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Billet de blog 19 mars 2022

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Folksong : Jacques Vassal, prophète en son genre

L'Académie Charles Cros vient de décerner le Prix 2021 à la réédition de Folksong, l’ouvrage-culte de Jacques Vassal sur le folk, considéré comme la bible du genre.

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Odetta (illustration du livre Folksong) © Nicolas Moog

De mémoire d’académicien, l’on n’avait jamais vu récompenser la réédition d’un ouvrage. C’est pourtant la distinction que décerne l’Académie Charles Cros, presque cinquante ans après sa parution (1971), en nommant le 10 mars 2022 dans ses Coups De Cœur (1) l’ouvrage Folksong de Jacques Vassal. Pour le moins mérité, ceci pour deux raisons. D’abord, cette encyclopédie éclairée, à la Diderot, est unique (et utile) au monde. Ensuite, car l’ancien journaliste de Politis a épaissi le propos (précisons : à 688 pages, la bible a doublé de volume !). On redécouvre les sous-estimés (Odetta, John Prine, Phil Ochs, Jack Eliott). On voit surgir les étonnants folk et blues amérindiens (John Trudell - Pura Fé) ; les nouvelles générations (Tracy Chapman, Calexico, Suzanne Vega, Les Pogues, etc.) ; les oubliés (Paul Robeson). Le chapitre sur Bob Dylan est considérablement étoffé. Enfin, Vassal développe la partie sur Joan Baez, qu’il canonise quasiment. De la seconde partie de carrière de la New Yorkaise émerge - il est vrai - une œuvre phénoménale. Le spécialiste du mensuel des années 60/70/80 Rock & Folk, et du périodique Paroles et Musique, a travaillé 2 ans sur l’enrichissement et l’actualisation. La densité de Folksong épate. A la fois pour connaisseurs et « pour les Nuls », l’ouvrage aurait mérité deux tomes.

Dans ses articles dès les années 60, l’exégète défendait déjà le folk bec et plumes, alors que les sorties impressionnantes des bulldozers du rock l’éclipsaient. Le folk faisait - à tort - pâle figure : une musique gentillette, des airs des temps d’avant l’électricité. Les rockers se figuraient les amateurs de folk comme d’aimables randonneurs fredonnant autour des feux de camps et des baptêmes. Grâce à Vassal, « ceux du folk » ne se sont pas retrouvés en reste. Il était devenu, pour tous ces amateurs, l’ambassadeur. Celui du folk populaire et militant de Woody Guthrie et de Pete Seeger. Celui de Johnny Cash, s’inspirant de la country music, qui s’adresse également aux pauvres et aux minorités. Celui de Bob Dylan qui greffe le protest song au rock. Celui, contestataire, antimilitariste, de Joan Baez, qui se bat pour les droits civiques.

Au cours des pages et des figures, on réalise comment la tradition américaine d’accueil des migrants depuis des siècles a engendré un melting-pot musical unique au monde. Combien l’inconscient collectif américain était chose partagée pour aboutir à ce corpus unique de chansons.

Pour Vassal, une chanson folk est une chanson dont le propos et la mélodie sont approuvés par le peuple. Qui trouve la source originelle dans les premiers blues. Issue le plus souvent de la tradition orale, recréée voire créée. Une chanson qui rapproche les gens : qui pouvait durer le temps d’une fin de soirée entre amis, d’un dimanche en pique-nique, ou le temps d’une lutte sociale. Qui a vécu plusieurs vies. Dans tous les mondes. Car le genre se révéla, entre autres, fondateur pour la chanson française.

Bruno Pfeiffer

"Coups de Cœur" 2021 de la Commission "Musiques du Monde" de l’Académie Charles Cros le 10 mars 2022 à Lyon (Musée des Confluences).

INTERVIEW JACQUES VASSAL

Jacques Vassal

Quel rapport entretenez-vous avec les musiciens de folk ?

Beaucoup sont devenus des copains. Pete Seeger, par exemple. Il m’a apporté beaucoup. Judy Collins, Buffy Sainte-Marie aussi. Et Tom Paxton, que j'ai fait venir pour son tout premier concert à Paris en 1968 - avec Alan Stivell en première partie. Et puis Doc Watson, qui a beaucoup compté... On s'est revus plusieurs fois au fil des ans. Lui aussi, je l'ai invité pour donner des concerts en France. Il m’a fait comprendre combien les ponts étaient nombreux entre les musiques noires et les musiques blanches. Nombreux entre le blues et la country. Il y a certaines chansons traditionnelles, l’on ne sait même pas si à l’origine, elles sont noires ou blanches. C’est le cas de Stewball - l’histoire d’un cheval de course qui symbolise la fuite des esclaves vers le Nord avant l’abolition. Prenez aussi John Henry. L’ouvrier perce des tunnels de chemin de fer. La chanson apparaît vers 1840. Il y a autant de chances que John Henry soit blanc que noir !

