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Billet de blog 3 août 2022

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Jazz à Junas, une carrière bien remplie

Des carrières d'origine romaine abritent le festival Jazz à Junas (Gard). La 29e édition alignait fin juillet la nouvelle scène anglaise. Dave Holland, l'Anglais de Wolverhampton, et John Surman, né dans le Devon, ouvraient le défilé de pointures. En fanfare.

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Le quartet de John Surman à Junas (2022) - Alexander Hawkins (piano), Neil Charles (cb), John Surman (cl basse), Stephen Davis (batterie) © ©PMARTINEAU

Le jazz s’est trouvé un petit paradis sur terre : ce festival dure six jours. Il s'appelle Jazz à Junas, du nom d'un village au sud du département du Gard, à la frontière de l'Hérault, en région Occitanie. Ici, depuis 29 ans, à la mi-juillet, 1200 habitants et leurs invités respirent à fond l’air du jazz de très haut-niveau. Ici, les rues portent les noms (entre autres) de BojanZ, Vincent Peirani, Renaud Garcia Fons, Erik Truffaz, Youn Sun Nah. Depuis cet été 2022, l’endroit affiche logiquement une "Rue Dave Holland". Ici, cent bénévoles ultras-enthousiastes épaulent l'association Jazz à Junas, laquelle organise le festival pendant une semaine dans un cadre sculptural : les carrières du Bon Temps, d'origine romaine, dont les matériaux fournirent plus tard les remparts d’Aigues-Mortes.

Le contrebassiste Dave Holland ouvrait les festivités le 19 juillet sur des paroles de converti : "nous avons senti tous les trois une ville entière passionnée de jazz". Le trio de l'Anglais de Wolverhampton, une figure tutélaire (75 ans), inaugurait la thématique consacrée en 2022 à la scène anglaise du jazz. Deux complices entourent l'ancien équipier de Miles Davis : le saxophoniste Chris Potter (photo ci-dessous), et le percussionniste Zakir Hussain. Ce mardi-là, sur le site au son parfait (et à la fraîcheur bienvenue), le concert parachève une tournée du trio de trois semaines en Europe. Durant l'heure et demie de concert, les sourires ne quittent pas les joues du public.

La totalité des titres (sauf un : Triple Cross, composé pour la tournée par Potter) provient de leur CD « Good Hope », sur le label Edition Records. Les artistes ont servi les bouchées doubles : dialogues à trois, solos titanesques, inspiration continue, sonorités superbes. Les tablas omniprésents de Hussain semblent répartir les rôles. L'élocution de Potter estomaque : au ténor (surtout), et au soprano. Survient Island Feeling (signé Potter, allusion à l'Île Ste Lucie), une ballade introduite en accords par Holland. Le saxophoniste - chorus inspiré de sept minutes - irradie. Dernier morceau, Good Hope, un calypso sur train d'enfer balancé par le trio. Potter, au ténor, mène la danse. Par quel miracle surgit cet intarissable enchaînement d'idées? L'Américain (Chicago, 1971), me recevra après le concert. Le personnage déborde de gentillesse : "Pour une bonne improvisation, je me laisse aller. Une chose me paraît essentielle : rester décontracté. Il faut éviter de penser trop fort à ce que vous faites. Allez-y relax. Alors, le discours coule tout seul. Charlie Parker déclarait ceci : "apprenez tout ce que vous pouvez". Ensuite, poursuit Potter, sur scène, quand vous entrerez dans le vif, faites votre marché dans ce corpus de travail, comme à la supérette. Aussitôt, les histoires se dénouent. Parker a influencé tous les grands saxophonistes qui ont suivi : Sonny Rollins, Wayne Shorter, Joe Henderson, John Coltrane. Sans Parker, à mon sens, ils ne seraient pas arrivés là. Leur musique m'importe, bien entendu. Leurs œuvres m'ont beaucoup touché. Toutefois, au départ, mon influence cardinale reste Charlie Parker. Par sa technique, forcément, surtout quand vous commencez. Mais, avant tout, par son esprit ("feeling"). Je l'écoute régulièrement. Bird (le surnom de Parker) me sidère toujours."

Chris Potter (saxophone ténor) à Junas (Dave Holland Trio) © ©PMARTINEAU

Je lui volerai trois minutes pour féliciter Holland. Moment de grâce, Chris Potter m'accompagnera pour complimenter Holland... En sortant, je traverse un attroupement devant les loges : des gens sous le charme, venus applaudir les héros.

