La culture plébiscitée par le peuple n'est pas forcément nulle...

En réponse à l’article de Ludovic Lamant, «Un débat sur la "légende noire" de l’empire illustre les doutes identitaires de l’Espagne» (22/12/2019).

     Profitant de l’intérêt que M. Lamant a porté à l’ouvrage de Maria Elvira Roca Barea, Imperofobia y leyenda negra, je me permets d’apporter modestement quelques éléments d’information supplémentaires et quelques commentaires, issus de ma lecture de ladite œuvre il y a quelques mois. Je ne doute pas que M. Lamant l’a lue dans son intégralité. 

     Le livre de Roca Barea est une œuvre vivifiante, pleine de lucidité mais aussi de fraîcheur. Elle convoque la culture propre aux esprits curieux et non conformistes.

Je regrette donc que M. Lamant ait choisi le filtre de José Luis Villacañas, universitaire et figure intellectuelle d’une certaine « gauche » espagnole, pour présenter le livre de cette auteure. Il ne pouvait pas choisir filtre plus négatif et caricatural, trop négatif et caricatural…

Villacañas est affecté du mal qu’il prétend combattre et ressemble par bien des aspects à un prédicateur pontifiant qui n’a de cesse de tordre le cou à un empire qui n’existe plus depuis 200 ans. Comme bon nombre d’intellectuels espagnols de gauche, il est profondément masochiste et se flagelle pour vivre dans sa chair ce qu’il considère être l’ignominie de la colonisation espagnole en Amérique. Son remède : en finir avec le pays qui l’a perpétrée. L’Espagne a un triste privilège : elle est, je crois, le seul pays au monde où une partie des élites intellectuelles œuvre activement au dépeçage de la « mère patrie ».

M. Lamant relève le lien entre cette figure de ce que l’on appelle parfois en Espagne la « gauche noire » (en écho à « l’Espagne noire ») et Podemos. Cette étrange hispanophobie est partagée en effet par une partie de la gauche espagnole, en particulier Podemos. Personnellement, en ce qui concerne les leaders de ce parti, j’ai du mal à comprendre comment des acteurs de la vie politique peuvent aspirer à être les représentants d’un peuple et d’un pays qu’ils fustigent (je dis bien, non pas une ligne politique mais le pays lui-même), faisant preuve ainsi d’un manque de civisme affligeant et contre-productif. Les résultats sont là : les Espagnols dans leur grande majorité ont désavoué la ligne politique des leaders de Podemos et n’ont guère de sympathie pour Pablo Iglesias qu’ils jugent dogmatique et arrogant. Ce dernier et son parti, en pleine débâcle électorale, n’ont été sauvés du naufrage que grâce aux pirouettes politiques de Pedro Sánchez qui, contraint et forcé, les a choisis pour alliés afin de pouvoir gouverner et mener une politique de gauche (pirouettes que je trouve, je dois le dire, fort peu démocratiques). Ils représentent une gauche qui laisse un boulevard à l’extrême droite, qui peut revendiquer pour elle seule l’amour de la patrie, notion tout de même chère, quoi qu’on en dise, au petit peuple.

     Dans le paysage intellectuel espagnol miné par les rancœurs de longue date, Villacañas a choisi son camp, celui du luthéranisme opposé au catholicisme de l’empire des Habsbourg, perpétuant ainsi un débat d’un autre temps peut-être… Je l’ai entendu, lors d’une conférence, porter aux nues Luther, chantre de l’intériorité et de la liberté individuelle (etc., etc., etc.). Les choses sont plus complexes et la naissance du protestantisme est liée à des enjeux de pouvoir, de suprématie économique et politique, a alimenté autant qu’elle a été alimentée par (déjà) la montée des nationalismes européens, en l’occurrence le nationalisme allemand. Je ne veux pas être simpliste à mon tour, mais s’il est hors de question de délégitimer ce nationalisme, on peut dire cependant que son visage le plus noir s’est incarné dans le nazisme. M. Villacañas a donc choisi son camp et rêve des brumes du nord de l’Europe. Si je connaissais son œuvre de façon plus approfondie, je me permettrais de dire que M. Villacañas est un snob. Il pare « l’autre », à l’excès, de vertus supérieures.

