Le Haokah est en voie d’extinction, l’humanité est menacée !

Parfois, on fait de bien curieuses rencontres ...

En pleine séance de bricolage – rails, placo, pose d’étagères, etc. – je me suis aperçu que mon niveau à bulle était tordu, torsadé, vrillé …

Inutilisable, donc.

Mon premier réflexe a été de chercher un coupable, j’ai donc mené une enquête rapide au sein de ma famille d’abord, auprès de mes amis ensuite, des amis de mes enfants …

J’allais interroger les voisins, les passants, la factrice quand …

A peine avais-je commencer à questionner Nathalie, ma femme – qui est très douée pour redonner vie et couleur à une vieille armoire, une chaise cassée où une table basse oubliée dans le grenier –  que je me posais une question de fond : « le fait de trouver un éventuel coupable va-t-il redresser le squelette tordu, en acier, de mon vieux niveau à bulle rouge que je trimballe depuis plus de 20 ans ? »

Sans m’en rendre compte, j’avais noué des liens très particuliers, voire secrets, avec cet objet, je l’aimais tendrement, passivement, inconsciemment, ensemble nous avions retapé deux maisons …j’aurais dû lui dire que je l’aimais, il aurait mieux résisté à cet ennemi invisible qui l’avait terrassé, l’amour est souvent la bonne solution, comme une armure.

La nostalgie rend con et dépendant, elle mesure aussi notre impuissance à faire revivre le passé, tout a une fin. Mais pas les meubles, il faudra que j’y pense, j’en parlerai avec Nathalie.

C'est bizarre cette manie de chercher des coupables à tout, c'est une névrose, je crois.

J’ai donc abandonné mon enquête, j’ai pris mon VTT à assistance électrique avec un sac à dos sanglé sur mes épaules et mon abdomen (je crois que j’ai pris un peu de ventre …) pour trouver un digne successeur à ce vieil ami, il fallait qu’il en soit digne, oui.

Je cherchais un niveau à bulle à trois mesures, l’horizontale, la verticale et le 45°, j’ambitionnais d’autres couleurs que le rouge, il n’était pas question que ce nouveau niveau à bulle imagine remplacer mon vieux compagnon trait pour trait, il sera différent, il aura sa propre personnalité, une autre dimension, un autre poids, nous allions transpirer ensemble, je ne transpire pas avec n'importe qui.

J’en étais là de mes réflexions dans le magasin de bricolage quand mon attention fût attirée par un personnage …atypique, original, loufoque à vrai dire.

Impossible de lui donner un âge précis, il devait avoir entre 40 et 70 ans …des cheveux dégarnis sur le haut du crane, mais avec deux longues mèches sur les côtés qui lui tombaient sur les épaules, la peau assez mate, ridée, il avait le teint hâlé de quelqu’un qui passe son temps dehors ; des mains larges, musclées, trapues. Des yeux tout petits, très ronds, noirs, avec un regard incroyablement perçant.

Il interrogeait un vendeur que je connais bien, Philippe, un garçon toujours prêt à vous rendre service, « Je cherche une équerre, mais très petite ». « Oui, monsieur, mais c’est pour faire quoi exactement ? » car Philippe, comme moi d’ailleurs, était intrigué, le rayon proposait plusieurs équerres dont une très « petite » … « C’est pour tracer une ligne droite de 4.70 mètres dans mon jardin » lui expliqua ce curieux personnage.

Philippe me regarde en me faisant une grimace, les yeux au ciel, ce qui voulait dire « il est fou ce mec-là ! ».

Sa tenue vestimentaire trahissait un comportement parfaitement inadapté à la situation météorologique, il faisait plus de 27° ce lundi 31 mai : il portait une veste de trappeur très épaisse, des bottes fourrées, un foulard rouge en laine entourait son cou, le magasin n’était pas climatisé, pas encore …

« Vous cherchez quoi, vous ? » me demande ce monsieur venu d’une autre galaxie.

« Je cherchais un niveau à bulle » lui dis-je en lui tendant le digne héritier, blanc, de mon vieil ami tordu par les ans, le hasard où l’indifférence.

« La nature n’a pas inventé la ligne droite parfaitement horizontale, la terre est ronde, le sol est meuble, vous êtes victime de votre imagination comme tous les êtres humains, ce qui était droit hier sera tordu demain ».

Un instant, j’ai cru qu’il parlait de mon défunt niveau à bulle qui était passé de droit à tordu, en effet.

