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Billet de blog 6 déc. 2022

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Jean-Charles Richard et autres héros du jazz

Sur l’album L’Étoffe des Rêves, le saxophoniste Jean-Charles Richard converse avec le pianiste américain de jazz Marc Copland. La vocaliste Claudia Solal et le violoncelliste Vincent Segal les rejoignent. L’entente des deux leaders, le talent apporté par leurs renforts, façonnent un univers harmonique enchanteur. Et délivre, cet automne, un concert réel comme un songe.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Paris 27 octobre 2022 au Sunside (Paris 1er). On se croirait à une course de voitures. Elles se suivent. L’une flambe, dépasse l’autre. Puis ça repart. Nous ne sommes pas au bord d’une piste, mais dans un club de jazz. À quelques mètres du Châtelet. Pour une prestation de rêve. Le concert passé, Jean-Charles Richard (JCR), aux saxophones (soprano et baryton), se confie. Le virtuose décrypte le « sport » en question : « Marc Copland et moi, on se suit sur les instruments. Les discours mutuels s’entrecroisent, jouent au chat et à la souris. Nous tournons autour d’un sujet (un standard, Prelude to a Kiss, ou In a Sentimental Mood, par exemple) en restant chacun synchrone. Nous effleurons à peine le thème. Nous rivalisons d’allusions. Le canevas prend forme. » Le « format standards » permet une telle appropriation des histoires.

Des histoires qui resteront uniques pour les heureux présents à cette soirée. En souvenir, le public gardera pour lui le point final du récit déroulé. Marc Copland a 78 ans, Richard trente de moins. Peu importe : les phrasés s’enchevêtrent comme le fameux cliché d’ADN en double hélice. JCR : « nous ne fermons jamais le canevas ».

La complicité charme sans cesse. Comme quand s'intercale, empreint de douceur, l'air de Someday my Prince will Come, le morceau-fétiche de Miles Davis. Ou Nardis, autre thème, signé Miles. Leur créativité fait penser à l’abondance mélodique de Duke Ellington. Au compositeur prolifique de l’instantané (pour les airs au piano). Aux solistes du même Duke (Paul Gonsalves et Johnny Hodges pour JCR). Enfin, Richard rend hommage à l’influence cardinale du saxophoniste Wayne Shorter : « des touches allusives, impressionnistes. On devine le contour flou d’un bateau : on sait qu’il s’agit d’un bateau ».

Wayne ? Une rencontre intense. JCR se souvient : il a joué au soprano solo en première partie de son quartet (Shorter - Perez - Blade - Pattitucci) au Festival Ferté Jazz, en 2014. Shorter l’a fait venir dans sa loge. Épaté par son jeu. Et par les qualités de son instrument. Shorter lui demande alors d’organiser un rendez-vous chez le fabricant, la firme Selmer. L’année suivante, lors de la Journée internationale du jazz de l’UNESCO, la secrétaire d’Herbie Hancock appelle JCR. Objectif : caler un essai de sopranos avec Jérôme Selmer. Aussitôt fait. Sur place, félicité collective, sous l’égide du maître. Inévitablement, Shorter désarme son entourage : « j’aime bien que le saxophone soprano ait un son de tuba, de bugle, de trompette ».

Teaser "L'étoffe des rêves" Jean Charles Richard / Marc Copland © Jean Charles RICHARD Official YouTube Channel

L’Étoffe des Rêves profite de l'excellence dans la prise de son par le Studio La Buissonne. Le titre de l'album s’inspire d’une phrase de l’œuvre de Shakespeare (La Tempête) "nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil". L’Étoffe des Rêves relève la charge poétique : orageuse, fragile, mélancolique. C’est l’un des grands disques de l’année 2022, année post-COVID, qui en dénombre pourtant des piles. Qu’on en juge : pour le seul mois d’octobre, le mensuel de référence Jazz Magazine ne conseille pas moins de 26 CHOCS (inédits compris) - l'appréciation suprême!

