L'Espagne en guerre, encore et toujours

Au vu de la montée de la violence qui se fait jour avant les élections dans la Communauté de Madrid, je publie sur ce blog un texte écrit lors de la sortie du film "Le Silence des autres", sur l’Espagne de la Transition et le prétendu « pacte de l’oubli ». Ces réflexions me semblent plus que jamais d’actualité. Elles s’adressent aux apôtres du manichéisme.

     Le conflit actuel en Catalogne, médiatisé en Europe et ailleurs dans le monde essentiellement à partir du « coup d’État » avorté du 1er octobre 2017, a fait remonter à la surface de ma conscience les histoires familiales liées à la guerre et à l’après-guerre d’Espagne. J’ai éprouvé avec un certain étonnement, spectatrice de la violence inattendue de mes propres émotions, la peur et la désorientation. Ce conflit a fait sourdre en moi une colère dont je ne me serais jamais cru capable auparavant, en matière de politique. J’assistais, par médias interposés, à la résurgence de circonstances étonnamment semblables à celles qui ont préludé au déchaînement de la violence en 1936.

 

     L’Espagne avait été un problème pour mes parents parce qu’ils avaient dû vivre un départ traumatisant, un déchirement. Avant l’émigration, en Espagne, ils avaient connu des exclusions affectives (abandon, perte du père), sociales (déracinement lié à l’exode rural, pauvreté), mais jamais le sol ne s’était dérobé sous leurs pieds comme lorsqu’on se retrouve, à l’âge adulte, coupé de son espace ami, de sécurité et enfermé dans une carapace parce que le monde n’est plus abordable dans la langue qui est la vôtre depuis votre naissance. Alors leur pays est devenu le trésor perdu, la terre à reconquérir, un jour peut-être, toujours là-bas mais hors de portée, dans un horizon qui, comme tous les horizons, s’évanouit à mesure que l’on pense se rapprocher de lui.

     Or, je crois maintenant que, malgré la dureté de l’exil ou de l’émigration (comme on voudra nommer le départ ; dans notre cas, complexe, les deux mots sont justes), cela a été une chance de partir, pour ma grand-mère, pour mon père. Jamais ma grand-mère, militante de la C.N.T., milicienne[1] pendant la guerre d’Espagne, ni mes parents, qui ont appartenu tous les deux à une famille républicaine, à une famille de vaincus, n’ont dénigré leur pays parce qu’il serait devenu tout à coup la terre de Franco. Ce sentiment d’appartenance à un pays et à une culture, le vainqueur n’a pas réussi à le leur voler. Malgré le hold-up évident du dictateur sur les « signes d’identité » espagnols pour construire une vitrine factice, pittoresque et dérisoire au pays ravagé, pour asseoir son pouvoir autocratique, je ne peux comprendre comment nombre d’opposants au régime en sont venus à détester leur pays et leur culture, centenaires, à accepter de devenir des renégats, à pratiquer le Spanish bashing. Je ne peux m’empêcher de penser que ceux qui cèdent à ce sentiment de haine le font par dogmatisme, parce qu’ils croyaient à un idéal et que la destruction de cet idéal, le dépit de l’échec, l’humiliation et la souffrance qui s’en sont ensuivis, réels et brutaux, ont distillé en eux le venin du ressentiment. Je comprends maintenant, au vu des échos transmis par les médias et des conversations avec des proches restés en Espagne, que beaucoup de ces opposants vaincus qui sont restés au pays ont donné un sens à leur vie, à leur amertume, à leur impuissance, en vivant penchés au balcon de leur vie, comptant les « fascistes » du village ou du quartier, tirant le fil des généalogies de leurs voisins ou compatriotes de « l’autre camp », spéculant jour après jour sur la couleur politique de chacun et les rendant responsables de tous leurs maux, de tous leurs échecs, de toutes leurs frustrations. Dès le berceau, leurs enfants ont bu la haine de leur pays, et donc de soi. D’autant plus que dans un pays qui a connu un conflit aussi commenté, controversé, et surtout mythifié que la Guerre Civile d’Espagne, il est difficile pour les générations qui sont arrivées « après la bataille » mais ont grandi parmi des adultes qui ne cessaient de s’y référer, il est difficile donc de se faire une place dans l’histoire et de renoncer à tout ce que cet épisode a fait naître de passions. Il était ainsi bien tentant de déterrer la hache de guerre et par là même de renoncer à la politique de consensus menée par seulement une partie des aînés, les traîtres, depuis la Transition.   

