On ne se méfie pas d'un lapin...on a tort !

On fait parfois de bien curieuses rencontres dans les forêts...des rencontres qui marquent toute une vie !

J’ai été obligé de faire un aller-retour – heureusement assez bref – en région parisienne, j’en ai profité pour me balader, très tôt le matin, dans la forêt de Rambouillet, dans les Yvelines.

J’aime les forêts à l’exception des pinèdes que je trouve monotones, ennuyeuses et pour tout dire plutôt déprimantes, rien ne ressemble plus à un pin qu’un autre pin.

Je n’étais pas venu dans ces bois depuis une bonne dizaine d’années, j’ai constaté que toutes les grandes allées étaient interdites aux engins à moteur, aux voitures comme aux deux roues, des barrières ont été dressées ici ou là pour empêcher la population qui prend l’air en voiture d’emmerder les cerfs entre la fin août et la fin septembre, voire début octobre, période de brame du cerf.

Pauvres animaux qui ne peuvent pas copuler et se reproduire tranquillement sans une cohorte de voyeurs bruyants armés de lampe-torche ultra puissante. Signe aussi que les citadins ont besoin de nature et d’authenticité. À moteur !

Vous aimeriez ça vous, être surpris en pleins ébats amoureux, encerclés par 20 personnes qui vous braquent avec des faisceaux lumineux aiguisés comme des lames de rasoir ?

Sans compter les commentaires « là, il y en a un qui vient », « elle ne dit rien la dame, c’est curieux quand même », « il n’y en a que pour lui, on dirait ».

Nous sommes à cinq ou six semaines du début du brame, la forêt se prépare, les sangliers se font discrets, pas question pour eux de croiser la route d’un cerf adulte de 200 kilos, trop dangereux, ils deviennent très susceptibles, les cerfs, à pareille époque.

C’est ce qui rend les sangliers un peu nerveux, les vieux solitaires surtout, j’en vois passer un puis deux, puis trois…le dernier ralentit et me jette un regard méchant, enfin, c’est ce que je crois, je baisse les yeux, inutile de lui donner le sentiment de le défier…il doit dépasser le quintal…avec des défenses impressionnantes, très longues, recourbées, menaçantes.

Je m’assois sur un rocher pour reprendre mon souffle et boire une gorgée d’eau. Par curiosité je soulève une pierre, je sursaute en apercevant une vipère rouge qui lance sa langue bifide dans ma direction…une grosse vipère rouge.

Ce n’est pas mon jour…

Il est déjà 6h45, cela fait déjà une bonne heure que je marche, il va falloir que je rentre, je rebrousse chemin.

J’entends un craquement, une branche probablement, un cerf peut-être, ou un cochon qui détale. Un autre craquement, nettement plus fort, là, juste devant moi, un peu à droite du sentier, derrière de gros massifs de jeunes noisetiers.

Les noisetiers se plient et s’écrasent au sol, un énorme pied velu couleur bleue argent armé de quatre griffes gigantesques, acérées comme des croissants pour couper des branches ; au-dessus du pied, une…une patte qui n’en finit pas, puis un autre pied qui vient définitivement à bout des noisetiers, une autre patte, un genou qui ressemble à un genou, un gros genou…

Je reste pétrifié, je lève les yeux, la tête renversée, je n’en crois pas mes yeux : un lapin ! oui, parfaitement un lapin, un énorme lapin, un lapin gros de chez très gros ! Un monstre !

À vue d’œil 4 ou 5 mètres de haut, 500 kilos au moins, le ventre blanc, rond, presque bedonnant, il me fait face en mâchouillant des branches du noisetier, il s’est assis, il me barre le chemin en me fixant.

- Alors, comme ça, on se balade ? me lance-t-il.

Non seulement il est énorme, phénoménal, mais en plus il parle ! avec un petit accent, il « roule » les « R ».

- Ben…oui…je…euh…je me promenais.

J’emploie l’imparfait, car à ce moment précis de ma vie, j’ai la certitude qu’il va se passer quelque chose d’irréversible, je ne suis pas sûr de pouvoir en témoigner…

Je fais semblant de ne pas être étonné, on ne sait jamais, il est peut-être susceptible, lui aussi, il faut banaliser l’évènement. Pas facile.

- Je m’appelle Kotia, je suis originaire d’Ukraine, j’ai fui mon pays deux ans après la catastrophe de Tchernobyl en 86, ça te parle Tchernobyl ?

Ben oui, évidemment que ça me parle, la centrale nucléaire, le réacteur N° 4…la plus grande catastrophe nucléaire civile à ce jour.

- Vous êtes venus…enfin je veux dire…vous avez fait tout ce chemin…à…pieds, à pattes ? Vous parlez drôlement bien le français pour un…pour un…

Je bafouille, c’est humain, s’il avait pris l’avion ça se saurait, merde ! j'en aurais entendu parler, merde !

- Tu sais jouer aux échecs ? me demande-t-il.

- Oui, je suis un assez bon joueur de club, je suis dans les 10 meilleurs du club, j’ai fait le championnat de la Loire en 2018 et j’ai term…

Il m’interrompt et sort de sa poche ventrale un échiquier, une boite de pièces et une horloge.

- Ça t’étonne de voir un lapin avec une poche ventrale de kangourou ?

- Ben…c'est-à-dire que…oui, c’est rare…et joueur d’échecs. En plus d’être…comment dire, assez grand…c’est vrai que vous êtes très grand. L’horloge aussi…

Il me demande mon prénom et me dit que mon premier défi est d’essayer de le battre aux échecs.