M. Lamant, quant à lui, boucle la boucle en réintroduisant la problématique catalane au travers d’une citation expéditive et inopportune.

Une fois de plus, tout cela fait système, est sclérosant et tellement attendu… Ce conservatisme, voire cet esprit réactionnaire, ce n’est pas la gauche pour moi ; c’est même son contraire.

Surtout, tous ces préjugés sont précisément, à mon sens, à l’origine du succès inquiétant de Vox. Après avoir pêché dans les eaux du PP, et dans une moindre mesure de Ciudadanos, la formation est partie à l’assaut de l’électorat traditionnellement fidèle au PSOE. Il faut voir Iván Espinosa de los Monteros (Vox) trinquer avec les « techniciens de surface » du congrès des députés. Ce grand bourgeois (aristocrate ?) a parfaitement compris que ce n’est pas en dénigrant « l’hispanitude » des plus modestes que l’on attire l’électorat populaire. Il fraye, lui, sans faire de signes de croix ni de génuflexions, avec le petit peuple fier d’être espagnol, qui aime le flamenco et parfois encore la corrida. Cette démarche a été comprise depuis longtemps par le FN/RN en France, avec le succès que l’on sait. Pendant ce temps, la gauche « décolle » de la réalité sociale ; la gauche de Villacañas et des leaders de Podemos fréquente un peu trop les universités et les meetings de parti, une gauche censée être anticonformiste devenue tellement conformiste…

     Pour revenir au livre de Maria Elvira Roca Barea, je regrette que sa lecture soit teintée d’emblée d’un voile d’hostilité et de méfiance suscité par cet article. Les commentaires de Villacañas, dont M. Lamant se fait l’écho, débordent du mépris de l’universitaire pour le néophyte. Enfin, … Maria Elvira Roca Barea a tout de même enseigné à l’université de Harvard. Certes, elle n’est pas historienne, et ne prétend pas l’être. Elle a une formation, entre autres, de lettres classiques (elle est helléniste et latiniste). Elle possède une extraordinaire culture qui lui a permis de jeter des ponts nouveaux entre des domaines multiples. Sa pensée n’est pas académique ; elle est d’autant plus rafraîchissante. Elle dit elle-même avec beaucoup d’humour que, face à l’indigence et au conformisme de certains courants de pensée dans son pays, dans le domaine historique en particulier, elle a endossé le maillot du footballeur qui descend dans le stade (dans l’arène) pour défendre des idées nouvelles, alternatives. Son livre, d’une immense érudition, jette des regards neufs sur l’histoire espagnole et refuse de s’en laisser imposer par la doxa bien-pensante de la gauche vertueuse et politiquement correcte, celle qui se déchire la poitrine et s’offusque, ne cesse, en mal d’exotisme et d’innocence en ces temps troublés, de réinventer le mythe du « bon sauvage » (à mon sens, cette gauche produit une pensée propice à l’autocensure, digne de celle des ligues de vertu et de l’époque victorienne). Parfois teintée, c’est vrai, d’un certain conservatisme, l’œuvre n’est pourtant pas, loin s’en faut, une apologie du colonialisme ou de l’impérialisme. Et dire, comme le fait Villacañas, que l’auteure est une pro-trumpiste, relève purement et simplement de la mauvaise foi et du mensonge, de l’outrance, de l’injure.

     La pensée de Maria Elvira Barea est infiniment plus complexe. Elle rappelle, par exemple, que peu de recherches ont été menées sur la notion d’empire, parce que celle-ci est d’emblée occultée par la notion plus sulfureuse et conflictuelle d’impérialisme qui a déjà fait couler des tonnes d’encre.