Il est clair maintenant pour moi que cette vision duelle, en noir et blanc, de l’histoire, n’est pas le monopole des conservateurs et des réactionnaires de droite, nationaux-catholiques ou pas, mais qu’une partie de l’« autre » Espagne qui a lutté férocement contre la tribu multiséculaire des « croyants » auto-baptisés « vrais Espagnols » et « gens de bien », est tout aussi contaminée par la croyance manichéenne en une lutte épique du Bien et du Mal, du saint croyant contre l’hérétique. Et ils sont prêts à toutes les alliances, même à l’autodestruction, pour gagner cette guerre de religions.

 

     J’ai vu l’an passé au cinéma le documentaire Le Silence des autres, de Almudena Carracedo et Robert Bahar. En d’autres temps, son visionnage aurait été pour moi bouleversant, à la limite de l’insoutenable. J’ai été submergée maintes fois par une émotion violente en regardant Mourir à Madrid, de Frédéric Rossif, Le Labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Toro, etc. Mais voilà … je ne supporte plus cette approche émotionnelle, biaisée, de la question.

Pour ne pas me laisser submerger par la peur et l’angoisse dues à ce nouveau soubresaut dans l’Espagne européenne du XXIe siècle, je me suis tournée (modestement) vers l’étude, l’analyse, une approche rationnelle de l’histoire, tant cette remontée de violence me semblait avoir pour fondement des prémisses altérées. Dans mon cas personnel, en tant qu’enseignante, j’ai, des années durant, transmis à mes élèves des contre-vérités, leur ai expliqué que Franco, « ne supportant pas » la victoire de la République, la liberté enfin conquise par le peuple espagnol, avait déclenché un coup d’État. Confondant dans un même cri d’indignation les élections de 1931 et celles de 1936, j’amalgamais allègrement deux moments bien distincts de l’histoire d’Espagne, et enfouissait dans le même temps sous des pelletées de sable les élections de 1933, perdues par la gauche. L’affaire était entendue, pliée en quelques mots. J’avais grandi dans une famille pauvre, où la revendication politique érigée en foi avait supplanté l’analyse. J’étais donc convaincue que j’étais du côté lumineux de la force, contre l’injustice, du côté des bons. Je le pense toujours un peu mais … un petit bout du voile idéologique qui m’enveloppait s’est déchiré.

Bien sûr, en 1931 (et non 1936, date unique de référence), des hordes de pauvres, de miséreux, d’oubliés de l’Histoire, ont pensé que leur heure était arrivée, qu’ils avaient enfin voix au chapitre, que les choses allaient changer, la société devenir plus juste, … Ils avaient gagné les élections. Ou du moins, les élus de gauche ont décrété la victoire des forces de gauche, plutôt urbaines, sur les forces réactionnaires de l’Espagne rurale. Voulant éviter un bain de sang, le roi Alphonse XIII a abdiqué au profit des partisans de la république, parmi lesquels, soit dit en passant, se trouvaient aussi bien des progressistes que des conservateurs. D’ailleurs, la monarchie avait dû faire face auparavant à deux coups d’État militaires puisqu’il y avait, au sein même de l’armée, des partisans de la république (on le voit, la situation était complexe, bien loin des simplifications abusives et des clichés toujours en vigueur aujourd’hui).

