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Billet de blog 18 avril 2020

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Covid-19, la tragique méprise

Cette pandémie est-elle aussi effrayante qu'on veut bien le dire ? Est-elle plus grave qu'une autre, ou moralement plus insoutenable ? Ou simplement plus actuelle ? Qu'est-ce qui peut bien justifier cette obsession médiatique ? Ne nous laissons pas berner plus longtemps !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le coronavirus est extrêmement populaire, tous les soirs vers 19h15, Jérôme Salomon, infectiologue et directeur général de la santé, propose un tour d’horizon mondial chiffré de la pandémie et termine son exposé par un point sur l’évolution de la maladie en France.

La France fera-t-elle mieux que l'Italie ? Moins bien que l'Espagne !

Son intervention est diffusée par toutes les chaînes d’infos en continu qui interrompent leur programme pour lui faire de la place. Avec gourmandise. La mort en directe live fait toujours recette, attentats, incendies, catastrophes...

Les journaux télévisés du soir reprennent ses chiffres, commentent et analyses les données, le suspense est total, on compare les chiffres d’hier avec ceux d’aujourd’hui pour prévoir ceux de demain et d’après-demain.

Nous sommes dans la nasse, prisonniers de ce décompte morbide, qui sait ce qui se passera demain, moi peut-être…je resterais anonyme, mais je ferais partie de ces morts, j’écarquille les yeux pour m’entrapercevoir, j’écoute pour savoir si on va parler de moi, de mon cas.

Je suis à moitié rassuré, la mort rôde, c’est évident, mais elle a le bon goût de m’épargner. Pour l’instant. Je ne sais même pas si elle me frôle, la salope ! C'est ce qui explique que je suis si attentif, en tout cas c'est ce sur quoi misent les médias pour m’appâter.

Des journaux télévisés qui s’éternisent jusqu’à 21 heures… des journalistes qui tentent (vainement) de recycler des informations dont manifestement ils ne maîtrisent pas le contenu, d’où le recours à des médecins qui ne dédaignent pas les plateaux de télévision, certains y prennent goût, c’est manifeste, ils ont attrapé le virus de la notoriété.

Prenons un peu de recul.

Si la crise sanitaire liée à ce virus est grave, c’est incontestable, mérite-t-elle pour autant une telle débauche d’énergie médiatique ? Une telle obsession ? En quoi mourir du Covid-19 est plus effrayant ou moralement plus insupportable que toute autre mort ? Que cache cette « publicité » faite à ce virus ?

Chaque année en France 150 000 personnes meurent d’un cancer, 45 000 d’alcool, 40 000 d’un accident cardio-vasculaire.

La canicule de 2003 a tué au moins 20 000 personnes, certainement plus, la discrétion ou la pudeur politique qui a entouré cette tragédie est remarquable.

Certaines morts sont plus discrètes que d’autres…cachez ces morts que je ne saurais voir.

Chaque année en France ce sont près de 610 000 personnes qui meurent dont plus d’un tiers prématurément à cause de pathologies lourdes, les chiffres varient en fonction de la démographie et en fonction aussi de l’impact de tel ou tel évènement exceptionnel, comme la grippe en 2016-2017 (18 000 morts), comme en 2003 avec la canicule, à 2, 3 ou 4 % près, peu ou prou, le coronavirus restera dans l’épure.

« Dire qu’une personne est morte d’un arrêt cardiaque ou respiratoire, ou d’une syncope, c’est comme dire que la cécité d’une personne est due au fait qu’elle ne peut pas voir » explique Patricia D Cornwell, elle a raison, nous sommes programmés pour mourir. Enfin, je crois…

Selon un rapport de l’OMS les maladies cardiovasculaires représentent les maladies les plus mortelles sur la planète ; suivent les maladies pulmonaires, les infections des voies respiratoires, les maladies diarrhéiques et le sida. Les complications liées à l’accouchement sont passées de la 7e position à la 10e en dix ans dans les pays dits développés. La mortalité liée au diabète, aux cancers des poumons, de la trachée et des bronches grimpe en flèche alors que le nombre de fumeurs baisse partout dans le monde.