Le lendemain, mercredi 20, prestation du quartet du clarinettiste John Surman. J'avais voyagé avec son pianiste dans le trajet vers Junas. Alexander Hawkins (Oxford, 1981) est brillant. Son discours fascine. Idéal pour entrer dans la musique annoncée ce soir-là. Préambule : un point sur Charlie Parker. Alexander Hawkins, parfaitement bilingue : "L'empreinte de Parker s'imprime sur tous les instruments. Après lui, la musique devient comme la littérature après Shakespeare ou Cervantès. Impossible d'y échapper. Le son de Parker s'apparente à la voix humaine. J'ai compris la musique actuelle à travers lui. Par la suite, je me suis engagé dans la musique plus libre."

Hawkins avait déjà frissonné au feeling surhumain du pianiste Art Tatum (mort en 1956), dont il piochait les vinyles dans la discothèque paternelle. Hawkins a réalisé plusieurs disques marquants sur le label suisse INTAKT. Improviser? Hawkins : " Sur scène, on arrive très rapidement dans un espace où le musicien ne pense pas. Chez moi, je travaille en pleine conscience, totalement éveillé. Je m'applique. En concert, pareil état m'empêcherait de suivre : penser devient un problème. Or, je dois pouvoir donner libre cours au feeling. Avant le concert de ce soir, le quartet a déjà discuté des titres, des structures, des idées, des implications. Rien de complexe : les thèmes de Surman sont simples. Aucune règle imposée. Ce qui prime chez lui; ce qui ouvre tous les changements possibles; ce qui renouvelle l'expérience à chaque fois, c'est la joie de jouer. John Surman nous laisse carte blanche. Sans cet engagement émotionnel, impensable d'arriver à ce niveau."

En soirée, affirmation, entre les pierres, du langage unique de ce quartet. Plusieurs pépites de Surman et de Hawkins soulèvent la foule, jusqu'à un sublimissime retour, cette fois marqué du sceau de John Coltrane (Central Park West). Rappel à la collectivité du brio de la section rythmique (Neil Charles : contrebasse - Stephen Davis : batterie), du lyrisme d'Alexander Hawkins, et de l'ahurissante virtuosité au soprano de John Surman. Le défi de l'originalité est atteint, une fois de plus.

Confirmation de Sébastien Cabrié, directeur de projets de l'association : "chaque édition cherche à restituer le côté aventurier du festival. Voilà l'ADN de Jazz à Junas. Celui-ci s'adapte à la demande générale dans le village. Le projet fédère toutes les générations. Douze bénévoles suivent les réunions; donnent leur avis; soutiennent les propositions de leur entourage.  Les habitants prennent à cœur l'événement; suivent les ateliers, les stages (plus de cent participants); s'intéressent aux festivals que nous avons revitalisés (Pic St Loup - Vauvert); aux concerts à l’année ; au travail social ; aux interventions dans les écoles ; etc. Lors des municipales de 2020, chaque candidat s'était fait interpeller par les Junassols sur sa vision du festival."

Le paradis des jazzmen est aussi celui des jazzwomen. Ainsi, au Temple protestant, l'on visite "Femmes de Jazz". Cet extrait de l'exposition créée par Sandrine Le Maléfant, Elsa Viguier et Lou Prigent (Mouvement HF Occitanie FR/Fédération inter-régionale pour l’égalité femmes-hommes dans les arts et la culture), nous plonge dans le parcours de musiciennes de jazz américaines de 1880 à 1970, à travers dix portraits (instrumentistes, cheffes d'orchestre, compositrices : pas de vocalistes, d'où la singularité!). Un pan méconnu de l'histoire du jazz, illustré par photos d'archives, documents exhumés, vinyles d'époque. Une découverte doublement attrayante, grâce aux six vitraux éclatants du peintre-batteur emblématique Daniel Humair : ses œuvres éclairent depuis 2013 les murs du Temple. Avec de nombreuses artistes pressenties au catalogue, l'exposition "Femmes de Jazz" gagne chaque jour en hauteur, en amplitude. Une évolution naturelle. Ainsi va Jazz à Junas. Entrer dans un paradis du jazz? Un séjour résolument envisageable. Ici.

Bruno Pfeiffer

LES CONCERTS de la RENTRÉE 2022

Lisa Ekdahl le 22 septembre à l’Olympia (Paris 9e). Le traitement en paillettes ultra-glam de standards tous genres confondus. La diva suédoise tient le haut du pavé depuis 20 ans.

Trio Viret les 22 et 23 septembre au 360 Music Factory (Paris 18e). Un régal, et une singularité : 2 fois vainqueur du prix de la formation instrumentale aux Victoires de la Musique en 2011 & 2020 !

