Antisionisme et antisémitisme : l’impossible amalgame

On a été sioniste en 1948 puis antisioniste à partir de le guerre des Six Jours : cela fait-il de nous des antisémites ? L'histoire des juifs, l'histoire d'Israël, l'Histoire au sens général du terme méritent beaucoup mieux que cet étrange amalgame : le devoir de mémoire doit s'accompagner d'un necessaire devoir de rigueur.

L’excellent billet de Dominique Vidal qui dénonce ici, et à juste titre, les propos d’Emmanuel Macron assimilant dangereusement et abusivement antisionisme et antisémitisme justifie un développement plus qu’un commentaire.

Pire qu’une erreur, une faute en effet, Dominique a parfaitement raison.

La commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv méritait beaucoup mieux, l’histoire d’Israël aussi.

L'Histoire exige un effort de rigueur, effort, ou devoir, qui s'impose à tous, y compris à Macron.

Devoir de mémoire et devoir de rigueur.

Trop d’émotion ? De la démagogie ? Un abus de langage ? Un manque de recul ? Une simple « erreur » historique ? Une manipulation ?

Non, pas chez Macron qui soigne ses discours et ses références à l’aide de nombreuses plumes expertes, le Président ne fait rien au hasard et ne laisse pas ses émotions lui dicter ses pas, on le constate depuis deux mois maintenant, tout est pensé, calibré, mesuré, soupesé.

A la virgule près !

La spontanéité de Macron commence et s’arrête aux gestes, on le dit « tactile ».

Tactile mais froid et calculateur, ne nous laissons pas abuser par les apparences d’une communication extrêmement « léchée ».

Ses propos sont donc dérangeants et inquiétants, peut-être provocants.

En mai 1948 la création de l’Etat d’Israël correspond au schéma général élaboré par l’ONU fin novembre de l’année précédente : partage de la Palestine en deux zones, plus de 55% pour l’Etat juif, le reste pour un Etat arabe avec une administration internationale concernant Jérusalem, une zone d’exception.

L’Agence Juive applaudit, les Arabes palestiniens et la plupart des Etats arabes sont contre.

Les sionistes – de droite, faut-il le rappeler – sont contre, eux aussi, mais pour des raisons totalement opposées.

Le conflit israélo-palestinien est né le 14 mai 1948, le jour même où a été proclamé l’Etat d’Israël.

La droite juive – les sionistes – s’exprime déjà et affiche des ambitions politiques, militaires et territoriales qui vont influencer le cours de l’histoire de ce jeune pays.

Ce « cher  Bibi » appartient à ce courant politique avec quelques nuances, des nuances parfois troubles…

La guerre des Six Jours éclate en juin 1967 et oppose Israël à l’Egypte, à la Syrie et à la Jordanie, il aura fallu attendre 19 ans seulement pour transformer des ambitions géopolitiques en conflit armé au prétexte fallacieux d’une « guerre préventive »,  prétexte servi sur un plateau par des mouvements de troupes égyptiennes à la frontière.

Israël « gagne » cette guerre et annexe – rafle – le plateau du Golan, Jérusalem Est, une partie de la Cisjordanie, la péninsule du Sinaï et la bande de Gaza, ces deux dernières « conquêtes » seront restituées un peu plus tard.

On ne le sait pas avec précision mais les chiffres tournent autour de 500 à 800 000 Arabes palestiniens chassés, ici au Liban, là en Cisjordanie, à Gaza, ils fuient.

Dans les territoires occupés les « colons » se sentent chez eux, plus le temps passe et plus ce sentiment d’appropriation devient « naturel » et s'inscrit dans les gènes politiques des envahisseurs.

Dans ce contexte historique et géopolitique le sionisme dont la vocation reste de créer un « Etat juif » s’articule autour d’objectifs territoriaux sensiblement différents les uns des autres : soit il est total, c'est-à-dire un Etat juif partout où cela est possible, soit il se limite à une partie de la Palestine, soit encore il intègre la Palestine « biblique », Eretz Israël.

Le débat israélien interne entre gauche et droite se complique d’une dimension religieuse tout aussi toxique là-bas qu'ici, chez nous…l’extrême droite israélienne fait souvent cause commune avec cette droite religieuse, ils sont unis autour de ce projet d’expan-sionisme, si on veut bien me pardonner ce mauvais jeu de mot.

Pour un certain nombre d’observateurs étrangers le sionisme tel qu’il avait été imaginé en novembre 1947 après la shoah avait sa justification au regard de l'Histoire, la création d’un Etat juif était légitime même si on pouvait déjà regretter que le sort réservé aux palestiniens soit à ce point négligé.

J'en étais, j'en suis encore, 1947-48 et rien d'autre.

La guerre des Six Jours a bouleversé la donne aussi bien en termes géographiques qu’en termes politiques : si être sioniste consiste à revendiquer l’annexion définitive des territoires occupés depuis 1967, depuis 50 longues années, si être sioniste consiste à refuser la création d’un Etat palestinien alors un certain nombre de ces observateurs étrangers (dont votre serviteur) ont parfaitement le droit de se déclarer « antisionistes » sans être, pour autant, antisémites, évidemment.

On parle d'un Etat et de ses frontières, de rien d'autre.

Le spectre de l'antisémitisme que je condamne et pourchasse en toute circonstance n'est pas de nature à nous faire renoncer à une vision politique assez proche, finalement, de la gauche israélienne.

Plus proche d'Yitzhak Rabin et de Shimon Peres que d'Ariel Sharon et de Benjamin Netanyahou, dans le prolongement des accords d'Oslo signés le 13 septembre 1993 à Washington.

La vraie question et le seul débat concerne donc l’étendue de l’Etat juif en termes d’espace juridique, administratif, politique et culturel, cela constitue, selon nous, une ligne de démarcation assez nette entre sionistes et antisionistes.

Etre sioniste en 1948 n’a plus rien à voir avec le sionisme tel que la droite religieuse l’envisage aujourd’hui et avec elle une grande partie de la droite israélienne dite « classique » dont Benjamin Netanyahou est le porte-drapeau.

N’en déplaise à Macron, la « sémitophilie » au sens anglo-saxon du terme est tout à fait compatible avec l’antisionisme à condition que l’antisionisme soit l’expression d’une condamnation politique assumée et pourquoi pas radicale de l’expan-sionisme tel qu’on a pu le voir depuis 1967. Et de rien d'autre !

C’est ici un choix personnel de ne mentionner ni les massacres de Sabra et Chatila ni le « mur de la honte », nous savons bien que la connerie ne s’arrête pas aux seules frontières israéliennes pas plus qu’elle ne s’arrête aux nôtres…

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