Pourtant, la tragédie était dès lors en route. L’Espagne, l’un des rares pays à l’époque à porter des idées de gauche au pouvoir, est entrée dans un engrenage de violence, de déchaînement des passions, un processus prérévolutionnaire qui a plongé le pays dans le chaos. Malgré les réformes, jugées trop lentes et insuffisantes, le gouvernement progressiste, accepté bon an mal an par les conservateurs, a très vite été débordé par des forces beaucoup plus radicales. Une fois les pulsions destructrices libérées, elles ont balayé tout espoir de réforme pacifique, au nom d’utopies bien plus séduisantes : la révolution et la dictature du prolétariat encouragées par le régime soviétique, les idéaux anarchistes, le communisme libertaire proclamé de façon anarchique un peu partout par des « autorités » locales sur le territoire espagnol, sans oublier bien sûr les séparatismes basque et catalan …

Toute cette lente dislocation de l’ordre social qui a conduit à la folie meurtrière de la guerre civile a eu lieu pendant ces cinq années jetées dans les oubliettes de la mythologie républicaine, et par conséquent de notre mythologie familiale. Les forces de gauche avaient le pouvoir, et voilà ce qu’elles en ont fait. Pas facile, pourrait-on dire, de sortir de longs siècles d’injustice et d’exploitation orchestrées par des puissants rétifs à toute réforme. Mais de là à balayer toutes les voix éclairées qui pressentaient le chaos … On pense au «¡No es esto, no es esto! La República es una cosa. El radicalismo es otra. » de Ortega y Gasset.

Au fur et à mesure que je tente de réintroduire une certaine complexité dans l’histoire officielle en laquelle j’ai longtemps cru avec la force imposée par l’évidence, une petite voix commence à sourdre, que j’écarte d’un mouvement vif de la tête, presque un mouvement réflexe, comme pour chasser une mouche importune. Va-t’en, dis-je, j’ai bien le droit de grandir un peu, de penser la chose sans m’identifier à une sauveuse d’idéaux parentaux ou plutôt de parents idéaux, de parents victimes, héroïques à force de tant de souffrance. Mes parents étaient des victimes ; c’était mon point de vue et il fallait réparer l’injustice. Mais l’Histoire ne se construit pas de façon unilatérale, univoque. Il est nécessaire de convoquer de l’altérité, des perspectives plurielles.

 

     Je reviens au documentaire Le Silence des autres. Il évoque la souffrance de victimes du franquisme pendant la guerre, mais aussi, plus tard, celle de militants antifranquistes durant la dictature, des communistes par exemple. Or, cette fois-ci, la vue d’êtres suintants de souffrance a suscité en moi un mouvement de retrait. Elle m’a anesthésiée, et cela m’a profondément gênée car je place la compassion parmi les valeurs les plus hautes à cultiver et à respecter. Au lieu de compatir, je me suis retrouvée sur un siège éjectable, projetée dans le camp des insensibles, des traîtres, traître à ses parents, à ses idées de toujours, au parti des justes. Comment peut-on refuser un soutien inconditionnel à des martyrs, victimes incontestables de violences corporelles et morales, de torture, d’abandon, de cynisme, de domination de la part de puissants intouchables ?

Je persiste à faire un pas de côté. Tout a été fait, dans ce film, pour nous rapprocher de ces êtres au sort très semblable à celui de mes parents, de ma grand-mère. Et c’est précisément cela qui provoque mon raidissement : je refuse d’être enserrée par la caméra dans le champ étroit où seul demeure un visage tordu par l’émotion, la douleur, et couvert de larmes, où affleurent pendant plus d’une heure une marée de sentiments, espoir, déception, obstination, attente, etc. Et aussi des mains qui se joignent, qui se tordent, que l’on étreint avec chaleur. Comment penser autrement, penser la complexité, l’avant, l’après, le contexte, l’autre, avec ce langage de gros plans, d’inserts, de plans moyens rapprochés de témoins. Des témoins. Imparable.