- Bruno, je te donne 60 minutes pour me battre, je me donne 5 minutes pour te battre. Si on fait match nul, on fait un blitz avec mort subite.

La perspective d’une mort subite m’avait, en effet, traversé l’esprit, j’ai beau faire 94 kilos pour un mètre quatre-vingt-quatre, boxeur amateur, ancien rugbyman, j’étais sûr de ne pas faire le poids ; alors les échecs…pourquoi pas, ce n’est quand même pas un lapin qui va m’intimider aux échecs, je vais lui sortir mon ouverture préférée « Le London system », je vais le surprendre !

Il m’a proposé de commencer, de jouer avec les blancs. Ouf ! Je dois le surprendre !

42 minutes plus tard à mon horloge, je suis mat avec une combinaison à six coups que je n'aurais même pas pu imaginer dans mes rêves les plus mégalomaniaques ; son horloge indiquait qu’il avait consommé 1 minute et 7 secondes sur les 5 qu’il s’était octroyées…et encore…il a passé son temps à effeuiller des arbres… quel appétit ce lapin !

Parler de l'appétit d'un lapin qui vient de vous battre à plat de couture aux échecs, c'est...c'est con.

- Ça fait mal, Bruno, d’être battu par un lapin quand on est un être humain ?

- La défaite fait partie du jeu…je m'entends dire cette connerie...à un lapin ! De l’orgueil de ma part. Une réponse toute faite, mécanique, un réflexe...mais quel con !

- Oui, mais perdre contre un lapin, ça fait plus mal, non ?

À dire vrai, pas autant que ça…en fait je me vois mal revenir à Roanne et dire à mes copains de club que j’avais perdu contre un lapin, au beau milieu de la forêt de Rambouillet, à 8 heures du matin. Personne ne me croirait…ce qui sort du référentiel humain n’a pas vocation à être accepté par le genre humain. Ni compris !

Mais oui, ça fait très mal, ce n’est pas une défaite, c’est une raclée ! Une défaite contre un lapin, une humiliation en langue humaine.

- Maintenant, Bruno, je vais t’accompagner à ta voiture, tu vas monter dedans, démarrer et tu vas essayer de m’écraser…

- Mais non, voyons, c’est ridicule, monsieur…Kotia, enfin qui que vous soyez, je ne veux pas vous faire de mal…c’est idiot ! c’est contre ma nature ! Je suis pour les lapins !

- Épargne-moi ton baratin, si tu n’arrives pas à m’écraser, je détruirais ta voiture avec toi dedans ; si tu parviens à m’écraser, évidemment tu n’entendras plus jamais parler de moi. De toute façon tu n’as pas le choix.

Il a prononcé ses derniers mots en se collant à moi, il me toisait de toute sa hauteur, ses yeux plantés dans les miens, les sourcils froncés, ses narines remontaient et descendaient à un rythme de plus en plus accéléré, je n’avais pas le choix, en effet.

Il est 8h20 ce vendredi 17 juillet, je suis à côté des Étangs de Hollande, sur un parking, je vais bientôt me faire écraser dans ma voiture par un lapin russe, accessoirement excellent joueur d’échecs et qui parle couramment le français, avec, toutefois, un léger accent ukrainien.

Je démarre, j’enclenche la 1ere, je lâche progressivement l’embrayage, le capot de ma voiture disparait sous la bedaine et le pelage blanc du lapin qui ne bouge pas d’un centimètre…et je cale !

Kotia m’observe en dégustant une poignée d’herbes sauvages qui aurait pu nourrir une vache pendant 24 heures.

Ce gigantesque lapin est décontracté, serein, conscient de sa force, mais il n’est pas arrogant, il n’est même pas agressif, il est simplement déterminé.

Je fais hurler le moteur, je relâche l’embrayage, le lapin ne bouge pas, mes roues motrices patinent, je dégage un épais nuage de fumée où se mélangent poussière, caoutchouc brulé, huile et gaz d’échappement, je ne distingue plus que la masse de Kotia, il est comme une ombre noire, une statue.

J’ai perdu la bataille !

Kotia a bien détruit ma voiture qui ne ressemble plus à l’idée que l’on peut de faire d’une voiture, mais, juste avant de l’écrabouiller, il m’en a extirpé en découpant le toit comme on ouvre une boite de conserve.

- Je connais ma force, mais je connais aussi mes limites, en te sauvant la vie je te montre l’intérêt que je te porte, à toi, mais aussi aux autres, sur cette terre qui ne vous appartient pas. Maintenant il va falloir que vous appreniez, à votre tour, où sont vos limites, le jour où vous l’aurez compris vous serez aussi fort que moi ! Ce jour-là, nous pourrons enfin vivre ensemble. Si vous n'y arrivez pas, nous mourrons ensemble.

Se furent ses derniers mots.

En partant, il me tendit une feuille de papier sur laquelle était griffonné un petit poème dont le titre est « Un beau matin » :

 

Il n'avait peur de personne
Il n'avait peur de rien
Mais un matin un beau matin
Il croit voir quelque chose
Mais il dit Ce n'est rien
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Ce n' était rien
Mais le matin ce même matin
Il croit entendre quelqu'un
Et il ouvrit la porte
Et il la referma en disant Personne
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Il n'y avait personne
Mais soudain il eut peur
Et il comprit qu'Il était seul
Mais qu'Il n'était pas tout seul
Et c'est alors qu'il vit
Rien en personne devant lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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