Quelle a été la portée du folk dans la chanson française ?

Le jazz a influencé Serge Gainsbourg et Claude Nougaro, indéniablement. Quant au folk, Hugues Aufray, a chanté en 1960-1961 à Greenwich Village. Il a sans doute croisé Bob Dylan dans les clubs. Aufray a rendu populaire - en 1961 - le titre Santiano, un chant américain de marins. Graeme Allwright a chanté le blues et le folk américains en France pendant des dizaines d’années. Sa présence a influencé de nombreux artistes. Steve Waring, émigré des USA en France pour fuir la conscription pour le Vietnam, a marqué beaucoup de monde.

Les yéyés reprennent des titres dans les années 60. Ainsi Claude François avec If I Had a Hammer de Pete Seeger. Hélas la traduction, quoique littérale, n'a plus du tout le même sens à l'arrivée. Rien n'indique qu'il s'agit de la lutte pour l'émancipation et la liberté des Noirs aux Etats-Unis ! Idem pour l’adaptation du magnifique City of New Orleans de Steve Goodman par Joe Dassin. Là (On s’est aimés comme on se quitte), le texte français n'a plus rien à voir avec l'original, lequel parlait d'une ligne de train qui va fermer, et de toutes les rencontres qui vont disparaître avec. Autre chose qu'un couple qui se sépare, sujet récurrent dans l’univers des variétés.

Plus proches de nous, Francis Cabrel s’inspire heureusement du folk et du blues américains dans ses chansons. Michel Jonasz connaît très bien le blues moderne. Charlélie Couture apprécie le blues rural et le folklore cajun. Il a enregistré un disque à La Nouvelle-Orléans. On sent l’ambiance des bayous.

En matière de filiation, les rappeurs sont les héritiers des lanceurs d’alerte sur certains thèmes (l’écologie - le gaspillage des ressources de la planète - le nucléaire - la pollution des mers). Autant de sujets initiés par Pete Seeger dans son Festival de l’Hudson né en 1971. Aussi le thème du festival No Nukes de 1983.

Quel artiste américain de folk, inversement, adapta la chanson française ?

Judy Collins a été l’une des premières en 1964. Elle a traduit La Colombe (The Dove), qui stigmatise la guerre, qu’elle chante avec furie. Elle introduit ainsi la première composition de Jacques Brel aux Etats-Unis. Cela bien avant Mort Schuman. Joan Baez adore la France et ses auteurs-compositeurs-interprètes. Elle chante Renaud, Vian, Ferré, et sur le tard Brassens (La Chanson pour l’Auvergnat a capella). Elle a arrêté les tournées, mais prêtera sans doute la voix pour soutenir des causes.

Peut-on établir une comparaison entre Bob Dylan et Georges Brassens ?

Absolument. Les Anglais nous déclarent de Georges Brassens : « votre chanteur de folk ». En plus, il en a le look ! L’engagement de Brassens est manifeste, voyez Le Gorille contre la peine de mort. Sa démarche le positionne entre Woody Guthrie et Pete Seeger. Tout comme le Dylan de Masters of War, Brassens écrit très jeune sur la mort (Pauvre Martin/Bonhomme). Tout comme le Dylan des Basement Tapes, on trouve une dimension érotique dans les textes du Sétois (La Religieuse). Tout comme le Dylan du début, Brassens a écouté le blues, le jazz, et s’intéressait (beaucoup) à Woody Guthrie ; il chante seul avec une guitare dans un style très dépouillé ; il devient célèbre à la même période que Dylan (1961). La filiation de Brassens ? François Morel me vient en premier à l’esprit.

Y-a-t-il un folk féministe ?

Il y a des chanteuses de folk comme Malvina Reynolds. Elle a créé « Little Boxes » - adapté par Graeme Allwright (« Petites boîtes ») - et « From Way out Here » en 1967. Ses idées ? Le temps est compté sur terre, pourquoi se battre ? Son amie Holly Near, chante les droits des minorités homosexuelles. En France, je vois surtout Olivia Ruiz, sur les questions de société.

Le Vietnam a-t-il représenté un « fonds de commerce » pour les chanteurs engagés ?

En quelque sorte. Singulièrement, la fin de la guerre a provoqué un effet pervers sur ceux qui avaient milité intensément. Illustration tragique : Phil Ochs. Il sombra dans l’alcool. Bob Dylan, en revanche, s’il ne cautionne pas, ne se prononce jamais sur le Vietnam. Bien sûr, il écrit Masters of War. Toutefois, le mot Vietnam n’est prononcé dans aucune de ses chansons.

