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Billet de blog 30 nov. 2021

Une villanelle pour Margueritte, si non, rien !

Marguerite était une femme comme les autres jusqu'au jour où elle a croisé la route de ce monsieur...

Bruno Painvin
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans les choses de l’amour entre deux êtres humains, la notion de consentement semble inadéquate, voire incongrue, tellement déplacée justement, on se demande ce que vient faire ici ce mot si masculin, si juridique, si froid, si raide.

Comme la mort.

C’est que, monsieur, vous comprendrez aisément que le décor que vous nous plantez là n’est pas celui où se jouent les scènes de la vie « ordinaire » des palais où vivent et se gavent si confortablement nos plus fameux acteurs, ceux qui font le monde ou qui l’imaginent à notre place, Nicolas, Patrick, Jean-Luc, Gérald ou Dominique ; il n’y a pas d’amour chez ces gens-là, cette relation, si belle, si fragile, tellement délicate, n’existe pas, ils inventent autre chose qu’il faudrait imposer à Marguerite.

L’amour d’eux-mêmes et de leurs pouvoirs.

Orphelins des autres, isolés du monde réel, l'orgie du pouvoir les grise à ce point qu'ils se croient tout permis, les femelles doivent se soumettre.

Mais les roitelets, des despotes, vivent aussi dans les champs, loin des dorures, ils se reproduisent comme des rats, rien ne ressemble plus à un rat qu'un autre rat.

Ils pratiquent une forme d’onanisme qu’ils veulent imposer aux femmes en croyant qu’elles vont s’en réjouir !

Ce n’est pas de l’amour, c’est du vol et, puisqu’il s’agit de sexe, on parlera de viol, monsieur.

Vous m’entendez, monsieur ?

Vous comprenez ce que je dis, monsieur ?

Ils hantent un univers qui n’est pas le nôtre, qui n’est pas le mien, qui n’est surtout pas celui de Marguerite, un cauchemar qui a ceci de dramatique que les victimes le vivent de leur corps, de leur sang, de leurs larmes, une réalité qui s’éternise et les marquera pour le restant de leur vie comme on marque des animaux au fer rouge, car à ce moment-là, Marguerite est devenue, sans le savoir, sans le vouloir, un animal qu’on aurait le droit de torturer à volonté, parfois jusqu’à la mort.

Une proie.

L’éjaculation n’a pas de limite, n’a pas de prix. L’esclavage non plus. Pathétique et terrible généalogie.

C’est d’ailleurs ce qui se passe avec les animaux, les vrais, on les extermine, les femmes échappent de justesse à ce « cannibalisme ».

Marguerite est tentée de cacher la croix qu’elle porte, tentée de se taire définitivement, c’est déjà assez dur de vivre avec, le regard des autres pourrait l’affaiblir un peu plus encore, mais peut-être qu’avec le temps…mais le temps les rattrape ; tôt ou tard ! Parfois 20 ou 30 ans après…

Une course folle autant que fatale entre l’oubli, le déni, l’amertume et l’espoir.

Il y a des tragédies qui ne s’effacent pas avec le temps, un temps qui ne passe pas, jamais !

Ce jour-là est gravé dans leur corps, la brûlure les consume.

Elles dansent avec un fantôme hideux qui revient toujours avec la même musique, avec le même masque, avec les mêmes grimaces, avec les mêmes gestes.

Alors, elles se mettent à parler quand le fantôme revient trop souvent, toujours trop près, un mauvais souvenir qui ronge leur mémoire et les empêche de vivre « normalement ».

Odieuse proximité, la chair à vif.

Elles n’ont plus le droit de vivre « normalement », elle n'ont même plus le droit à la pudeur...

Alors, elles se décident à parler.

Enfin ! dit le badaud.

Il lui a fallu du courage pour surmonter son dégoût, ses peurs, ses blessures, il lui en faudra beaucoup plus pour parler.

J’entends dire qu’en parlant elle va se libérer…libérer de ses blessures, vous êtes sûr ? C’est votre illusion, elle a perdu les siennes.

Marguerite va parler, elle parle enfin !

Un absent de marque, donc, l’amour, c’est ce qui vous manque, monsieur, quand vous vous approchez de cette cuisse, de ce sein, de cette bouche qui ne vous demandaient rien, qui ne vous promettait rien.

Marguerite a le droit de se laisser aller, à rêver, mais arrive un moment où elle se ravise, Marguerite a le droit d’ôter cette main qu’un bref instant elle a confondu avec un désir qui s’est subitement envolé, comme un oiseau qui s’échappe de sa cage.