Elle dit aux Espagnols en proie, c’est vrai, à des interrogations sur leur identité, confrontés à une grave crise institutionnelle, que l’empire espagnol a aussi été source de métissage et que les autochtones d’Amérique avaient le statut de sujets de la Couronne des siècles avant que les blancs des États-Unis n’accordent le droit de vote à la population noire ; que les nobles aztèques ont fondé avec les conquistadors des dynasties aristocratiques métisses reconnues en Espagne.

Elle insiste sur la complexité des événements de la conquête, loin des simplifications abusives, et rappelle que si les Espagnols ont pu vaincre les Aztèques, c’est parce qu’ils ont fait figure, dans un premier temps, de libérateurs auprès des peuples soumis par les Aztèques : les Totonaques et les Tlaxcaltèques, mais aussi les Mayas réduits à l’esclavage. Et non, l’Amérique précolombienne n’était pas un Eden ; les graines de la cruauté y avaient déjà germé. Et bien sûr, l’aide « généreuse » des Espagnols n’était que le moyen d’établir leur propre domination.  Roca Barea ne donne pas dans l’angélisme…

J’ai appris également avec stupeur que si les puissances européennes rivales de l’empire espagnol, aux XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, vitupéraient les origines troubles, honteuses des habitants de la péninsule, ce n’était pas par compassion pour les victimes juives et musulmanes de la Reconquista, mais bien au contraire parce qu’ils les considéraient comme des métèques au sang impur, dégradé par le métissage (biologique et culturel) avec les impies. C’est là que trouve son origine la fameuse phrase de l’illustre humaniste Érasme : « Non placet Hispania ». Invité par le Cardinal Cisneros à enseigner en Espagne, ce grand homme refusa l’invitation non pas parce qu’il reprochait aux autochtones leur obscurantisme, mais parce qu’il y avait trop de juifs et trop peu de chrétiens dans ce pays …

     Comment s’étonner alors que le livre de Maria Elvira Roca Barea, d’une qualité intellectuelle incontestable, soit devenu un best-seller ? Eh oui, il « fait du bien » aux Espagnols parce qu’elle réintroduit de la nuance là où il n’y avait de place que pour la condamnation, par exemple dans les pensées amères, pleines de ressentiment, réprobatrices de M. Villacañas, dans son étrange obstination à vouloir faire la peau à leur pays.

     Pour ce qui est de l’article paru dans El País, de la journaliste Patricia Blanco[1], je m’y attarderai à peine, de peur, devrais-je dire peut-être, de me salir les mains pour reprendre l’expression élégante de Villacañas citée par Ludovic Lamant. La critique est aisée et l’art difficile. Nous savons tous qu’un auteur voit et revoit son œuvre au fil des éditions successives. Cette journaliste de El País, de façon assez mesquine et lamentable me semble-t-il, s’est livrée à un travail d’expurgation digne d’une autorité de censure. Elle a établi une liste (si, si, avec des numéros et tout …) des coquilles, imprécisions dans les citations, erreurs qui auraient été commises par Maria Elvira Roca Barea et tente de jeter le discrédit sur l’ensemble de l’ouvrage en raison de ces quelques imperfections. Un peu minable, tout de même. Moi-même lectrice du journal El País, je me suis demandé si cette démarche avait quelque chose à voir avec l’alignement actuel, assez inconditionnel, du journal sur la ligne politique gouvernementale (El País, la « voix de son maître » PSOE), ou tout simplement sur la doxa ambiante.

     Pour ma part, je conseille vivement la lecture du livre de Maria Elvira Roca Barea. Malgré sa grande érudition, il se lit comme un roman et éclaire d’un jour nouveau, avec une étonnante acuité, les enjeux politiques et économiques, de pouvoir, de l’Europe contemporaine. L’Europe, tout comme la Chine et les États-Unis n’est-elle pas un empire ? L’on ne peut que se réjouir du succès populaire d’un ouvrage érudit et intelligent.

Si j’étais traductrice professionnelle, je n’hésiterais pas à en faciliter la lecture aux esprits curieux non hispanisants.

[1] https://elpais.com/cultura/2019/12/19/actualidad/1576745125_565402.html, “Las citas tergiversadas del superventas sobre la leyenda negra española”

 

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