Le gospel ne semble pas approfondi dans Folksong

Le gospel est un chant religieux (le chant de l'Evangile). A l'origine, le gospel cite des phrases de l'écriture sainte. Ces chants ont peuplé, entre autres, les répertoires de la Carter Family, de Johnny Cash, de Doc Watson, et de quantité d'autres folksingers. Le genre a habité tout un pan de la chanson folk américaine, laquelle s'en inspire pour écrire d'autres histoires. Voyez "Because all Men are Brothers" de Peter, Paul & Mary. D'où croyez-vous que le trio tire cette leçon de fraternité humaine ?

Comment expliquez-vous que Bruce Springsteen n’ait pas atteint la dimension d’un Dylan ?

On ne peut plus accompli comme artiste que Springsteen, témoin incomparable d’une génération. Springsteen est sincère. Il n’a pas le cynisme de Bob Dylan, un personnage revenu de tout, que plus rien n’émerveille. Cependant, difficile d’atteindre l’envergure de Dylan en arrivant après lui, après la création d’une œuvre aussi monumentale. Dylan a carrément écrit des hymnes. La facilité de Dylan pour composer est proprement effarante.

Avez-vous contacté Bob Dylan pour la réédition ?

J’aurais aimé qu’il préface le livre. Son agent, Jeff Rosen, m’a répondu : « Merci de la proposition, mais Monsieur Dylan n’écrit pas de préface ». Je le regrette. Car dans le livret du coffret de 3 CD Biograph, sorti en 1985, il revient une première fois sur son attachement aux musiques folk traditionnelles. En outre, dans plusieurs chapitres de son ouvrage paru en 2005 - Chroniques, VOL. 1 (autobiographique), Dylan souligne l'importance de la musique folk dans sa vie et dans son œuvre. On savoure notamment un chapitre magnifique sur une soirée en 1961 à Greenwich Village, où il rencontre Cisco Houston, ami de Woody Guthrie, et lui-même figure légendaire du folksong. Il le décrit - ainsi que les autres personnages, et l'ambiance de la soirée - avec un grand talent d'écrivain et de portraitiste. Son sens de l’observation et sa mémoire restent exceptionnels.

Propos recueillis par Bruno Pfeiffer

CONCERT : Steve Waring le 10 avril 2022 à 15h30 - Café de la Danse, 5 passage Louis-Philippe, Paris (Bastille).

CD : Steve Waring "50 ans de scène"(rétrospective) - Victorie Music/PIAS. Le CD a, lui aussi, obtenu le Prix 2021 de l'Académie Charles Cros.

Folksong © John Cohen Coffee Can Banjo on Porch, 1959-1960, © John Cohen Trust, courtesy L. Parker Stephenson Photographs, NYC

Jacques Vassal - Folksong. Racines et branches de la musique folk anglo-américaine.

Editions Les Fondeurs de Briques. 35 euros. (La référence sur le folk)

Alan Lomax - Le Pays où naquit le Blues : traduction de Jacques Vassal.

Woody Guthrie - Cette Machine tue les Fascistes : traduction de Jacques Vassal

Jacques Vassal - Brassens, homme libre. Le Cherche-Midi (La référence sur Brassens)

LIVRE - Pierre de Chocqueuse : De la musique plein la tête
Autobiographie Pierre de Chocqueuse © Philippe Ghielmietti

C’est son parcours, paradoxal, que raconte avec recul et beaucoup d’humour, Pierre de Chocqueuse, fils de famille aristocratique, que rien - sauf les rencontres - ne prédestinait à faire carrière dans les maisons de disques, encore moins dans la presse musicale. Né en 1952, le petit-fils de colonel vécut en direct la genèse de la pop. Époque d’une contre-culture militante avec ses journaux (Best, Rock & Folk, Actuel), ses émissions, ses grandes figures, ses dégringolades. Fou de musique, le bac en poche (inénarrable passage dans les cours privés), l’adolescent chevelu déroule les péripéties des concerts qu’il organise à la fac de Nanterre (Nico, Magma, Kevin Ayers, Komintern). Fac où il est censé boucler la licence de droit ! Ce n’est que le début… Toute une génération se retrouvera dans cette bio picaresque, écrite avec finesse et sincérité. On attend la saison 2, quand le passionné tourne casaque vers le jazz.

BP

Pierre de Chocqueuse De la musique plein la tête

(Les Soleils Bleus Editions). 260 pages, 15 e

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