Sur L’Étoffe des Rêves, Copland échafaude avec fluidité, improvise librement, invente en permanence, sophistique les structures simples écrites par Jean-Charles Richard. Notamment sur le splendide Giverny, composé par JCR en pensant au pianiste anglais John Taylor, mort en 2015. Ecoutez aussi combien lumineusement Copland conclut Weeping brook ! Claudia Solal, voix de velours, transcende Ophelia’s Death (inspiré d’un extrait du Hamlet de Shakespeare). Éclaire la douceur de l’ensemble. La même, sur un nuage, chante Ophélie (paroles de Rimbaud - le quartet au complet signe la musique). L’improvisation de JCR sur O Sacrum Convivium (Olivier Messiaen - Texte de Thomas d’Aquin)  libère notre joie. Les idées coulent comme les gouttes le long d'un corps sortant de la rivière en été.

Marc Copland et Jean-Charles Richard ne sont pas abonnés à la Une des gazettes. Dommage, ce sont des statures du jazz actuel, honorées par leurs pairs. La fin du disque rompt le charme, mais pas ses effets. On pense aux sorciers - nos héros - qui nous l’ont préparé, et servi. Et à Victor Hugo, qui évoque : « les héros obscurs, plus grands parfois que des héros illustres ».

Bruno Pfeiffer

CD

Jean-Charles Richard - Marc Copland, L’Étoffe des Rêves (Label La Buissonne/Distr° ECM), avec Claudia Solal et Vincent Segal.

CONCERTS  2023

Arnaud Dolmen le vendredi 7 janvier 2023 à l'Espace Sorano (Vincennes - 20h30). Vous n'excluez pas la sidération pour commencer l'année? Retenez la composition de cet étonnant "Adjusting" Quartet : Arnaud Dolmen : batterie - Francesco Geminiani : saxophone ténor - Leonardo Montana : piano - Samuel F’hima : contrebasse. Du très très bon jazz, reconnu comme tel, par une formation très très haut-de-gamme, dans un lieu de plus en plus réputé! Dont nous n'avons pas fini de parler.

L'Orchestre national de Jazz le mercredi 11 janvier 2023 à 20h30 au Pannonica (Nantes), après la première étincelante (création mondiale) au Studio 104 de Radio France le 10 décembre dernier . Le programme, intitulé FRAME BY FRAME, rend hommage aux musiques de King Crimson, Genesis, Pink Floyd et Henry Cow. Autant de formations qui ont lancé le rock progressif anglais fin des années 60/années 70. Autant de plaisirs. Les arrangements signés Airelle Besson, Sylvaine Hélary, Sarah Murcia et Frédéric Maurin (qui dirige magnifiquement cette cuvée de l'ONJ) explosent, sidèrent, transfigurent des pièces à l'origine déjà bouillantes de lyrisme et de créativité. Le premier morceau à lui seul (Red - King Crimson, 1974), m'a traversé de haut en bas. Chorus de guitare inouï de Fred Maurin. Le travail des trombonistes confine sur Red au phénoménal (solo ahurissant de Daniel Zimmermann!). Firth of Fifth (Genesis) se prête à mille improvisations (Ah, la partie de vibraphone qui reprend celle du piano de Tony Banks sur l'album Selling England by the Pound - 1973), tout cela sans perdre de vue la beauté originelle. Les musiciens envoient carrément décoller Atom Heart Mother (1970), de Pink Floyd. Clôture en apothéose de la soirée de lancement sur la voix de la contrebassiste Sarah Murcia, qui apaisa l'incroyable tension d'In the Court of the Crimson King (1969). Délire indescriptible parmi le public. Rien à jeter. On sort en pensant : "merci pour tout". Loupez pas çà les jeunes, les moins jeunes, et les autres...