C’est délicat un oiseau, oui c’est fragile !

Envolé, l’oiseau est sans équivoque, il n’est plus là, il n’était pas là, il est libre.

Non, il ne s’agit pas de « consentement », nous sommes en présence d’autre chose, quand le consentement s’invite à cette table-là, c’est déjà trop tard, Marguerite est libre de dire « non », elle a le droit de choisir son moment, monsieur.

Elle ne vous aime pas, monsieur.

Elle va vous détester, moi aussi.

Elle peut le payer cher…monsieur n’accepte pas ce revirement, il conteste ce refus, Marguerite se trompe, elle brûle d’envie, elle se consume d’un désir inavoué, ses fantasmes doivent ressembler aux miens, là sous la table, ici à l’arrière de ma voiture, au détour d’un chemin, d'une sente, perdu dans la forêt, dans le noir, tard dans la nuit.

Tragiquement piégée, seule au monde ! il lui expliquera qu’il y avait « consentement », les portes du tribunal vont s’ouvrir, c’est certain puisqu’on parle de consentement, pas d'amour...

Monsieur a scrupuleusement suivi un protocole qui lui fait croire, depuis des siècles, qu’il est le maître de l’univers et qu’il a le droit de manier sa baguette comme d’autres manient la matraque.

Aimer une matraque alors ?

Les femmes seraient une source inépuisable de quiproquos sexuels, elles seraient nées pour cela, on va leur faire payer cher, très cher, leur minauderie, cette jupe trop courte, ce décolleté trop profond, elles doivent expier leur imprudence.

On m’objectera que tous les hommes ne sont pas nés sous cette étoile noire, non, bien sûr…la belle histoire !

Parlons plutôt de « non-consentement », vous comprenez mieux, monsieur, le non-consentement ?

Autre chose encore au cas où vous auriez du mal à me suivre, « Dans les choses de l’amour entre deux êtres humains… » : vous ne remarquez rien ? Vous ne devinez pas ? C’est pourtant simple, monsieur, s’il est évident que Margueritte est un être humain, que dire de Nicolas, de Patrick, de Jean-Luc, de Gérald et de Dominique ?

Des « êtres humains » ? Non !

Des animaux ? Non plus !

Le désir, le plaisir, des sentiments, de la sensualité, l’amour ; un regard, un sourire ; un souffle plus court, un cœur qui bat plus fort., des rires, de la complicité, de la tendresse.

Une attirance.

Réciproque, vous comprenez ce mot, réciproque, monsieur ?

Les mains moites.

Je cherche mes mots, Marguerite aussi.

Nous partageons les mêmes émotions au même moment, au même endroit. Nous échangeons quelque chose qui n’a pas encore de nom et qui n’a pas de non.

Une timidité qui sera passagère, les « choses de l’amour » avancent tout doucement, prudemment, voluptueusement.

Parfois plus vite, c'est notre choix.

Nos chemins se croisent, nos mains aussi.

Peut-être que…

Alors je vais lui écrire.

Parce que je l’aime, Marguerite !

Il faut qu’elle le sache !

En ce mois délicieux,
Qu’amour toute chose incite,
Un chacun à qui mieux mieux
La douceur’ du temps imite,
Mais une rigueur dépite
Me fait pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite
Pour vous j’ai cette douleur.
Dedans votre œil gracieux
Toute douceur est écrite,
Mais la douceur de vos yeux
En amertume est confite,
Souvent la couleuvre habite
Dessous une belle fleur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j’ai cette douleur.
Or, puis que je deviens vieux,
Et que rien ne me profite,
Désespéré d’avoir mieux,
Je m’en irai rendre ermite,
Pour mieux pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j’ai cette douleur.
Mais si la faveur des Dieux
Au bois vous avait conduite,
Ou, d’espérer d’avoir mieux,
Je m’en irai rendre ermite,
Peut être que ma poursuite
Vous ferait changer couleur.
Belle et franche Marguerite
Pour vous j’ai cette douleur.

Joachim Du Bellay

En littérature, en musique on appelle cela une villanelle, une villanelle se chante et se danse, elle se raconte aussi.

Un mot féminin qui ressemble à l’amour.

Qui vol, qui flotte, qui chante, qui ondule.

Qui stimule.

Qui aime.

Et que j’aime.

Un mot féminin, tellement féminin !

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