Au total, toutes ces pathologies tuent entre 58 et 60 millions de personnes, l'équivalent de la population française chaque année. Les pathologies cardiovasculaires représentent à elles seules environ 15 millions de ces victimes.

Une autre grande cause de mortalité, les accidents de la route qui font une entrée remarquée dans le Top 10 des causes de mortalité sur la planète, les automobiles et les camions ne font pas que polluer…nous y reviendrons.

Les maladies « transmissibles » dont le Covid-19 fait partie ne sont pas les maladies les plus redoutables ni les plus redoutées par les autorités sanitaires.

Impossible d’échapper ici, une fois de plus, à une dichotomie dérangeante entre pays riches et pays pauvres : les USA sont gangrénés par l’obésité et le diabète, une bonne partie de la population américaine (40 %) est diagnostiquée obèse, avec une importante proportion d’obésité morbide, près de la moitié, les maladies cardiovasculaires sont le signe d’un embonpoint économique alors que les pays pauvres souffrent   majoritairement de maladies infectieuses, respiratoires, du sida, du paludisme, de la tuberculose et les complications liées à l’accouchement continuent de prédominer.

Ces données proviennent du site de l’OMS via le professeur Philippe Presles et sont consultables ici http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs310/en/index.html.

À la lumière de ces chiffres qu’on me pardonnera de rappeler, je fais une « Salomon », on a du mal à comprendre tout cet emballement médiatique qui ne prend pas le temps de relativiser les choses. Les polémiques, ici ou là, entre partisans et adversaires du professeur Raoult n’arrangent rien et participent de ces discours hystérisés ou frénétiques qui n’apportent rien, mais qui font les beaux jours des plateaux de télévision en mal de recettes publicitaires, il faut payer les bavards. Emmanuel Macron y contribue, bavard lui-même, en marche dit-on.

Et pendant ce temps-là…

Chaque jour, 25 000 personnes meurent de faim dans le monde, dont plus de 10 000 enfants. Ces morts sont particulièrement intolérables, moralement insupportables quand on observe la débauche de fonds que les États sont capables de lever comme cela a été le cas pendant la crise économique de 2008, comme c’est encore le cas aujourd’hui avec le Covid-19.

D’après le Global Humanitarian Forum le réchauffement climatique tuerait environ 350 000 personnes par an et impacterait déjà dangereusement plus de 300 millions d’êtres humains ; d’ici à 2100 l’Europe pourrait déplorer à son tour près de 150 000 morts par an à cause du réchauffement climatique, les vagues de canicule, les inondations, les tempêtes, des phénomènes météorologiques qui à ce jour font 3000 victimes environ, 50 fois moins que ce que prédisent les spécialistes !

Deux Européens sur trois pourraient être confrontés chaque année à de telles catastrophes d'ici à 2100, contre 5% pour la période 1981-2010, écrivent les chercheurs du Centre commun de recherche de la Commission européenne dans la revue « The Lancet Planetary Health ».  Être « confrontés » cela veut dire être blessé ou en mourir.

Que ce soit aujourd’hui, que ce soit demain, qu’il s’agisse de pathologies cardiovasculaires, de cancers ou de désastres écologiques (qui ont déjà commencé) le coronavirus a du mal à justifier la place et l’intérêt que lui portent les médias.

Sauf à dire que l’impéritie des États occidentaux oblige les journalistes à cacher l’insoutenable légèreté néolibérale de ceux qui nous gouvernent en ne se focalisant que sur le rythme des décès journaliers.

On ne reproche pas à Emmanuel Macron, à Donald Trump, à Boris Johnson, ni à Pedro Sànchez de ne pas avoir anticipé le Covid-19, mais on peut leur reprocher de ne pas avoir anticipé une pandémie, quel que soit son nom ; on peut aussi, a minima, leur reprocher d’avoir voulu masquer leur manque d’anticipation par des mensonges, la gravité et la contagiosité du virus, les masques, les tests etc.