Bruno Ruder le 13 janvier 2023 au Triton (Les Lilas), en piano solo pour le concert de sortie du superbe disque Anomalies (L’Autre Distribution). Assurément un ton nouveau dans le phrasé, le discours, les idées, l'équilibre général.

Pascal Comelade les 14 et 15 janvier à l'Opéra de Lyon, pour réinventer son répertoire lors d'une création exclusive à 4 pianos, cela dans le cadre d'une contre-histoire du piano organisée par l’Opéra Underground et le festival Superspectives. Avec lui : Phil Argeles, Alban Barate, et Ivan "Telefunken" Martinez. Concerts, récitals thématiques, conférences, projections, se succéderont toute la semaine du 9 au 15 janvier.

Gabi Hartmann le 24 janvier - 20h30 - à l’Auditorium de La Seine Musicale (Boulogne-Billancourt). Une (jeune) vocaliste très séduisante, au style  enivrant, maturé sous la patte du songwriter et producteur Jesse Harris (mentor de Norah Jones, Melody Gardot ou Madeleine Peyroux).

Carmen Souza le 24 janvier 2023 à La Cigale (Paris 18e) pour le festival "Au Fil des Voix". Sortie de son album Interconnectedness (Galileo / MDC / PIAS) le 2 décembre 2022.

Free Fall le 28 janvier 2023 (Christophe Panzani : saxophone - Stefano Lucchini : batterie - Bruno Schorp : contrebasse), au Sunset (Paris 1er, 20h). Sortie de l'album Free Fall (The Drops Music) le 20 janvier. En ouverture, l'improvisation sur une formidable composition de Monk, Eronel, donne le ton.

Leila Olivesi le 2 février 2023 à 20h au Bal Blomet (Paris 15e - M° Volontaires). La pianiste franco-mauritanienne se produira avec une formation ultra-brillante : Jean-Charles Richard (saxes) - Quentin Ghomari (trompette) - Manu Codja (guitares) - Baptiste Herbin (sax alto/Prix Django Reinhardt de l'Académie du Jazz) - Adrien Sanchez (sax ténor) - Donald Kontomanou (batterie) - Yoni Zelnik (contrebasse). Au programme, le nouvel album, composé pour cet ensemble remarquable : Astral, un miracle (Label Attention Fragile/ ACEL/L'Autre Distribution). Son sixième disque. Je les ai tous.

Joachim Florent (contrebasse, compositions) le 3 février avec son trio à L'Arrosoir de Chalon-sur-Saône (71), pour la sortie de l'album Designers, (Label We Jazz records /Kudos), avec le pianiste finlandais Aki Rissanen, et l'Australien Will Guthrie à la batterie. Une musique de jazz actuelle, qui revendique des directions post-modernes, en recherche, minimalistes, inaccoutumées. Néanmoins jalonnée de mélodies.

Olivier Temime le 9 février 2023 au Duc des Lombards (Paris 1er), pour la sortie du  décoiffant album Inner Songs (Label : Day after Music/Kuroneko), réalisé par Julien Lourau. D'où il ressort - notamment - ce que voici : la présence de Rahsaan Roland Kirk, le groove de Stevie Wonder, et la confirmation criante que Duke Ellington cohabite résolument avec John Coltrane. Telles ne sont pas les seules félicités de ce disque du saxophoniste ténor, superbe de bout en bout, où brillent en invités le rappeur franco-malien Oxmo Puccino, et Stéphane Belmondo, ce dernier éblouissant au bugle sur deux titres.

Quentin Braine le 10 février 2023 au Jazz Corner Café de Sommières (Gard). Le batteur français, habitué des clubs new yorkais de Greenwich village, présentera dans ce club de jazz en vue de la région Occitanie, son remarquable album What's Beyond (Label CDZ) enregistré pendant le confinement de 2021. Le saxophoniste Charles-Eric Moreau - le pianiste Killian Rebreyend - le contrebassiste Romain Delorme - le guitariste Marc Nègre, tous interpréteront autour de lui une musique originale, où s'entrecroisent avec bonheur jazz, world, hip/hop et gospel. Pour l'histoire, les amateurs de jazz (particulièrement de vinyles rares), connaissent le Jazz Corner Café de Sommières, animé par l'expert Arnaud Boubet, connu dans le monde entier pour avoir créé la célèbre boutique parisienne Paris Jazz Corner (5 Rue de Navarre, 75005).

Nicolas Folmer le jeudi 16 février au Bal Blomet (Paris 15e). L'album de Folmer (chant, trompette, arrangements), Michel Legrand Stories, sortira le 10 février sur le label Cristal Records. Le trompettiste avait rencontré le compositeur en 2008,  partagé la scène avec lui,  signé le disque "Nicolas Folmer Plays Michel Legrand". Le line-up de Michel Legrand Stories ? A tomber par terre. Citons : André Ceccarelli / Stéphane Huchard / Phiilippe Bussonnet / Jérémy Bruyère / Olivier Louvel / Emil Spanyi / Vincent Bidal / Laurent Coulondre / Stéphane Guillaume / Lucas Saint-Cricq / Robinson Khoury / Michel Casabianca. Et aux cordes Andréa Capparos / Line Kruse , Emma Lee, Jean Lou Descamps / Marion Leray, Flore Lacreuse / Isabelle Sajot / Mathilde Fevre. Du très lourd... Du grand!

Daniel Zimmermann le 20 février au Centre Georges Pompidou dans le cadre de l'Expo Gainsbourg (25 janvier au 8 mai 2023). La Bibliothèque publique d’information (Bpi) expose en effet pour la première fois des manuscrits de Serge Gainsbourg provenant de son domicile, rue de Verneuil à Paris, ainsi que de nombreux ouvrages de sa bibliothèque. Le quartet du tromboniste vient de sortir le sidérant album "L'Homme à la Tête de Chou in Uruguay (Variations sur la musique de Serge Gainsbourg)" - Label Bleu/L'Autre Distribution. Jérôme Regard (contrebasse)/Pierre Durand (guitare)/Julien Charlet (batterie) honorent en majesté  - Zimmermann en tête (de chou) - les compositions du chanteur. Se déguste d'un trait. Signalons plusieurs chorus absolument fondants d'Erik Truffaz.

Kenny Barron Quintet le vendredi 24 février 2023 au New Morning (Paris 10e - Métro Château d'Eau). Autour du pianiste qui impressionna le 2 septembre dernier à Jazz à la Villette, que des figures : Kiyoshi Kitagawa (Basse), Jonathan Blake (Batterie), Immanuel Wilkins (Saxophone ténor), Steve Nelson (Vibraphone). 2 séances : 18h30 & 21h30.

Micah Thomas  le mercredi 8 mars (20h30) à l’Ecuje (Paris, 10e). Le jeune prodige du piano (26 ans), renverse tous les auditoires. Membre régulier de l'Immanuel Wilkins Quartet, il jouera ce soir-là en solo.

Paris Guitar Festival  à Montrouge (Hauts-de-Seine) du 14 au 19 mars. 6 jours - 60 concerts (Trio Joubran/Christian Escoudé, Rocky Gresset, Gweb Cahue, Noé Reinhardt/Cali/Nuit de la guitare classique/.etc.) - 100 luthiers et des rencontres, des salles d’essais… LE festival de la guitare en France.

Exposition Basquiat Soundtracks du 6 avril au 30 juillet 2023 à La Philarmonie de Paris. Première du genre consacrée à la relation puissante du peintre Jean-Michel Basquiat à la musique, Basquiat Soundtracks se présente comme la bande‑son de l'œuvre fulgurante, pour laquelle la musique se révèle une clé d’interprétation essentielle. L'exposition donne à entendre autant qu’à voir. S'y rencontrent Beethoven, Charlie Parker,  Louis Armstrong, Madonna et la Zulu Nation.

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