Big Fish, le groupe des saxophonistes Julien Soro et Léa Ciechelski le 24 septembre à l’Atelier du Plateau (Paris 20e), pour un balancement personnel du jazz d’aujourd’hui.

Le Trio Vagabond : Paul Lay (piano), Isabelle Sörling (voix), Matyas Szandaï (contrebasse) le 29 septembre à la Piccola Scala (Paris 10e) , une nouvelle salle où le pianiste enchaîne cet automne une autre résidence, pour notre plaisir du beau jeu, de l'inspiration, de l'émotion.

Thierry Maillard le 6 octobre au 360 Music Factory (Paris 18e). Le pianiste au langage très personnel improvisera sur les images du réalisateur Vincent Bartoli. Sortie du disque sur leur projet le 23 septembre (Une Larme de Pluie / Ilona Records / L'Autre Distribution)

Trio Emler, Tchamitchian, Echampard le 7 octobre à la Halle Roublot (Fontenay-sous-Bois / 94). Ces gars incarnent la pureté de jeu, l’intelligence mélodique, les trouvailles permanentes. Les kadors inaugurent la onzième édition du Festival Jazz sur Scène (jusqu’au 22 octobre). En tout 180 concerts dans 25 clubs.

Magma le 8 octobre aux Folies Bergères  (Paris 9e). Christian Vander et son groupe zèbreront la baraque de fissures enchantées pour la sortie de leur phénoménal « petit » dernier KARTËHL (Seventh Records).

Philippe Milanta le 9 octobre au Caveau de la Huchette (Paris 1er). Le pianiste du Duke Orchestra animera - en septet - la musique de Count Basie. C'est son jardin secret. Il l'entretient à merveille. On est à chaque fois fichtrement ébloui quand il nous y emmène.

Snarky Puppy le 9 octobre au Zénith (Paris 19e). Le collectif américain jouera son nouvel album enregistré durant huit nuits à Dallas (Empire Central – GroundUP Music), en studio. On se croirait sur scène, tant la frénésie traverse l’endroit. Incendie prévisible...

SOIRÉE SHOWCASES du festival JAZZ SUR SEINE 2022, le 11 octobre. Au total dans la soirée, 18 concerts (début à 19h30) par le gratin de la nouvelle scène française, cela dans 5 clubs de jazz au coeur de Paris : Le Baiser Salé - Le Duc des Lombards - Guinness Tavern - Le Klub - Sunside-Sunset. Entrée libre pour le public.

Laurent Coulondre le 12 octobre au New Morning (Paris 10e). Meilleur disque français selon l’Académie du Jazz en 2019, parmi une pile d’autres prix. Son dernier (Meva Festa – L’Autre Distribution), imprégné d’afro-cubain, ne dépare aucunement la série commencée.

Kaz Hawkins le 13 octobre au Bal Blomet (Paris 15e). Deux couplets, et les roues à aubes du bateau de la chanteuse née à Belfast vous projetteront pourtant le long des rives du Mississippi. Une voix d'une force surnaturelle. On attendait ça en blues!

Ambrose Akinmusire quartet le 15 octobre au Studio 104 de La Maison de la Radio (Paris 16e). La quasi-totalité des sorties du trompettiste américain défraie la chronique. Version super élogieux!

Ramona Horvath (piano) et Tony Lakatos (sax ténor) le 22 octobre au Sunside (Paris 1er). La muraille de swing. Félicité ininterrompue du feeling.

L'exposition "Fela Anikulapo-Kuti, rébellion afrobeat" démarre le 20 octobre 2022 au Musée de la musique - Cité de la musique (Paris 19e). Elle durera jusqu'au 11 juin 2023.

Minino Garay le 31 octobre au New Morning (Paris 10e). Partage et transgression du tango par le percussionniste argentin qui règne depuis vingt ans dans les clubs parisiens. Et pour cause : on a pas envie d'en sortir quand on entre écouter les rythmes d'enfer de ses formations.

David Linx, Guillaume de Chassy, Matteo Pastorino le 10 novembre au Sunside (Paris 1er). Sagesse, folie, poésie pure, dans un contexte où se croisent - sur des pièces de Chopin, Bach, Ravel, Scriabine, Schubert, etc. - le piano (de Chassy), la clarinette (Pastorino), et le chant (quelle voix fabuleuse!) de David Linx, qui rédige des paroles. Album enchanteur (sortie en novembre) sur le label ENJA (On Shoulders we Stand).

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