Dis, tonton, c’est quoi un con?

Demain c'est la rentrée des classes pour 12 millions d'enfants. Ils sont notre avenir, l'avenir de la planète, on ne peut pas, on ne doit pas leur mentir et pourtant il y a des vérités qui font mal...être ou ne pas être con ?

C’est une question très embarrassante, plus qu’il n’y paraît.

Je suis l’oncle d’un enfant curieux, Baptiste,  qui se pose beaucoup de questions sur ce qui l’entoure et sur ceux qui l’entourent.

Or, inévitablement, il est, comme vous et moi, entouré de cons. Devant, derrière, en haut, en bas, à gauche, à droite, le pauvre petit ne peut pas faire un pas sans croiser la route d’un triste con, d’un gros con ou d’un sale con, les pires.

Mais voilà ! il ne le sait pas !

Que faire ?

En fait je suis le frère de sa grand-mère, donc son grand-oncle mais cela ne change rien à nos destins qui se croisent au détour d’une  question qui semble anodine, mais qui ne l’est pas, juste avant sa rentrée des classes, demain.

Il m’aurait sollicité à Pâques, à Noël ou juste avant ses grandes vacances, ici ou là, je crois que ma gêne eut été la même, c’est une question de fond, les saisons n’ont aucune espèce d’incidences en la matière, il y en a partout. Enfin, je crois.

Que faire ?

Lui dire la vérité ?

C’est une lourde responsabilité.

Il faudrait que je lui donne des exemples, les enfants ont besoin de traduire ce qu’expliquent  les parents par des représentations concrètes, des illustrations, des prénoms, des noms !

Mais qui ?

J’anticipe, je tremble… « Et papa, il est con aussi ? »,  « Et mamie elle est  conne ? « Et toi, t’es con comme eux ? »

La contamination, la théorie des dominos…quel que soit l’angle d’attaque, la connerie envahit tout.

Impossible d’adosser une explication à des exemples familiaux, cela risque de traumatiser l’enfant, il faut sortir du cercle, parler des autres.

Faire un dessin par exemple.

Je dessine mal, mais je dois faire quelque chose pour ne pas l’abandonner, le planter là, au beau milieu d’une question aussi cruciale. Les enfants qui se posent des questions sans obtenir de réponses claires s’angoissent très vite, ils ont l’impression qu’on leur cache un terrible secret et c’est vrai que c’est terrible…

Alors, grand ou petit, le con ?

Maigre ou gros ?

Blond ou, au contraire, basané avec des cheveux frisés ?

Un homme ou une femme ?

Noir ou blanc ?

Pour les homosexuels on abordera le sujet un peu plus tard, c’est déjà assez compliqué comme cela, merde !

Je ne suis pas Saint Exupéry, déjà qu’un mouton est hors de (ma) portée…

Ma nièce a eu la bonne idée d’élever ses enfants dans le « respect de la différence » en ajoutant très tôt, juste avant la puberté, « Ces différences qui nous enrichissent, toutes et tous », elle est féministe. Une très gentille petite, ma nièce.

Ma sœur, sa mère,  est plus…traditionaliste, plus rigide, plus…plus conne !

Mon beau-frère, n’en parlons même pas ! il a voté Fillon au premier tour et Macron au second…demain, c’est promis, il votera Le Pen. Le parcours typique de l’électeur con. Et majoritaire. Et libéral…la totale ! une vraie planche, mon beauf.

En y réfléchissant, je me dis qu’il a de qui tenir, le Baptiste…il est agaçant cet enfant, à la fin, c’est peut-être héréditaire la connerie, après tout.

Dans la mesure où je ne sais pas comment dessiner une « différence enrichissante », une seule, j’aurais beaucoup de mal à en dessiner plusieurs…

Coincé.

Même problème si je lui propose des photos…en plus il y a un gros, un très gros problème, je ne suis pas le curé du village ! Un grand-oncle qui donne des photos à un gamin de 9 ans, assis sur ses genoux…vu de loin…sans explication…comment dire ? C’est ambigu !

