Comment devenir un bon citoyen, un bon blogueur et un bon twitteur en cinq minutes ?

Quelques conseils avisés qui vous permettront de devenir, enfin, de bons citoyens, de bonnes citoyennes, et, cerise sur le gâteau, vous n'aurez plus rien à craindre des réseaux sociaux, vous pourrez écrire ce que vous voulez, ici. Ou là...

En suivant à la lettre les quelques conseils qui suivent, vous ne serez plus jamais inquiété, ni par le bouillonnant ministre de l’Intérieur ni par le colossal ministre de la Justice ; si vous êtes blogueur, sur Médiapart par exemple, vous éviterez aussi à Edwy Plenel de se fendre d’un billet court, mais compréhensible par le plus grand nombre d’abonnés, qui explique les subtiles différences entre un site hébergeur et un éditeur, c’est un gain de temps considérable pour tout le monde.

Il vous sera ainsi possible d’aborder tous les sujets qui font l’actualité sans risquer d’être pointés du doigt par des journalistes scrupuleux et jaloux ou par des politiques parfois tatillons, souvent susceptibles.

Dernier avantage et pas des moindres, grâce à une bonne appropriation des règles dont il est question ici, il vous sera possible de devenir avocat, prêtre, huissier de justice, gardien de la paix, surveillant pénitentiaire, agent de renseignements, hébergeur de sites informatiques non pédophiles et, last but not least, blogueur professionnel et journaliste, votre rêve inavoué, pourquoi pas à Valeurs Actuelles et à RTL.

Vous passerez le plus clair de votre temps à :

  • Rédiger des billets
  • Surveiller les billets des autres vous permettant, le cas échéant d’accéder au statut enviable de délateur en cas de dérapages ; vous pourrez aussi « pomper » une ou deux idées intéressantes, ici ou là, chez vos concurrents blogueurs, influenceurs ou journalistes ; Il n’y a rien à « pomper » chez les politiques, ce n’est pas le ministre de l’Intérieur qui dira le contraire.

Le tout, chez vous, à votre bureau, à l’abri des assauts du coronavirus et des regards indiscrets, le télétravail est la nouvelle norme. Surtout si vous êtes retraité, jeune au chômage ou invalide, ce qui revient au même.

Évitez la cuisine, surtout si vous avez un couscous sur le feu, avec merguez et boulettes de viande, ce que techniquement le ministre de l’Intérieur appelle des « espaces communautaristes », ce n’est pas là que vous trouverez l’inspiration. Pour vous, le séparatisme commence là où se trouve cette maudite cuisine, derrière la porte. Faites gaffe aussi aux hypermarchés, évitez le rayon halal.

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Pour commencer, situez-vous sur l’échiquier politique, si possible à droite ; le nec plus ultra consiste à expliquer qu’il y a peu de temps encore vous étiez centriste tendance Pasqua ou Mariani ; une référence au gaullisme est toujours bien vue, sorte de caution morale, même pour Pasqua, c’est dire !

Si vous avez été « socialiste », vous pouvez en parler, mais à condition de dire « ils m’ont tellement déçu », ajoutez « une erreur de jeunesse ». Préférez Valls à Rocard, DSK à Chevènement.

Pour la famille Le Pen, voici une clé qui marche à tous les coups : « Si Madame Le Pen dit qu’il pleut, s’il pleut, j’ai le droit de dire, moi aussi, qu’il pleut ». Jusqu’à maintenant personne n’a réussi à venir à bout de cette rhétorique tout terrain, personne ! La météo, surtout s’il pleut, a du bon. Par temps clair, c’est plus délicat.

Votre fibre écologique ne date pas d’hier, mais vous refusez fermement d’appartenir à la catégorie des ayatollahs verts, insistez sur « ayatollah » et accessoirement sur « vert » qui est la couleur de l’Islam, cela aura le mérite de vous positionner sur un concept novateur que l’on appelle vulgairement, très vulgairement, la laïcité intelligente, c'est-à-dire sélective : les musulmans ne sont pas « laïques », ils sont donc automatiquement exclus de la laïcité. Ajoutez « c’est eux qui n’en veulent pas » : qui oserait vous contredire ?