C’est l’histoire qui nous l’enseigne : la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué, elle aussi, plus d'un million de personnes.

Le dérèglement climatique tue et tuera encore plus demain et après-demain, la fonte irréversible du permafrost risque de libérer des virus et des bactéries qui feront concurrence à la grippe espagnole de 1919 (entre 30 et 50 millions de morts il y a tout juste un siècle !), sans parler de la Grande Peste du XIVe qui a décimé la moitié de la population européenne : il y a eu des pandémies, il y en aura d’autres !

Ne pas avoir anticipé cette pandémie si typiquement liée à la « mondialisation », au capitalisme et à son mode de production est tout bonnement criminel. Avoir subordonné la santé publique à des impératifs de gestion financière est une faute politique majeure.

L’écologie encore : hier la chauve-souris évacuait ses déjections dans des champs, des grottes, à la montagne, loin des villes, loin de ces mégalopoles surpeuplées qui ont envahi ses territoires. En lui volant son espace de vie naturelle (comme c’est le cas avec les éléphants en Afrique, comme c’est le cas avec l’ours polaire…) on a sciemment favorisé une zoonose.

D’ailleurs on peut s’interroger sur la cohabitation anachronique entre des traditions alimentaires séculaires, parfois vieilles de milliers d’années, et la mondialisation rampante, jusqu’aux marchés chinois de Wuhan, ces deux « cultures » ne sont pas compatibles. A méditer, mais sans parti-pris, sans arrière-pensée xénophobe.

Cela se reproduira de plus en plus souvent, l’histoire bégaie.

Les pays riches n'ont pas anticipé la pandémie, ils n’anticipent pas, non plus, la catastrophe écologique, ils gèrent, ils comptent, ils ne prévoient pas...

On ne peut pas faire l’économie d’une remise en cause totale et donc radicale du mode de vie occidentale, de son modèle économique comme de son modèle politique, notre société basée sur la surconsommation est en train de mourir, « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » explique l'ami Gramsci, effectivement c’est la transition entre l’ancien monde et le nouveau qui promet d’être douloureuse, très douloureuse, surtout avec une classe politique à ce point déconnectée des réalités.

La réponse politique française au Covid est uniquement sécuritaire, ou majoritairement sécuritaire, elle induit, au-delà du confinement et de la problématique du déconfinement, une approche individualisée à l’extrême, elle est donc à la fois dangereuse et contreproductive, car elle n’est pas collective, elle n’est donc pas pérenne. Elle n’est pas démocratique, il faut regarder les choses en face.

La prise en compte volontairement (et uniquement) médicale et scientifique de cette pandémie qui tourne à l’obsession masque mal la faillite politique et morale généralisée de notre société, les médias ont beau faire, nous ne sommes pas dupes, ce fiasco est d’abord politique, accessoirement médiatique, mais c’est avant tout le nôtre et il est grandement temps d’y mettre un terme !

Il est urgent et vital de réinventer la démocratie, la vraie, celle du peuple par le peuple pour le peuple.

« Un être soumis est un être mort » rappelle Gilbert Sinoué, cette mort-là je n’en veux pas, même avec le sourire dAnne-Sophie Lapix.

Je pourrais m’étendre sur les nombreux facteurs de comorbidité qui m’accompagnent tous les jours depuis plus de trois ans maintenant et qui devraient me rendre beaucoup plus sensible au « phénomène » coronavirus, je ne le fais pas, car aucune maladie au monde ne me fera abdiquer à cette partie de moi qui continue de me faire vivre et rêver, espérer et vouloir. Et aimer. Tous ensemble, c’est comme cela que je vois les choses, c'est-à-dire en fuyant l’indifférence, l’illusion et les mensonges. Et la connerie !

« Dieu est mort, Marx est mort et moi-même, je ne me sens pas très bien ».

Oui, Bruno, mais ce n’est pas une raison suffisante…

Restons lucides et déterminés à prendre en main notre destin collectif  !

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