Le pape ne viendra pas à mon secours ni Barbarin. Surtout pas Barbarin. Même si je suis en région Auvergne-Rhône-Alpes, il change de trottoir  pour un oui ou pour un non, surtout après un « oui » inaudible qui dit non. Lui ou ses ouailles, c’est la même gangrène.  

Je n’ai pas envie d’être placé en garde à vue sur un quiproquo, j’ai une réputation à tenir.

Merde de merde !

Une idée m’a traversé la tête : et si je m’inspirais, tout bêtement, de la Déclaration universelle des droits de l’homme » ?

Elle commence comme cela, avec un joli préambule « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… »

S’ensuit un assez long énoncé de « Considérant », 7 au total, qui se concluent par l’Article 1er« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Trop compliqué.

Le gamin, un sale gamin, j’en suis certain maintenant, va m’objecter que si les hommes sont doués de raison et de conscience cela veut dire qu’ils ne sont pas cons. Et que traiter les autres de cons, c’est manquer de « fraternité ».

C’est assez logique, il a raison Baptiste, il m’énerve, mais il a raison.

Et pourtant, la connerie…elle ne vient pas toute seule…en frappant à la porte un beau matin. Elle ne prévient pas, d’ailleurs.

Quel sale gosse quand j’y pense !

Ne rien lui dire, le laisser dans l’ignorance ?

Il va apprendre à ses dépens  que les cons sont très nombreux, bien organisés et extrêmement puissants, ils se comprennent d’un seul regard et à demi-mot, ils n’ont pas besoin de se parler pour pourrir la planète. De bombes, de glyphosate, de bagnoles puantes, de salauds et de pédophiles.

De toute façon les enfants passent leur temps à poser des questions connes du genre :

« C’est quoi, tomber amoureux ?» 

Difficile de lui répondre que vous vous posez la question après 20 ans de mariage avec sa mère…

« Pourquoi les riches ne donnent pas aux pauvres ?»

Faire une « Macron » du genre « Parce que les pauvres sont des bons à rien »…c’est un peu court tout de même…non ?

« À quoi ça sert les diplômes puisqu’un jour je serai mort ? »

- Mort ou chômeur, c’est la même chose, mon petit, en attendant récite-moi ta leçon, parle-moi de nos ancêtres, les Gaulois.

Pas possible.

Je rends les armes !

J’abandonne, le sujet est trop délicat.

Je pensais disposer de ressources intellectuelles et pédagogiques suffisantes pour éviter la connerie, mais non…je reste prostré, impuissant, incapable de répondre à Baptiste.

Je suis con.

Mais au moins, je le sais, moi, c’est déjà ça…je me console comme je peux.

C’est en substance ce que j’ai fini par dire à mon petit Baptiste, il s’est mis à rire, mais à rire…moi aussi, je me suis senti soulagé, content, libre.

Je connais mes limites, Baptiste aussi, maintenant, nous sommes complices de cette franchise, comme liés par un secret,  je me devais d’être honnête vis-à-vis de lui, il ne peut pas commencer sa vie sur des mensonges, les miens en l'occurrence. Pas les miens, non !

Nous sommes partis main dans la main dans le jardin, un verre de limonade chacun et du pain d’épice pour lui, en plus.

Je l’aime bien cet enfant, il est intelligent.

La preuve, il se pose des questions, c’est la seule chose qui compte. Il ne faut pas décevoir leur curiosité.

La connerie commence presque toujours par des mensonges.

Bonne rentrée des classes, mon Baptiste.

Bonne rentrée les pitchounets !

Ne lâchez rien !

On a besoin de vous, si vous saviez à quel point on a besoin de vous…

Un concon tonton qui vous aime.

 

P.S 

Pour ceux et celles qui veulent approfondir le sujet, cet article de Denis Faïck « Autopsie de la connerie » parue dans La revue des Ressources, il y a quelque temps déjà.

https://www.larevuedesressources.org/

 

 

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