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Billet de blog 25 oct. 2021

Ma prothèse oculaire est en train de se zemmouriser !

C’est plus que je n’en peux supporter : passe de perdre un œil, passe d’avoir une saloperie qui se balade dans le sang, mais là…je suis au bord de la crise de nerfs !

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C’est plus que je n’en peux supporter : passe de perdre un œil, passe d’avoir une saloperie qui se balade dans le sang, mais là…je suis au bord de la crise de nerfs !

Il y a une semaine, juste avant d’aller voir ma fille Victoria à Barcelone et mes deux petits bouts, Max et Emma, ses bébés, une de mes amies croit utile, intelligent, voire nécessaire, d’attirer mon attention sur une « possible coquetterie » concernant mon œil gauche, celui qui a été remplacé par un morceau de résine.

- Bruno, ton nouvel œil est vraiment incroyable, si, si, incroyable, impossible de faire la différence, mais je me demande si tu ne louches pas un tout petit peu quand même…

Je me précipite dans la salle de bains, elle me parle prudemment, pudiquement d’une « petite coquetterie », j’ai largement dépassé l’âge de ces conneries, mais je veux vérifier, quitte à avoir un œil artificiel autant qu’il ne se fasse pas (trop) remarquer ce con !

Coquetterie à mon âge ! Et quoi encore ?

C’est incontestable, mon œil posé par un oculariste génial, l’un des meilleurs en France, Arnaud Cambrillat, semble aimanté par l’œil droit, comme attiré par l’œil valide…

S’agit-il, entre eux, d’une secrète et belle histoire d’amour ? Ou d’une triviale et tellement banale attirance physique ? D’une passade ? D’un caprice ? D’une lubie passagère ? D’une frustration qui ne dit pas son nom ?

D’une passion dévorante, peut-être ? Parce que si c’est le cas, il faut me le dire, les passions peuvent être dévastatrices. Déjà que…

Il y aurait donc du fétichisme oculaire chez eux comme chez certains pervers exclusivement attirés par les bas, par les chaussures, par les gants ?

Le soir venu, j’interroge Nathalie, ma femme, qui hésite…

- Attends…laisse-moi voir…

Elle me demande de regarder fixement le milieu de son front, l’espace d’une petite seconde je me dis que c’est la première fois que je regarde là, son front est magnifique, lisse, rassurant, solide…je découvre de nouvelles parcelles anatomiques de ma femme, de nouveaux territoires à explorer, je connaissais ses yeux (verts), son dos cambré, ses mains, ses jambes, ses…et ses…mais pas son front !

Elle se recule, plisse les yeux, mesure, passe d’un œil à l’autre, compare, penche la tête, se rapproche…

- Ben oui, Laura a raison, c’est léger, mais ton œil gauche tire un peu à droite, c’est vrai.

En route pour Barcelone, j’appelle donc Arnaud Cambrillat en lui expliquant que ma prothèse a des tendances à se barrer à droite, mais que je peux très bien attendre notre rendez-vous fixé au 29 novembre.

- À votre place, je viendrais dès votre retour, je vais corriger ça en une ou deux petites manipulations, vous n’avez qu’à venir pour 11H30, à midi, vous êtes sortis, vous aurez le temps d’aller déjeuner dans un bon petit restau avant de retourner à Roanne, ça ne sert à rien d’attendre, votre prothèse doit être parfaite !

Arnaud est basé à Lyon, la capitale culinaire de l’Europe. Et des ocularistes !

Non seulement il est hyper compétent, les Cambrillat sont ocularistes de père en fils depuis cinq générations, mais en plus il est vraiment…hyper sympa ! Son fils, Arthur, prend la relève avec une maestria…le gamin n’a que 25 ans, il donne l’impression d’avoir fait ça toute sa vie.

En arrivant chez ma fille à Castelldefels, à 25 kilomètres au sud de Barcelone, il fait 25.5°, un soleil parfait, la mer est huileuse.

Les chiringuitos le long du paseo maritimo sont pleins à craquer, il est trois heures ce lundi, nous allons déjeuner les pieds sur le sable, face à la mer qui se tait.

