franquistes, c’est comme parler de « l’Allemagne (à jamais) nazie » ; c’est facile, cela fait sensation, mais cela ne veut plus dire grand-chose. Pire, en la nommant ainsi, M. Bonnet contribue à la ressusciter, cette « Espagne franquiste ». La gauche a-t-elle besoin de la ressusciter pour exister ? En tout cas, c’est tout bénéfice pour Vox, le parti d’extrême-droite qui vient de conquérir une visibilité sur l’échiquier politique espagnol !

     L’article de M. Bonnet est ponctué d’expressions clichés tels que « procès politique », « scandaleux procès de militants politiques pacifistes », « une justice réincarnation de l’État oppresseur », qui relèvent manifestement d’une rhétorique caricaturale et partisane, nourrie de termes galvaudés. Il me semble qu’avant d’être des militants politiques, les leaders indépendantistes sont des responsables (irresponsables …) politiques qui jouissaient, grâce à la Constitution espagnole et à une décentralisation extrême, d’une liberté dont les élus français n’ont même pas idée. Je rappelle au passage que cette constitution a été approuvée par référendum à presque 90% des voix. Comme toute constitution, elle fonde le cadre légal d’une société. Ce cadre légal, on peut le modifier, mais pas le violer. Ce n’est tout de même pas du fascisme ou du franquisme que d’affirmer cela. Ces leaders ont usé et abusé de cette liberté, enfreint ce cadre légal, ils ont engagé leurs concitoyens dans une aventure plus qu’hasardeuse, illégale et illégitime puisque la situation de la Catalogne ne relève pas de l’autodétermination (ce n’est pas une colonie), ne subit pas un régime d’apartheid comme l’Inde de Gandhi ou l’Afrique du Sud de Mandela (ce sont les nationalistes qui sont en train d’instaurer un régime d’apartheid). Contrairement à ce qui est affirmé dans l’article, ils ne sont pas jugés pour leurs idées, mais pour leurs agissements, la violation du cadre constitutionnel. Le judiciaire est ici non pas un substitut ou un obstacle à la liberté d’expression politique, mais il poursuit le même but (le respect de tous les citoyens d’un pays, égaux devant la loi), tout en respectant la séparation des pouvoirs bien sûr. Je pense que sa mise en œuvre dans la tentative de résolution de la crise est profondément juste, légitime. Lorsque les séparatistes catalans ont empêché la pratique du bilinguisme dicté par la loi espagnole, lorsque la Generalitat a promulgué une loi qui oblige à rédiger toutes les enseignes des magasins en catalan sous peine de se voir imputer de lourdes amendes souvent fatales au petit commerce, ils ont fait les premiers pas qui les ont conduits à la violation pure et simple de la Constitution. Cette violation n’est pas une abstraction ; elle est un acte violent à l’encontre de plus de la moitié des catalans dont on « illégitime » la double identité. Est-ce du politique ou du judiciaire ? La distinction ne tient pas la route, ici. Sans aucune volonté de victimisation si chère à nos amis nationalistes, on n’est pas très loin de la loi votée par Netanyahou pour faire de l’hébreu la seule langue officielle en Israël, et imposer ainsi aux Arabes un statut de citoyens de seconde zone. C’est ce que deviennent les hispanophones en Catalogne. Même Franco, qu’ils instrumentalisent à des fins politiques, n’a jamais pris de telles mesures contre le catalan. Dans ce cas, rendre la justice n’est pas seulement un acte judiciaire, mais aussi un devoir politique. La défense de la loi a pour but de garantir le vivre-ensemble, loin de l’objectif peu louable de punir des hommes.

Quant au Tribunal Suprême, ce n’est pas un tribunal politique ; il fait partie de l’ordre juridictionnel normal en Espagne. Le système judiciaire espagnol est complexe et garantit les libertés des citoyens. Des juristes comme Olivier Duhamel ou Philippe Lauvaux ont fait une évaluation positive de la Constitution espagnole dans la mesure où elle serait la synthèse achevée de plusieurs modèles, notamment en ce qui concerne la défense des libertés publiques.

En ce qui concerne nos responsables politiques, le procès actuel vise à évaluer quels sont les chefs d’accusation, tâche difficile pour la justice espagnole car la situation est inédite depuis quarante ans. Seuls deux chefs d’accusation, la trahison et la sédition relèvent seulement du Tribunal Suprême (ce qui ne garantit pas deux degrés de juridiction), contrairement à l’accusation de malversation, qui permet le recours à une procédure d’appel.

Mais, peut-on imaginer cette situation en France où le pouvoir des élus est infiniment moindre, ou en Allemagne, où les partis indépendantistes (jugés dangereux pour le pays) et les référendums constitutionnels sont illégaux ? Dit-on pour autant de l’Allemagne qu’elle a hérité d’institutions fascistes ?

De plus, même dans le cas où les leaders nationalistes seraient jugés pour trahison et sédition, ils ont le droit d’engager une procédure d’amparo auprès du Tribunal Constitutionnel, dans le cas où ils estimeraient que leurs droits constitutionnels sont bafoués.

Le roi peut également accorder la grâce, mais ces dames et messieurs nationalistes excluent sans doute cette possibilité, eux qui à l’heure du désastre écologique, s’agrippent à l’opposition séculaire entre république et monarchie, et sont prêts à déclencher une guerre civile pour cela.

Voilà pour le niveau national. On peut ajouter l’existence d’un feuilletage complexe des institutions judiciaires en raison de l’extrême décentralisation, avec les tribunaux des autonomies. Cela nous intéresse dans le cas présent car, en amont du référendum illégal, les leaders indépendantistes ont été désavoués par les letrados (juristes) non pas de Madrid, mais du govern catalan (ils sont nommés par lui et sont ses conseillers) ; ces juristes catalans les ont avertis à plusieurs reprises du caractère inconstitutionnel de la procédure enclenchée. A la suite de cela, les partis de l’opposition (Ciutadans et le PSC, parti socialiste catalan – pas que des « fachos », donc -), ont saisi le Tribunal Suprême de la décision de référendum prise par les élus catalans qui ont décidé de passer outre. Le Tribunal Suprême a alors interdit la consultation en raison de son inconstitutionnalité. On le voit donc, avant d’enfreindre la loi espagnole, les séparatistes catalans ont enfreint leur propre loi. Et ont été avertis à de nombreuses reprises.

Ainsi, les choses sont infiniment plus complexes que ne le laisse entendre l’expression « des institutions héritées du franquisme », ou la sempiternelle et mensongère référence à une opposition entre la Catalogne unanimement indépendantiste et Madrid, utilisées dans ce papier éditorial. Plus grave, l’importance du respect de la loi y est minorée, relativisée. C’est la porte ouverte au retour du fascisme ; je ne pense pas que ce soit l’objectif de la presse de gauche qui prétend plutôt le dénoncer …

 

 

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