Bruno Painvin
Nouvelliste et spectateur engagé.
Abonné·e de Mediapart

720 Billets

2 Éditions

Billet de blog 17 janv. 2022

Éloge de la subversion joyeuse

Affranchissons-nous une bonne fois pour toute de cette dépression préfabriquée et savamment entretenue qui interdirait à la gauche d'exister et de se battre !

Bruno Painvin
Nouvelliste et spectateur engagé.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le pas est lent, la démarche lourde, les yeux tentent d’éviter les pièges que la rue lui tend ; dos voûté, épaules basses, ses mains devenues inutiles cherchent refuge dans des poches déformées par l’ennui.

Son regard a des reflets qui lui viennent du fin fond de son âme fatiguée, lasse de tout, revenue de tout.

Il ne supporte plus le vin qui lui donne des aigreurs d’estomac, il n’a jamais aimé le champagne à cause des migraines, son dernier joint remonte à près d’un quart de siècle, peut-être un demi-siècle…c’est passé tellement vite…les pétards passaient de main en main, Pierre qui nous approvisionnait, Barbara qui chaloupait sur du Marvin Gay après trois bouffées et moi qui pestait en attendant David Bowie, Patti Smith, Roxy music et le Velvet…

À cette époque il était impatient, aujourd’hui il est résigné, vide, un petit courant d’air intérieur lui rappelle qu’il vit.

Son pantalon s’est avachi, découragé par le temps qui passe, les semelles de ses chaussures usées jusqu’à la corde ne le protègent ni du froid ni de la pluie, pas même du vent d’hiver.

Son pouce droit arthrosique, celui de l'auto-stop, commence à le faire souffrir, la déformation est visible, la douleur va et vient au gré de ses caprices et du temps qu’il fait.

Il déteste la pluie et fui le soleil qui a déjà trop brûlé sa peau fragile.

En descendant du trottoir pour traverser la rue, il manque de se faire renverser par une trottinette silencieuse et virevoltante, la menace est partout, imprévisible, furtive.

Le silence devient hostile…

« Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde », Meursault aurait-il eut tort d’être devenu indifférent ? Peut-il être « tendrement » indifférent, n’est-ce pas contradictoire ? N’a-t-il pas été toujours indifférent, après tout ? Sans le savoir, sans en avoir pris conscience ?

Une chose est certaine, l’indifférence est la fille du désespoir, il avait cette certitude-là, mais poursuivait ce dialogue imaginaire avec Camus depuis qu’il avait ouvert le premier roman du prix Nobel de littérature, quelque chose d’intime le reliait à cet homme mort beaucoup trop tôt.

Quand rien ni personne n’arrive à nous surprendre, quand le désir s’efface devant l’ennui ou devant l’habitude, son pire ennemi, quand le plaisir nous fuit et que l’horizon se dérobe, que faire ?

Il lui reste les douleurs de son corps fatigué pour lui rappeler qu’il existe encore un peu, le corps a toujours raison, c’est lui qui a le dernier mot.

Il collectionne ses souvenirs, il est définitivement prisonnier de son passé, son présent n’existe pas, il est donc incapable d’inventer l’avenir.

Nous ne parlerons pas ici de ses enfants, ils sont adultes depuis un certain temps déjà ; nous ne parlerons pas non plus de sa femme, encore moins des femmes, même si sa mémoire s’en souvient…

Ses amis se sont éparpillés, ils lui ressemblent…

***********************************

Cet homme a 45, 60 ou 70 ans, cela ne change rien au tableau, son destin restera figé, pris en étau dans la glace.

Il se sent « à part » et pourrait en être fier si ce n’était la solitude.

Il s’appelle Jean, Philippe, Patrick, Richard ou Michel, peu importe.

Les hommes n’ont pas l’exclusivité de ce mal-être, de cet inconfort intellectuel, de ces frustrations accumulées depuis trop longtemps, beaucoup de frangines sont dans son cas.

C’est un homme de gauche qui s’est essoufflé, c’est une femme idéologiquement épuisée.

Rectification : c’était un électeur de gauche, nuance ! une électrice de gauche, nuance !

Il traîne son lamentable désespoir comme certains cancres traînent leur cartable trop lourd en raclant un sol caillouteux, sa vie est devenue un fardeau.

Il, elle avance dans un cul-de-sac.

Il ne combat plus, il ne rêve plus, il ne pense plus, il se lamente silencieusement, avec délectation, il rumine.

Votera ? Votera pas ?

Pour qui, mais pour qui ??

Et l'union des gauches ???

Il est devenu cynique sans le savoir, nihiliste par habitude, indifférent par lassitude : à force de se poser des questions trop simples, trop binaires, on finit toujours par obtenir des réponses simplistes, donc inadaptées à la situation.

Il faut sortir du cercle dans lequel on essaye de t’emprisonner, mon ami, mes amies, car j'ai toujours beaucoup d'affection pour vous malgré vos malaises que je peux comprendre, mais il est temps de passer du constat à l'action !

Sois utile à toi-même, tu seras utile aux autres.

Nous avons une porte grande ouverte devant nous, des évidences et une urgence vitale, celles de combattre une droite et une extrême droite qui ne cesse de nous gaver d'arguments à force de haine, de racisme hideux, de clivage, de ségrégations en tout genre, de provocations et de peurs fabriquées, les maîtres-mots de ces droites sont l’exclusion et l’injustice érigées en système de pensée.

Et tu resterais là, à te lamenter, à attendre que cela se passe sans rien faire, sans rien dire ?

Viens, mon ami, nous ferons la fête ensemble, on rira ensemble, on picolera ensemble, nous avons besoin de toi comme toi de nous, il suffit de le vouloir, il faut d'abord que tu l'imagines, avec un sourire aux lèvres, c'est ce que j'appelle la subversion joyeuse.

Marche par marche, petit pas par petit pas.

La route est longue, camarade, il est temps pour toi de te reprendre et d’y aller franchement et surtout gaiement, ne prends pas trop au sérieux tous ces guignols qui tentent de te faire croire que la lutte ne sert plus à rien et que le diable, ces droites hideuses, n'existe pas.

Il n’est jamais trop tard, jamais !

Et dis-toi que « Pour un homme sans œillères, il n’est pas plus beau spectacle que celui de l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse1 ».

À bientôt, mon pote, je compte sur toi !

1 : Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours