Pour toi, Roman, mon fils, mon amour

Le 4 janvier 2018, il y a 886 jours, vers 21 heures, tu prenais cette satanée moto pour aller te balader entre la mer et les collines du Tibidabo, entre Barcelone et Castelldefels, sur ces petites routes qui longent le bord de mer, puis grimpent sans prévenir par des virages capricieux vers la montagne d’où la vue sur Barcelone scintillante, la nuit tombée, est unique...

Le 4 janvier 2018, il y a 886 jours, vers 21 heures, tu prenais cette satanée moto pour aller te balader entre la mer et les collines du Tibidabo, entre Barcelone et Castelldefels, sur ces petites routes qui longent le bord de mer, puis grimpent sans prévenir par des virages capricieux vers la montagne d’où la vue sur Barcelone scintillante, la nuit tombée, est unique.

Nous nous étions parlé à 19 heures, comme tu avais l’air tourmenté par toute une série de petits évènements qui t’avaient pourri la journée, je t’avais demandé de rester tranquille chez toi et de te reposer pour y voir plus clair.

Un peu avant 21 heures, ce 4 janvier, je t’ai appelé une dernière fois pour m’assurer que, le soir venant, tu arrivais enfin à dompter tes angoisses et que ton optimisme légendaire t’aidait à reprendre le dessus, je t’avais fait jurer de ne pas prendre ta moto en t’expliquant que si quelque chose t’arrivait je ne m’en remettrais pas.

Tu me l’avais promis, j’étais inquiet, mais confiant, je t’en veux un peu…

Je suis la dernière personne avec qui tu as parlé sur cette terre qui t’a vu naître le 15 décembre 1982.

À 21h15, ta vie s’est arrêtée.

La mienne aussi. Comme celles de tes sœurs, de tes frères et de tes deux mamans, tu sais ce que je veux dire. Soyons honnêtes, Roman, nos vies s’entêtent à poursuivre un chemin devenu si violemment, si profondément chaotique depuis ton départ que je me demande tous les jours de quel droit, au nom de quelle logique et de quel égoïsme impardonnable je devrais continuer à te survivre plus longtemps.

Je ne te reproche pas d’être parti, je m’en veux d’être toujours là.

J’aurais la réponse, c’est certain, nous en reparlerons ensemble, je fais le pari que cette abominable injustice sera vite réparée.

En vivant j’ai l’impression de te voler quelque chose qui était le bien le plus précieux de ma vie, toi, mon premier enfant, l’ainé des cinq, celui qui m’a tellement donné !

886 jours se sont écoulés, la blessure est toujours là, la douleur est intacte. Pas un jour sans toi ! Pas une nuit !

La mort de son enfant, le plus grave défi lancé à des êtres humains.

Faire son deuil… je ne sais toujours pas ce que cela veut dire ni comment ceux qui osent sortir une telle ineptie arrivent à croire que cette formule préfabriquée pourrait être d’un quelconque secours pour un père qui a perdu un de ses enfants.

Il y a quelque chose d’incongru et d’inhumain dans cet adage qui se croit savant, ou rassurant, et qui prétend décrire un odieux mécanisme d’accoutumance alors que l’on parle d’amour et de châtiment.

Faire mon deuil de toi ? Accepter de ne plus te voir, de ne plus t’entendre, de ne plus jamais te serrer dans mes bras ? Ne plus pouvoir te prendre la main ? Ne plus avoir le droit de rire avec toi ?

Faire ton deuil ce serait t’enterrer une deuxième fois, deux fois de trop.

Non, je te parle, mais tu ne me réponds pas, enfin…pas comme avant, c’est la seule différence.

Mais je ne leur en veux pas, c’est d’ailleurs assez curieux, je n’en veux à personne, ni à la fatalité ni à l’injustice. Ni à cette maudite moto, nous partagions cette passion, toi et moi.

Je me souviens avoir passé des heures entières avec toi autour de Camus, j’essayais maladroitement de te faire lire ce génie de la littérature française, tu avais quinze ans à peine, j’y repense souvent. Ces quelques mots tirés de L’Étranger, à la fin du roman, me reviennent, ils résument assez bien cette surprenante paix intérieure dont je te parle « Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde ».

Nous parlions de cet oxymore « tendre indifférence » que je n’arrivais pas à comprendre ni à accepter, seule critique que j’adressais à l’auteur, quelle arrogance quand j’y pense ! Maintenant j’en ai compris le sens, un peu comme si Camus l’avait écrit pour nous deux et faisait de moi le complice involontaire de Meursault. Ou son frère jumeau, sa doublure, 20 ans après nos échanges !

Qui sait ? J’avais peut-être anticipé cette tragédie en faisant de cette critique la clef de voûte d’une énigme personnelle dont Meursault allait me révéler la subtilité, le secret. Et son incroyable puissance.

En fait, je sais maintenant que c’est toi qui m’as aidé à comprendre.

Je te parle, je ne t’entends pas, mais tu continues de me répondre : depuis cette nuit chargée de signes, j’ai basculé dans un autre monde.

Mes priorités ne sont plus les mêmes, mon regard sur la vie n’est plus le même, mes centres d’intérêt se sont métamorphosés, rien, absolument rien n’est plus comme avant.

La douleur a creusé un fossé dans lequel est tombé l’inutile, le superflu et toutes les aspérités, grandes et petites, des choses de la vie qui ne cessent de nous harceler, parfois sans le savoir.

Les maladies aussi sont devenues insignifiantes.

Je te parle, tu ne me réponds pas, mais tu m’as pris par la main pour m’emmener autre part, pour me faire découvrir un paysage qui s’est recomposé petit à petit, douloureusement, mais positivement : je n’ai plus de temps à perdre, tu as pris trop d’avance.

Mon énergie se concentre instinctivement sur l’essentiel, sur tes sœurs, sur tes frères, sur tes mamans, sur toi, sur leur bonheur, sur leur épanouissement. Sur les autres. Lorsque je les vois heureux, je sais que tu es heureux, voilà mon guide !

Je me suis débarrassé de toutes mes frustrations, de toutes mes rancœurs, de toutes mes angoisses grâce à toi, mon fils, mon amour.

Nous sommes tous plus unis que jamais.

Ta sœur adorée, ta jumelle, ton amie de toujours, ton amie éternelle donne à Max, son bébé, tout l’amour qu’une mère peut donner à son enfant. Et beaucoup plus encore, inutile de t’expliquer.

Je suis fier de toi, de tout ce que tu nous as donné et de tout ce que tu continues de nous donner, ton immense générosité est et reste notre meilleure amie et notre confidente la plus attentive, la plus douce et la plus tendre.

Je t’aime.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.