Elle m’interroge sur Zemmour, sur LE Pen, sur la droite dite républicaine qui s’extrêmedroitise, elle est inquiète.

Je lui explique que, à en croire les sondages, la droite et l’extrême droit représenteraient plus de 50 % des électeurs…enfin des votants, c'est-à-dire le quart des inscrits, soyons plus objectifs que Pascal Praud, tout de même !

- A propos de droite, tu ne trouves pas que ma prothèse oculaire à une légère tendance au strabisme convergent ? Elle tire à droite, non ?

Elle m’observe attentivement.

- Oui, un peu, c’est vrai. Mais quel est le rapport avec Zemmour, papa ?

Sans y réfléchir, sans l’avoir pensé, avec une spontanéité qui m’interroge encore ce soir je lui réponds, je parle de spontanéité, mais le Rioja m’aide beaucoup :

- Zemmour est une métastase, Le Pen est une métastase, Sarkozy est une métastase, Macron est une métastase, ils sont les fruits pourris d’un régime économique et politique ultra toxique qui est atteint depuis des décennies par le pire des cancers, la connerie envahissante ! Pour se vendre, la presse titre matin, midi et soir sur Zemmour sans parler du personnage, de son parcours, de son racisme, de son sexisme ahurissant, sans prendre le temps de dénoncer les kilos de conneries qu’il dit sur Pétain, sur Napoléon, sans parler de ses condamnations, simplement pour faire de l’audience.

- Et la gauche, papa, elle fait quoi ?-

- Elle se concurrence, elle est en compétition avec elle-même, elle génère ses propres conflits, totalement déconnectée du terrain, du peuple et de son histoire. Une partie serait même favorable au nucléaire, c’est dire ! Le centre est à droite, une partie de la gauche est à droite. La gauche n’a plus d’identité, pas de projets. Elle se vide de son sang.

Je m’emporte, je m’emporte, l’effet Rioja, plus deux ou trois carajillos de cognac, sans doute

Il est six heures, nous rentrons pour donner le bain à la petite poupée de 6 semaines, Emma, et à son grand frère Max qui aura deux ans en décembre.

Je prends une douche, je m’observe du coin de l’œil, je vérifie ma symétrie, mes symétries, je commence à douter de mon corps.

Ce qui était à gauche doit-il irrémédiablement migrer à droite ?

J’ai deux jambes, deux bras, deux pieds, deux oreilles, deux têtes (Rioja + cajarillos), deux fesses, deux…

J’arrive encore à penser, la preuve : thèse antithèse, prothèse…

Je me dis que pour être utile, pour être positif il faut des ingrédients de gauche et ne pas avoir honte d’utiliser ce terme de « gauche » : l’espoir, la liberté, la justice, l’égalité, le progrès, la solidarité, l’insoumission, l’écologie, la fraternité, la résistance.

Et le rire !

Telles sont nos valeurs.

De gauche !

Merde !

Demain, au déjeuner à Lyon, après ma visite chez l’excellent Cambrillat, je ferai des clins d’œil à Nathalie, plein de clins d’œil avec ma prothèse, en signe de complicité.

Nous rentrerons chez nous…et là tout peut se passer…oui, oui, ça peut très être chaud !

Cette perspective me fait sourire, me reviennent ces quelques lignes signées Benoîte Groult, dans son livre La Touche étoile :

- Que se passerait-il si je faisais encore l'amour avec Adrien ? Il enlèverait ses prothèses dentaires et ne pourrait plus me mordre. J'enlèverais mes prothèses auditives et ne pourrais plus entendre ses mots d'amour (si on les garde, ça siffle quand on vous prend la tête entre les mains […]), nous pousserions de petits gloussements que l'autre prendrait pour des cris d'extase alors qu'ils traduiraient une sciatique, une crampe ou quelque difficulté à faire progresser un outil périmé dans un conduit désaffecté. Je lui crierais : « Mais tu m'as mis quelque chose de rouillé, Adrien ! Ôte-moi ça, s'il te plaît !

Moi je n’en suis pas encore là, Nathalie non plus !

Mais la gauche…

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