Que serions-nous devenus, les uns et les autres, sans les uns et les autres ?

Avoir 15, 20 ou 25 ans en 2021 ...comment faire ?

Clémentine a 21 ans, elle vient d’entrer en 3e année de littérature moderne à la faculté de Nanterre, pas loin de Paris. Elle passera son CAPES, elle rêve d’enseigner, elle a la vocation.

Xavier a 20 ans, il est en 2e année de médecine au CHU de Clermont-Ferrand. Il sera cardiologue.

Ils s’aiment depuis qu’ils se sont rencontrés au lycée Hoche, à Versailles, il y a …une éternité, lui était en troisième, elle en seconde.

Ils ne se sont pas quittés, ils ont partagé ce que des jeunes de 16, 17 ou 18 ans peuvent partager, un cinéma, une pièce de théâtre, des randonnées, du sport, des sorties entre potes, des fêtes, des vacances ; des baisers, des caresses, de l’amour, le désir de l’autre, le plaisir et le désir qui recommence, jamais assouvi.

Depuis plus de deux ans maintenant, 420 kilomètres les séparent, mais leur amour est intact, l’éloignement simplifie les weekends, énerve les sens et exacerbe l'impatience, ils n’ont pas de temps à perdre …pas tous les weekends, c’est trop cher, le train, le loyer, une paire de chaussures, la bouffe ...

Mars 2020, la nuit tombe, les barbelés les emprisonnent là où ils sont, là où ils vivaient, là où ils ne vivent plus.

Isolés de l’amour, isolés des amis, isolés de la famille, isolés des autres et du reste du monde.

L’insouciance est morte, assassinée.

Ils se parlent, ils s’écrivent, leur amour est mis à l’épreuve d’un Nouveau Monde, un monde « sans contact ».

L’amour « carte bleue ». À la fin c’est toujours elle qui gagne …

Lequel des deux va réussir à rassurer l’autre ? Lequel des deux est le plus inquiet ? Xavier est sur le point de craquer, de tout lâcher, de retourner à Paris, mais il s’interdit d’en parler à Clémentine, il ne veut pas la déstabiliser ; ni la décevoir.

Alors il se tait.

Clémentine suit une ligne à peu près parallèle à celle de son « fiancé », le résultat est le même, elle se tait.

Ils économisent leurs émotions ...

Elle bosse sur son fichu écran, ses professeurs ahanent leurs cours, la connexion est mauvaise, le débit est insuffisant. Elle peste.

Ce silence forcé, cette pudeur obligée a pour seul objectif d’épargner l’autre, de le protéger, de le rassurer, de la rassurer.

Ils accumulent une dose colossale de frustrations, d’angoisse et de peur ; sans savoir dans quel état ils en ressortiront, il n’y a pas de perspectives.

« Nous serons confinés dimanche ou lundi, une fois de plus »

« On s’en sortira »

« Oui, mais quand et dans quel état ? »

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J’avais à peine quinze ans.

En 4e au Cours de la Terrasse, à Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines.

Aux études, je m’asseyais à côté de Marie-Claude, élève de  2 de, ou elle s'asseyait à côté de moi quand j'étais déjà installé, elle me faisait rêver Marie-Claude …des cheveux blond roux, très longs, avec de belles boucles torsadées sur les côtés, des mains manucurées avec des ongles longs comme le poème de Victor Hugo « À mademoiselle Louise B », des cuissardes interminables …j'étais gamin, une vraie femme, elle avait dix sept ans !

Nous nous prenions la main sous le pupitre. Je posais ma main droite sur son genou …

Nous nous embrassions quand personne ne pouvait nous voir. Dans la cour, sous le préau, au détour d’un couloir. À la sortie, elle prenait le train, moi le bus, nous avions 15 minutes devant nous. Des portes cochères nous abritaient, on les connaissait toutes.

Nous allions au « Soubise », un bistrot assez éloigné du bahut, en face du château, nous fumions en écoutant « Éloïse » chanté par Barry Ryan ou « Rain and Tears » par les Aphrodite's child, le monde était à nous. Mais sans nous …

Au cinéma, le samedi, à la séance de l’après-midi, vers 14h30.

Elle m’accompagnait jusqu’à l’arrêt du bus, on se tenait par la main, on s’enlaçait, elle souriait toujours …

J’avais hâte de la retrouver, le lundi matin, à 8 heures, quand la cloche sonnait, je la cherchais du regard, je n’étais pas le seul, elle était vraiment belle, les jupes étaient courtes, en 68.

Les copains m’enviaient, d’autres me jalousaient. Des couples de couples se formaient, les célibataires avaient tort.

J’entrais, sans vraiment m’en rendre compte, dans le monde des « grands », des adultes, l’amour est fait pour ça. Enfin, je crois.

On riait, on dansait, on fumait ; on a commencé par des cigarettes …

L’année suivante, Dominique a remplacé Marie-Claude partie je ne sais où. Dominique était drôle, espiègle, vive, gaie.

Délurée, un « garçon manqué » si cela a un sens. Un rire à part qui faisait se retourner ceux qui la croisaient pour la première fois, je ne m’en lassais pas.

Nous sommes restés en contact très longtemps, Dominique et moi, jusqu’en 81, l’année de l’élection de Mitterrand, c’est pour cela que je m’en souviens, il n’y est pour rien dans notre séparation.

En contact avec Dominique, pas sans contact !

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Nous étions tous et toutes ensemble.

Mélangés, parfois associés, souvent amalgamés, rarement opposés.

On se foutait de l’avenir puisque le présent nous comblait de sensations, d’émotions, de plaisirs. Et de doutes aussi.

On se gavait, c’est l’âge qui veut cela. Et l’époque aussi, pour une certaine part.

La jeunesse, promesse d’avenir, est l’expression de la première liberté, c’est le début d’une merveilleuse aventure, avec ses hauts, ses bas, ses incertitudes, mais l’optimisme garde le pouvoir, la vie nous appartient quand on veut, quand on peut la croquer à pleines dents.

Que serions-nous devenus, les uns et les autres, sans les uns et les autres ?

Que vont-ils devenir, les uns et les autres, sans les uns et les autres ?

Pour toute cette génération des 15-25 ans, cette question se pose aujourd’hui dramatiquement, cruellement.

C’est pourquoi, si j’avais un conseil de vieux con à vous donner, ce serait de désobéir.

Désobéissez !

Collectivement, si possible.

 

J’ai eu votre âge, je vous embrasse.

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