Je décide de ne pas marcher. C’est à peine avouable. Je sais que ce qu’ils disent est vrai, leurs larmes, leur révolte, mais je décide de ne pas marcher. Parce que parallèlement à ces visages et témoignages, le discours distillé par les images montées en cut[2] des bourreaux (Billy el Niño), de Franco, puis d’Adolfo Suárez, puis du roi Juan Carlos, puis de son fils Felipe VI, d’Aznar, de Rajoy, établit une continuité et élabore une version des faits qui ne renvoie plus à la réalité mais à l’idéologie. On essaye de nous raconter une histoire simple, univoque, celle des méchants et des bons, de façon linéaire, avec quelques détours tout de même qui nous mènent à des milliers de kilomètres de l’Espagne, nous font passer par le Chili, l’Argentine, le Cambodge, le Rwanda. Même combat ? Vraiment ? Gros plans sur les visages ou les crânes des suppliciés ; des plans moyens sur les témoins des faits encadrent un plan d’ensemble de Franco reçu par les officiels du gratin mondial ; des plans d’ensemble sur les plaignants qui posent pour la photo, rassemblés en groupe solidaire alternent avec des séquences de manifestations où les forces de l’ordre, agents de l’État oppresseur, matraquent et traînent leurs victimes au sol.

Le tout se déroule sous l’égide de statues gigantesques érigées en l’honneur des victimes de la guerre civile ; elles dominent un paysage qui s’étend à perte de vue, dans la province de Tolède, pensé-je. Elles apparaissent en plan général de façon récurrente : elles se dressent comme la statue du commandeur dans Don Juan appelant le jugement Dernier, comme les combattants républicains héroïques, à l’orée du bois, dans le film de Guillermo Del Toro, Le Labyrinthe de Pan. Ce plan nous en impose ; il donne l’illusion d’une vue générale grandiose, dégagée, d’un paysage exempt de tout écueil, de toute ambiguïté, vaste comme la vérité ou la sincérité. Symbole religieux inversé du doigt de Saint Thomas qui vient caresser les bords de la plaie de Jésus, la main d’un enfant conduit en pèlerinage au pied des statues, touche, du bout de ses doigts, un impact de balle sur l’omoplate de l’une d’elles. Les « fascistes » ont endommagé l’œuvre ; ils ont voulu tuer une fois de plus les justes, comme Saint Pierre reniant le Christ non pas une mais trois fois. Surgit dans mon esprit l’image du Saint Thomas de Caravage, incrédule, coupable du besoin de toucher les chairs entrouvertes de Jésus pour croire à son martyre, et à sa divinité[3]. Ici, ni le doute, ni la suspicion n’ont leur place puisque c’est un genre bien précis qui est convoqué, celui du culte aux martyrs. C’est bien cela, ce film est un documentaire, né des aspirations des auteurs à fournir des documents à la véracité incontestable, un documentaire sur l’impossibilité d’intégrer le doute dans une pensée vouée à la souffrance. C’est bien au moment où l’on nous dit qu’il n’y a pas de doute possible qu’il convient d’être sceptique, de douter, et de se souvenir, car au même titre que le doute, la mémoire est le ferment et un outil précieux et puissant d’analyse et de réflexion.

 

 

[1] La milice fut un mouvement populaire qui s’organisa pendant la guerre civile espagnole à l’initiative des organisations anarchistes dominantes, C.N.T. et F.A.I. Ses membres combattirent dans le camp républicain. Son action fut très différente, donc, de celle de l’organisation paramilitaire créée en France par le régime de Vichy pour lutter contre la Résistance et qui collabora avec les nazis.

[2] Le montage cut juxtapose deux plans ou objets sans effet optique. Le passage est net et instantané (https://creamus.inagrm.com/co/0102_Montage_Cut.html).

[3] L’Incrédulité de Saint Thomas, Caravage, 1603.

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