Vous faites d’une pierre deux coups.

L’écologie, oui, mais avec « pragmatisme », voire avec « réalisme ». Toute autre approche serait suicidaire, il faut avoir cette logique bien ancrée dans la tête.

À propos de l’homosexualité, il est recommandé de garder ses distances en disant, par exemple, que vous n’avez rien contre, mais que vous êtes résolument hétéro, vous préciserez que « c’est la nature qui l’a décidé à ma place » en souriant avec bienveillance, surtout ne pas oublier le sourire « bienveillant » que certains prendront pour de l’humour homophobe, avec une pointe d’ironie, c’est le but recherché !

Les plus progressistes d’entre vous peuvent tenter un « après tout ils font bien ce qu’ils veulent de leur c…orps, ils sont libres, nous sommes en République », mais soyez brefs ! La référence à la République est à la mode, elle autorise tout, elle permet tout, c’est le sésame idéal d’un nouveau consensus, un couteau suisse de la pensée universelle et néanmoins libérale.

Concernant le racisme, vous êtes contre, bien sûr, vous avez des amis noirs, des amis « musulmans intégrés », vous ajouterez « parfaitement intégrés » ; des amis juifs aussi, ne vous faites pas bêtement piéger, n’oubliez pas les juifs. Vous vous ferez l’écho d’un racisme antiblanc, vous avez été victime, il y a peu de temps, d’un acte raciste dans le métro, au travail ou dans la rue. Ou dans chacun de ces trois endroits, le même jour, c’est plus parlant.

Ce n’est pas moi qui suis raciste, ce sont les « autres ». « Les autres, vous savez bien », car oui, vos lecteurs comprendront immédiatement à qui vous faites allusion, c’est automatique, ils savent.

« Allez donc vivre à Sanaa, au Yémen, vous m’en direz des nouvelles ». Personne n’ira vérifier, mais intuitivement on sait que vous avez raison.

Vous refusez catégoriquement l’idée même d’islamophobie, de la même façon il n’est pas question que quelqu’un parle devant vous de « violences policières, cela vous est « insupportable », vous pouvez ajouter « mais de qui se moque-t-on ? » l’air outré. C’est bien l’air outré. La difficulté est de l’écrire, d’être capable de le retranscrire par des mots simples ; un jour peut-être vous serez filmé, vous imiterez alors Jean-Michel Apathie outré avec son petit accent chantant.

Concernant le terrorisme et les risques « supposés » d’amalgame avec des musulmans « supposés » républicains, vous avez une phrase qui dit tout : « les musulmans ne sont pas tous des terroristes, mais tous les terroristes sont musulmans ». Définitif !

Franchement, on a tout essayé, il n’y a pas mieux, inutile de chercher plus loin.

Les gilets jaunes : « au début ça allait, je me sentais concerné, mais là…ils vont beaucoup trop loin, ils nous empêchent de travailler ».

Vous n’avez qu’une doctrine « les casseurs sont les payeurs ».

Concernant l’épidémie de Covid-19 et le procès en incompétence que l’on fait à l’équipe gouvernementale vous devez impliquer vos lecteurs, les interpeller directement « vous feriez quoi à leur place, je voudrais bien vous y voir, moi, ce n’est pas facile ». Imparable !

Et l’Italie et l’Espagne, vous croyez peut-être qu’ils font mieux que nous ? Non ! bien sûr ! Ne pas trop parler de l’Allemagne, c’est contreproductif. Ni de la Nouvelle Zélande, un pays gouverné par une femme…par une femme socialiste …

Pascal Praud ? Eric Zemmour ? Gilles-William Goldnadel ? Élisabeth Lévy ? Ivan Rioufol ? Eric Brunet ? Yves Calvi ? David Pujadas ? Mais vous en faites quoi, au juste, de la liberté d’expression ? Circulez y'a rien à voir !