Bon …

Si je m’attendais à avoir ce type de conversation avec ce …monsieur !

Je me dirigeais vers le parking, sa voiture était garée à côté de la mienne, nous avons fait connaissance, nous sommes restés là plus d’une heure !

Il s’appelle Georges « Chayton » L, il est d’origine amérindienne de la tribu des Lakota, un peuple sioux.

Il m’a expliqué qu’il faisait tout « à l’envers », à la fois bouffon – le rire – et satiriste. Capable de parler le français à l’envers ; il aime et fait tout ce qui n’est pas conventionnel, ou « normal », c’est sa principale caractéristique.

Quand il fait chaud, il grelotte de froid ; quand il fait froid, il transpire, quand il a faim, il se dit rassasié …

C’est un Haokah, il est reconnu comme tel par ses proches : c’est à la fois une sorte de miroir réfléchissant (dans les deux sens du terme) et un pédagogue, il utilise et met en scène ses comportements atypiques pour refléter les autres et les obliger à douter de tout, surtout à analyser leurs doutes, leurs peurs, leurs angoisses. Et leurs frustrations.

Pour lui, la réalité est trompeuse, une illusion même, il faut dépasser les apparences, rien n'est évident, les vérités sont relatives. Surtout dans les relations humaines.

C’est un guérisseur qui traque la douleur émotionnelle. Il chasse les émotions que l’on subit, tout ce qui est négatif.

Ses excès permettent de définir les limites éthiques et morales d’un groupe en bravant les interdits, de cette façon il contribue activement à l’élaboration des règles et aux codes de la vie en société.

Du moins c’est ce qu’il aurait fait si sa famille n’avait pas émigré, il y a très longtemps déjà …

Il est le seul à avoir le droit de poser une question, et pas n’importe laquelle : « Pourquoi ? » : la satire, l’ironie et le sarcasme lui permettent d’interroger les experts, les spécialistes et tous ceux qui exercent un pouvoir ou détiennent une quelconque autorité, où croient la détenir.

Le Haokah est un être sacré.

Il est aussi le symbole d’une société qui accepte et traite avec le plus profond respect ceux qui ne pensent pas, qui ne vivent pas comme les autres ; les déviants, les fous, les originaux, les marginaux ont leur place ; non seulement le Haokah a une place dans la société, mais il est vénéré, car il pousse les autres à se remettre en cause, à s’accepter, à se comprendre, à s’améliorer.

Chayton, le faucon, est un prénom sioux que portent les petits garçons qui ont une prédisposition à parler aux autres, il est serein, calme et d’humeur toujours égale.

Il tient sa force du tonnerre et des éclairs, c’est un être du tonnerre, ou un enfant du tonnerre, si on veut.

Dans « Little big man », un film réalisé par Arthur Penn en 70, Jack qui deviendra Little big man joué par Dustin Hoffman, croise la route d’un indien sioux, un « contraire » pour celles et ceux qui chercheraient une référence cinématographique. Dans une version clownesque et approximative.

Chayton est isolé ici, il a ses deux pieds dans la tradition amérindienne, il joue son rôle de Haokah quand il sent qu’il peut le faire, question d’ambiance et de personne. C'est-à-dire presque plus jamais, sauf aujourd’hui, ici, avec moi et Philippe, notre vendeur …pour rire, pour s’amuser, pour se souvenir aussi, ne pas perdre la main …c’est tellement fragile une tradition culturelle si ancestrale.

Informaticien de profession – autoentrepreneur si j’ai bien compris – sa femme et lui changent d’endroit ou de région une à deux fois par an, ils ne prennent jamais racine nulle part. Ils n’ont pas d’enfant, ils ont un motor-home et une vieille guimbarde pour se déplacer.

En se séparant, je lui ai dit que mon niveau à bulle s’appellerait Dakota, il m’a expliqué que je faisais erreur, car Dakota n’était pas un prénom, mais une tribu sioux …

« Et Takoda » ça t’irait mieux ? »

Là, il s’est franchement marré.

Moi aussi, car le rire est communicatif.

Comme le Haokah devrait l’être, comme la civilisation amérindienne devrait encore l’être.

Un dernier détail : dans les langues siouanes, le mot « connerie » n’existe pas !

 

P.-S. – Je me demande si je n’ai pas rêvé …mon niveau à bulle est bien blanc ...mais alors ?

 

 

 

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