Vous expliquerez que la pluralité…c’est la pluralité ! Évidemment ! La pluralité à droite n’a pas besoin de se justifier, c'est un concentré de pluralité, voilà tout.

En ce qui concerne Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, Eric Woerth et Brice Hortefeux, vous vous arc- boutez sur ? Sur ? Sur ? Sur quoi exactement ? Mais sur la présomption d’innocence, bien sûr : en ajoutant que nous sommes dans un État de droit.te.

Pour ce qui est de l’actuel président de la République « il faut laisser du temps au temps, il n’a pas terminé son mandat ». Vous préciserez « le quinquennat, c’est trop court », voire « beaucoup trop court, j’étais contre la réduction du mandat présidentiel ». Derrière chaque Français se cache un constitutionnaliste, pourquoi pas vous ?

J’aime beaucoup cette expression, laisser du temps au temps, le « temps » est censé régler tous les problèmes, tout seul, comme un grand ! Comme un grand, c'est-à-dire sans intervention humaine.

Vous aimez Nicoletta, Mireille Mathieu, Johnny Hallyday, Claude François et Michel Sardou, mais vous aimez aussi les Beatles et les Rolling Stones. C’est un minimum. Il faut compléter cette liste par des artistes consensuels nés entre 1990 et 2000, pour cela il vous suffit de citer Vianney, Julien Doré et Louane.

Vous avez profité du confinement pour relire « tout Sagan » ; vous épaterez la galerie en expliquant tout le bien que vous pensez de l'Introduction à la philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique rédigé par Raymond Aron entre 1935 et 1937, personne ne s’en souvient, peu de monde connait cet essai, vous ne risquez rien.

Parler de Raymond Aron en 2020, parler des « limites de l’objectivité historique », ça vous pose un homme, ça force le respect, c’est d’actualité ; curieusement c’est un auteur tombé en désuétude, mais un auteur de droite, ce n’est pas inintéressant pour un centriste reconverti.

Vous le citerez, cela prouvera que vous savez de quoi vous parlez : « Qu’on soit de droite ou qu’on soit de gauche, on est toujours hémiplégique », une phrase brève, qui claque et qui aura le mérite de faire écho à votre positionnement politique d’ex-centriste qu’il ne faut pas confondre avec l’excentrisme, surtout pas d’excentrisme, c’est très mal vu.

Avant dernier conseil : évitez le rire, la dérision, l’ironie (sauf pour les homosexuels-les), les railleries, les moqueries, les plaisanteries. Et l’humour, pas d’humour, surtout pas d’humour, vous risqueriez d’affaiblir votre discours, vous seriez discrédités.

Un exemple ?

Prenez l’application StopCovid : personne ne s’était connecté, sauf une petite poignée d'hypocondriaques…échec total ; trois mois après, pour relancer l’idée, on rebaptise cette application en changeant StopCovid par TousAntiCovd, toujours avec le drapeau bleu blanc rouge, et là, miracle ! tout le monde veut se connecter, mais problème : sous le nombre de demandes l’application s’écroule lamentablement…échec total !

Ce serait tenant d’en rire, de se moquer, mais non ! voyons ! surtout pas !

Pour conclure, vous direz que vous ne savez pas encore pour qui vous voterez en mai 2022, il faut entretenir le suspense et montrer que vous restez ouvert à toutes les hypothèses, toutes, sans exception : Macron ou Le Pen ? Le Pen ou Macron ?

Vous voilà fin prêt pour communiquer, pour tenir un blog, pour twitter, vous ne risquez plus rien ! Vous êtes devenu, en l’espace de cinq minutes, un bon citoyen, mais avec ce petit plus qui fait quand même toute la différence, vous avez du « fond », beaucoup de « fond », un fond très profond.

Dites-vous bien que c’est à partir du moment ou le mouton est isolé qu’il court le plus de risques, de très grands risques, il se met en danger.

Maintenant vous pouvez commencer à écrire.

J’ai hâte de vous lire.

Mais hâte !

Hâte !

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